SCÈNE VI
OCTAVIO PICCOLOMIiNI arrive, parlant avec Maradas. Ils se placent tous deux sur un des côtés de l'avant-scène. Du côté opposé, MAX PICCOLOMINI s'avance tout seul, pensif et sans prendre part au mouvement général. Au milieu, inais quelques pas en arrière, on voit, groupés deux à deux, BLITT- LER, ISOLANT, GQETZ, TIEFENBACH, COLALTO, et un instant après, LE COMTE TERZIvY.
iSOLANi, pendant que les généraux viennent en avant. Bonne nuit, bonne nuit, Colalto ; bonne nuit, lieutenant général, ou pour mieux dire bonjour.
GQETZ, à Tiefenback. Camarade, quel dîner 1
TIEFENBACH. C'était uu Foyal festin.
GOETZ. Oh! la comtesse s'y entend ; elle a appris cela de sa belle-mère. Dieu veuille avoir son âme 1 C'était là une maîtresse de maison !
ISOLANI veut s'en aller. De la lumière ! de la lumière I
TERZKY vient avec un papier. Camarade, encore deux minutes ; il y a quelque chose à signer.
ISOLANI. Signer? Tant que vous voudrez. Faites-moi seulement grâce de la lecture.
TERZKY. Je ne veux pas vous en donner l'ennui ; c'est le serment que vous connaissez déjà. Seulement un trait de plume. {A Isolani, qui présente le papier à Ociavio.) Il ne s'agit pas ici de rang. Que chacun signe comme cela se présentera. {Octavio parcourt le papier avec un air d'indifférence ; Terzky Vobserve de loin.)
ACTi: IV, SCENE VI. 105
GCETZ, à Terzky. Monsieur le comte, permettez-moi de prendre congé de vous.
TERZKY. ISe vous en allez pas si vite... Encore un coup. Holà ! (// appelle ses domestiques.)
GCETZ. Je ne le puis.
TERZKY. Une goutte.
GŒTZ. Excusez-moi.
TiEFENBACi! s'ossicd. Pardonnez-moi, messieurs, mais debout je suis mal à mon aise.
TEUZKY, A votre aise, monsieur le grand maître.
T]EF£NBACu. La tête est libre, l'estomac dispos ; ce sont les jambes qui refusent le service.
isOLANi, montrant sa corpulence. C'est que vous leur avez l'ait la charge trop lourde. {Ocfavio a signé; il donne le papier à Terzky, qui le présente à Jsolani. Celui-ci va près de la table pour signer.)
TiEFENBAGii. C'cst la gucrrc de Poméranie qui m'a mis dans cet état ; il fallait marcher sur la glace et dans la neige ; jamais je ne m'en remettrai.
GOETZ. Ah ! oui, les Suédois ne s'inquiétaient pas de la saison. {Terzky présente lepapierà don Marada. Celuici s'approche de la table fjour signer.)
OCT A\ 10 s' avanre vers Buttler. Vous n'aimez pas beaucoup à fêter Bacchus, monsieur le colonel. Je l'ai bien remarqué, et il me semble que le tumulte d'une bataille vous plairait mieux que celui d'un banquet.
BUTTLER. Je dois avouer que les festins ne me conviennent pas beaucoup.
OCTAVio, s'approchant plus près. Ni à moi non plus, je puis vous l'assurer. Je me réjouis, digne colonel Buttler, de penser à cet égard comme vous. Une demidouzaine, tout au plus, de bons amis autour d'une petite table ronde, un verre de tokay, le cœur ouvert, et une conversation sensée, — voilà ce qui me plaît.
• BUTTLER. Oui, si l'ou pouvaitavoir de telles réunions, j'en serais. [Le papier vient à Buttler, qui va le signer.
-10 6 I.F.S PirCOLOMINI.
L'avant- scène reste vide, de sorte que les deux Piccolomini sont seuls, chacun d'un côté.)
OCTAVIO, ap7rs avoir regardé son fils en silence, s'approche de lui. Tu as tardé bien longtemps à venir, mon ami?
MAX se retourne d'un air embarrassé. Moi? des affaires pressantes m'ont retenu.
OCTAVIO, Et à ce qu'il me ssmble, ta pensée n'est pas encore ici.
MAX. Vous savez que le grand bruit me rend toujours muet.
OCTAVIO s'approche encore de lui. Je ne puis savoir ce qui t'a retenu si longtemps? {Avec finesse.) Terzky le sait pourtant.
MAX. Que sait Terzky ?
OCTAVIO, d'un air significatif. Il était le seul qui ne s'occupât pas de ton absence.
isoLANi s'avance. Bien ! respectable père, montrez-lui ses torts^ mettez-le aux arrêts. Il n'a pas bien agi.
TERZKY revient aveclepapier. Ne manque-t-il personne? Ont-ils tous signé?
OCTAVIO. Tous.
TERZKY, à haute voix. Quelqu'un doit-il encore signer?
BïTTLER. Comptez. Il doit y avoir trente noms.
TERZKY. Voici une croix.
TiEFENBACH. La croix, c'est moi.
ISOLANI. Il ne sait pas écrire, mais sa croix est bonne et sera respectée des juifs comme des chrétiens.
OCTAVIO, à Max. Allons-nous-en, colonel; il est tard.
TERZKY. Un seul Piccolomini a signé.
ISOLANI, montrant Max. Prenez garde. Celui qui manque, ce convive de pierre, dont nous n'avons pas pu tirer parti toute la soirée.
{Max prend le papier des mains de Tcrzkij et te parcourt avecdisti^action.)
ACTIi IV, SCÈNE VU tOT