ACTE V, SCENE I I H
MAX. C'était une affaire sérieuse : je me sentais dis- ! trait; la chose ne me paraissait, du reste, pas si près- i santé.
ocTAVio. Sois franc, Max : tu n'avais aucun soupçon?
WAX. Un soupçon? Sur quoi? Pas le moindre.
OCTAVIO. Remercie ton bon ange, Piccolomini. Sans que tu le saches, il l'a sauvé de l'abîme.
MAX. Je ne sais ce que vous voulez dire.
OCTAVIO. Je veux dire que tu aurais associé ton nom à une action coupable, que tu aurais, d'un trait de plume, renié tes devoirs et Ion serment.
MAX. Octavio !
OCTAVIO. Reste: j'ai encore beaucoup de choses à dire. Ami, tu as vécu, pendant de longues années, dans un inconcevable aveuglement. Le plus noir complot se trame sous tes yeux; une puissance infernale trouble tes sens. — Je ne puis me taire davantage : il faut que le bandeau tombe de tes yeux.
MAX. Avant de parler, songez-y bien ! si vos paroles ne sont que des conjectures, — et je crains bien que ce ne soit rien de plus, — épargnez-les-moi; je ne suis pas dans une disposition d'esprit à les écouter tranquillement.
OCTAVIO. Si tu as des motifs sérieux pour fuir la lumière , j'en ai, moi, de plus pressants pour te la mon^trer. Je pourrais l'abandonner à l'innocence de ton cœur et à ton propre jugement ; mais ton cœur lui- , même peut être pris au piège. Le secret {il fixe sur lui un 7rgard pénétrant) que tu me caches m'oblige à le révéler le mien. {Max essaye de répondre, puis s'arrête et fixe à terre ses reijards troublés. Octavio continue après un momenf de silence.) Apprends-le donc, on te trompe, on se joue indignement de toi et de nous tous. Le duc feint de vouloir quitter l'armée, et, dans ce moment, on travaille à enlever l'armée à l'empereur pour la conduire à l'ennemi.
Iti LES PICCOLOMINF.
MAX. Je connais ces histoires de sacristains ; mais je ne m'attendais pas à les entendre de votre propre bouche.
ocTAVio. Si ma bouche teles répète, tu peux êlie sur que ce ne sont pas des mensonges de sacristains.
MAX. Quelle folie prête-t-on au duc! Peut-il penser que trente mille soldats éprouvés, que des hommes honorables, parmi lesquels on compte plus de mille nobles, seraient capables d'abjurer honneur, serment, devoir, pour commettre une trahison?
OCTAVIO. Il ne sollicite pas une telle infamie. Ce qu'il demande de nous est caché sous un nom moins effrayant. Il ne veut que donner la paix à l'empire, et comme celte paix est odieuse à l'empereur, — il veut l'y contraindre. Il veut apaiser tous les partis, et prendre, pour prix de ses peines, la Bohême, où il est déjà installé.
MAX. A-t-il mérité de nous, Octavio, que nous ayons de lui une aussi indigne opinion ?
OCTAVIO. 11 n'est pas ici question de notre opinion. La chose parle d'elle-même, les preuves sont claires. Mon fils, tu n'ignores pas combien la cour est mécontente de nous ; cependant tu ne te doutes pas de tant de ruses, d'artifices mensongers mis en usage pour semer la révolte dans le camp. Tous les liens qui attachent l'officier à l'empereur, et le soldat à la vie civile, sont rompus. Dégagé de tout devoir, de toute loi, il se fortifie contre l'État qu'il devrait protéger, et menace de tourner le glaive contre lui. Les choses en sont venues à ce point, que l'empereur tremble en ce moment devant sa propre armée, redoute dans sa capitale, dans son château, le poignard des traîtres, et songe à dérober sa famille chérie, non pas aux Suédois, non pas aux luthériens, mais à ses propres soldats.
MAX. Cessez! vous me faites mal, vous me tourmentez. Je sais que l'on peut être le jouet d'une vaine crainte; mais de fausses idées annoncent des malheurs réels.