ACTE QUATRIÈME
non.) Dix-sept?... (Jeannine fait signe de la tête que oui.) PfffI
Remerciez le ciel de vous avoir envoyé la précocité de la douleur. Vous en serez débarrassée plus tôt!...
JEANNINE, avec conviction.
Oh I ça, monsieur, jamais! jamais I...
PIERRE, riant.
Pauvre petit ! comme vous avez bien dit ça!... Votre angoisse passera tout de même plus vite que vous ne l'espérez!... Mais qu'on vous a mal éduquée!... L'une a vu seulement en vous une malade (l'éternelle rengaine 1) l'autre, Georges... il ne connaît rien aux femmes!... C'est même sa grande force sur elles, — le gredin! (Avec un soupir.) Enfin!... Malgré quoi, vous avez bien compris la nécessité de vous en aller, vous, toute seule... Vous ne pouvez pas continuer de rester ici à faire souffrir « les grands » ! Puisqu'il le faut, vous saurez partir et disparaître de leur vie...
JEANNINE
Oui. J'aurai la force maintenant.
PIERRE
Je ne voulais pas vous entendre dire autre chose. Seulement, où irez-vous?
JEANNINE
Je ne sais pas. Je demanderai qu'on me mette en pension.
PIERRE, riant.
Quel drôle de petit angelot!... Mais vous avez passé rage de la pension ! Il faut vous faire une vie à vous!... Pourquoi ne rencontreriez-vous pas, non des valseurs, des cousins amoureux ou des Saint-Gyriens éperdus, je sais bien qu'il n'y a pas là de quoi satisfaire un cer-
veau comme le vôtre, frappé d'un don prématuré, mais quelqu'un qui veuille bien se consacrer à l'éducation d'une âme aussi difficile que la vôtre, Jeannine, quelqu'un qui soit à même de respecter votre chagrin et de l'aimer tendrement, comme si c'était son propre chagrin à lui qu'il consolât, pouvant vous offrir quelque chose qui ne serait ni de la paternité ni de l'amour, mais une affection infiniment mêlée... Supposez avec cela, comme par hasard, que ce vieil homme, avec son trop plein d'inutile tendresse, trouve en vous épousant l'occasion de se dévouer à un bonheur qui n'est pas le vôtre, Jeannine, mais celui de la grande âme étrange qui régit cette maison et dont vous portez un peu Fimage dans vos yeux...
JEANNINE, Vinterrompant.
Arrêtez-vous. Je n'ignore pas à quel point vous avQz aimé ma sœur; elle me l'a dit... Et quoique je ne sois qu'une enfant, j'ai assez souffert et je suis assez intelligente, monsieur, pour deviner de quel sacrifice vous seriez capable pour Isabelle!... Mais non, c'est impossible, tout de même!... Vous ne pouvez pas aller, même à cause d'elle, jusqu'à vous charger de moi, et vous traîneriez un bien pauvre petit paquet!... Merci... Je ti'ai besoin d'aucun secours.... Je m'en tirerai toute seule I
PIERRE
Ah, maisi savez-vous que vous êtes très chic, décidément!... Vous avez raison, je lançais à tout hasard cette bouée de sauvetage, oh! sans bien y croire, à l'aveuglette, et pour voir ce que vous en diriez... mais vous avez raison, malgré ce qu'aurait de tentant l'idée paradoxale de nous unir tous deux pour leur seul bonheur, nous ne le pouvons pas!...
JEANNINE
C'est bien tout de môme d'y avoir songé !