ACTE DEUXIEME
RYSBERGUE
Ce n'est pas bien de ne point me donner la part de vos / soucis... C'est donc si grave?... Un gros secret qui vous pèse? Dites-le-moi.
IRÈNE
Je le raconterai... Viens, sortons.
Pourquoi trembles-tu?... mais oui, comme une feuille... Oh! comme il doit être lourd et étouffant, ce secret-là, et, pour me le cacher; comme il faut avoir peur de moi...
IRÈNE
Tu es fou.
RYSBERGUE
Malheureuse ! Ce secret qui est entre vous, tu ne vois donc pas que je le connais maintenant!... (Montrant Richard.) Ton fils vient de me le révéler.
IRENE, dans un cri.
Que veux-tu dire ?
RJCHARD, on même temps qu'elle.
Mère, je ne comprends pas...
RYSBERGUE, l'interrompant.
Oui, tu me l'as crié par ton silence, par tes yeux, par tout ton brave petit cœur qu'on a offensé et que je voyais trépigner de colère, tandis que j'inventais cette imbécile histoire pour épier la flamme dans tes yeux!... Depuis huit jours, cette folle hypothèse m'était apparue, mais ma raison se refusait à l'admettre. Je me disais : « Une preuve de la trahison, une preuve logique, il n'y en a pas. » Quand je suis entré, là, tout à Theure, vous me l'avez donnée subite, effrayante! Oh! votre atti-
tude!... Oh î tes yeux rouges et glacés de tout à l'heure, ce qu'ils révélaient!... Ainsi ton fils était ton confidentl tu as sali ton fils de cet aveu, tu le faisais vivre avec ce secret! Quelle horreur! (Tout à coup.) Et l'autre, Tautre... ah! celui-là, par exemple!...
ill se précipite vers la porte du jardin. Irène la barre.) RICHARD, retenant son pfere.
Père, père, voyons, du calme... Dans cet état d'agitation, lu ne serais plus maître de toi!...
RYSBERGUE, essayant de se dégager.
Laisse-moi... Je sais où il est! Je vais le rejoindre.
IRÈNE
Ne passe pas! Que veux-tu faire? Tu as la coupable sous la main...
RICHARD
Père!
RYSBERGUE
Je suis maître de ma vie et de mon honneur!
RICHARD, l'entraînant.
Ton honneur? tu veux dire le nôtre! Père, ce n'est pas de ton âge, ni de ton rang, de te colleter avec cet individu. Ressaisis ta dignité : tu seras vengé...
RYSBERGUE
Je n'en céderai la joie à personne... Ah! la canaille!... Attends un peu, que je le prenne à la gorge, et...
(Il s'élance. Irène, épouvantée, contre la porte :) IRÈNE
Pas lui... pas lui!... C'est moi qui t'ai trompé, Jacques!... C'est moi que lif dois accabler de ta colère. Pourquoi ne le fais-tu pas? Pourquoi n'as-tupas même un cri, une insulte pour celle qui te trahit?
Comment oses-tu, malheureuse!...
IRÈNE
Eh! oui, je dis que, s'il te restait l'ombre d'amour pour moi, tu m'aurais, depuis cinq minutes, jetée à terre! Mais tu ne m'aimes plus; alors, tes yeux sont fixés au dehors, vers ce petit que vous avez condamné. Non, non! c'est moi qu'il faut frapper, Jacques, Jacques! car c'est moi qui t'ai trahi et, sache-le, c'est moi qui me suis donnée librement, volontairement et avec joie î... Si après ce cri-là, tu ne me tues pas, — tu n'es qu'un lâche 1
RYSBERGUE
Je te devine : tu voudrais détourner ma colère sur toi, pour que ton amant soit épargné. Non il ne le sera pas, il ne peut pas l'être, car il y a ici en cause plus qu'une trahison d'amour, en effet... (Montrant son flis) la présence lamentable de ton fils en est le témoignage ! Ce qui est offensé... et de quelle façon!... pour que nous en soyons là, que notre enfant nous écoute et nous juge, c'est une chose plus haute que notre amour passé, fini...
IRÈNE, rinterrompant.
Notre amour est mort, dis-tu? Ah! cela seul suffît, Jacques, que parles-tu d'autre chose?
• RYSBERGUE
Si, il y a mon nom, mon honneur, mon foyerl Et, ces droits-là, tu vas les connaître, car ils ne font pas grâce.
IRÈNE
Depuis une heure, je n'entends parler que de justice, de droits de la famille, de devoirs ! On dirait la discussion d'un traité!... Il n'y a qu'une chose qui compte: nos cœurs! Oui, je me suis mal conduite, je t'ai trompé...
282 MAMAN COLIBIU
oui, je suis cent fois coupable de cela... Souffres-tu? Alors frappe-moi : je l'ai mérité.
HYSBERGUE
Tu fais erreur! Il n'y a pas que ces souffrances ni que ces vengeances I 11 y en a de plus hautes. Ce sont celles qui naissent des droits acquis de la famille...
lïŒNE
Lst famille, allons donc! Vous allez tuer cet enfant au nom de la famille et de Thonneur! Des justiciers, si c'est cela la famille, alors mensonge, mensonge!.,. 11 faut une de ces épreuves où la vie vous accule, comme vous m'acculez contre des parois effroyables, pour le sentir aussi nettement tout à coup!
in^SBERGUE, à son fils.
Retire-toi... laisse-nous, ta mère et moi.
^ (Richard fait un mouvement pour se retirer.) IRÈNE
Pudeur tardive vraiment! Ce fils qui n'allègue plus que des droits d'homme, qu'il reste! Il peut entendre souffrir la femme, — la mère n'est plus!...
RYSBERGUE
Pauvre égarée ! ... tu ne reconnais pas les tiens. . . Si tu te voyais!... Tu es comme ces bêtes sous Tempire d'un instinct de protection passager qui se précipitent, folles, sur ceux qu'elles aimaient la veille, comme sur des ennemis imaginaires...
Ce qu'elles défendent, ces bêles, c'est leur. petit, c'est leur chair, (a son fiis.) J'ai été pour loi cette bête folle, Richard, quand tu étais mon petit. Je n'aurais eu que de la piété et de l'amour pour toi — dans n'importe