ACTE TROISIEME
IHÈNE, fronçant les sourcils, avec angoisse.
Taisez VOUS, taisez-vous, c'est affreux!... (Un silence.) Cependant, la résignation?...
MADAME LEDOUX, secoue la tête.
Pas nous.
IRÈNE
Chut!... chut!
(Elle se met les mains sur le visage.) MADAME LEDOUX, troublée, essayant de vivifier la conversation.
Laissez-moi rire ! Vous en êtes encore à la plus belle période de la vie... La durée d'un collage comme le vôtre, — passez-moi le mot, — avec votre beauté, ces yeux-Ià et cette bouche, mais ça doit vous mener dans un fauteuil, à la cinquantaine!... Dame, c'est déjà beau!... Alors, vous pourrez commencer à vous inquiéter des petites frimousses qui passeront... Mais jusque-là, laissez-moi rire! Qu'elle vienne celle qui s'y frottera!...
IRÈNE
Elle approche, elle approche!... Oh! ce n'est pas plus la petite Deacon que je désigne .. elle ou une autre qu'importe!... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle doit venir; c'est fatal, c'est mathématique... Lui aussi, mon petit Georget, il faut qu'il aille vers la vie!...
MADAME LEDOUX
Que ne vous ètes-vous dit cela un peu plus tôt!. . Vous vous seriez peut-être évité bien des tracas.
IRÈNE
Madame Ledoux, écoutez bien ceci : ma famille, mes enfants, mon mari, une situation mondaine unique... j'ai tout brisé, sans une hésitation, parce qu'il était en danger, lui, le gosse... J'ai bondi vers lui... Eh bien, c'est à peine croyable , cette chose énorme qui a
broyé à jamais, d'un coup, plus de vingt ans de ma vie, et toute Téconomie de mon bonheur à venir, je l'ai accomplie — écoutez bien cela — sans une lueur d'espoir, avec la certitude absolue de sombrer tout de suite. Je me suis dit clairement, nettement, comme on se suicide : cela va être une seconde, une heure, je vais attacher ma vie à la course de ce jeune fou léger, qui me brisera de suite... Une seconde, mon Dieu, une seconde!... Et d'avoir vécu cette seconde-là, voyez- vous, je renoncerais facilement au paradis, tant elle a été divine!... Il peut me martyriser, le cher ange, que je devrais lui dire encore : merci pour ta .grâce et ta beauté... merci d'avoir fait sortir de moi ce dernier parfum dont je t'ai marqué pour la vie, merci, merci!...
MADAME LEDOUX
Vous n'en êtes pas là, je vous répète, que diantre!... Votre liaison a déjà pas loin de deux ans d'existence... deux ans, ça compte... Des habitudes prises... Si vous savez être habile, roublarde même... entretenir vos charmes... Moi j'ai bien mis quinze ans à crouler... Puis il y a les trucs!.. . Tenez si vous êtes sage, j'ai une recette pour la peau...
mÈNE
Ah! Dieu!., lutter? lui apporter, à côté du jeuâf visage, contre lequel il faudrait combattre, mon visage à moi d'année en année flétri, contracté... lui exhiber chaque matin ma consomption, être la vieille maîtresse qui s'accroche et qui dispute âprement ses rognures de bonheur... jamais... jamais I... Il a vingt-deux ans, j'en ai quarante. Que voulez-vous faire à cela? C'est une ruine mathématique, une lutte sans merci ! ... A quoi bon la prolonger jusqu'à l'horreur?... Quoi, ma belle image remplacée dans ses yeux par une caricature?... Oh! la rancune sourde... la porte de la maison qu'on ouvre avec humeur... le regard mauvais qui guette la grimace de