‹ Théâtre impossibleChapitre 185 sur 201 · MADAME DE GUISCARD, GASTON, LÉONIE · texte numérisé non relu

MADAME DE GUISCARD, GASTON, LÉONIE

léonie, à Gaston.

Eh bien?

Gaston, haletant.

Ah! mademoiselle! ah! madame! tout ce que je pouvais désirer au monde, et plus encore!

Quel homme! c’est la Providence en habit noir ! Je suis.... j’ai.... je nage dans la joie. Un déluge de prospérités qui me crève sur la tête ! Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour être si heureux? Et dire que rien de tout cela ne serait arrivé, si j’avais dansé le cotillon avec Mme Lorembert !

léonie , vivement.

Au fait !

Oui ! au fait!

GASTON

M’y voici, mais d’abord permettez-moi de m’asseoir. (Il s’assied. A Lêonie.) O mademoiselle! il m’est enfin permis de vous dire à quel point je vous aime!

Commencez par le commencement.

GASTON

Le commencement, mademoiselle, c’est que l’État me paye les deux cent mille francs qu’il me doit. Je suis baron, je suis chef du cabinet de M. le duc! je suis fou de bonheur! voilà le commencement.

• MADAME DE GUISCARD

En vérité! je suis curieuse de savoir comment cette révolution s’est faite si vite.

GASTON

Mais tout naturellement. Ce qui me ravit le plus dans cette affaire , c’est que je ne dois rien qu’à moi-méme.

MADAME DE GUISCARD

Pas possible!

GASTON

Je suis venu, j’ai parlé, on m’a écouté, j’ai

SCfcNE VI.

plu , on s’est intéressé à moi ; on a voulu savoir qui j’étais, d’où je venais , quelles étaient mes idées sur ceci et sur cela, sur la question d’Orient , sur le mariage , sur la diplomatie, sur la jalousie; que sais-je? Il s’est trouvé que je sympathisais en tout avec M. le duc. Il m’a dit que j’avais l’esprit juste et lame grande. Quand je l’ai vu si bien disposé, je me suis plaint des injustices dont j’étais victime ; j’ai fait valoir mes droits , il m’a compris, il m’a donné raison , il a promis de m’appuyer, il m’a garanti le succès; enfin, modestie à part, j’ai fait la conquête du ministre!

LÉON1E

C’est admirable ! mais on demande des détails !

GASTON

Je ne vous en ai donc pas donné? Je recommence. En vous quittant , je descends au rez-dechaussée , je demande à voir le ministre. L’huissier du cabinet me repousse avec perte. Je le ferai chasser celui-là. N’a-t-il pas osé me dire que j’étais gris et que je sentais le punch! Je revins à la charge , il se décida à passer ma carte. J’avais écrit au crayon : de la part de Mlle Morhange. La porte s’ouvre à deux battants. « Entrez donc, monsieur, s’écrie Son Excellence de

plus loin qu’il m’aperçoit : les hommes comme vous sont toujours les bienvenus. » Il me connaissait du conseil d’État, c’est certain. Je le trouve attablé devant une montagne de papiers.

« Vous êtes auditeur de première classe? me dit-il en se replongeant dans sa lecture. — Oui, monsieur le duc. — Deux mille francs par an? — Deux mille. — Vous avez de la fortune. — Rien absolument, qu’une créance sur l’Etat. — Les finances de l’État sont obérées. Comment vous appelez-vous? » Il a des moments d’oubli comme tous les hommes de travail; j’en ai moi-même.

« Monsieur le duc, lui dis-je, je m’appelle Gaston Lentz. — Il y a bien à faire, » poursuit-il . en feuilletant ses papiers. Je profite de sa distraction pour ajouter fièrement : * Si le conseil dusceau et des titres me rendaitla justice qui m’est due, je serais baron de Lentz, car mon grandpère a été créé baron par le roi de Bavière pour ses études métallurgiques , deux ans après ma naissance et mon inscription sur les registres de l’état civil. — Bien, bien ! » répond-il sans lever la tête. Je ne fais ni une ni deux, je lui dis que mon pauvre grand-père a vendu ses brevets au gouvernement français, qui les a mis dans le domaine public sans payer le premier sou, et que

Page 1