ACTE DEUXIÈME
FOR MO S A
Par me persuader qu'il faut vous savoir gré De mon triste avenir en morceaux déchiré, Milord, et que je dois devoir devenir votre femme Pour vous remercier de m'avoir tué l'âme? Quant à vous comparer au duc, en vérité, Quelque dur jugement que l'autre ait mérité Et quelque opinon qu'il m'inspire, je trouve, En voyant la façon dont votre amour se prouve. Que le comte et le duc se valent à peu près; Je cherche en vain pourquoi je vous préférerais, Et je m'explique mal quelle raison me jette De celui qui me vend à celui qui m'achète!
LE COMTE
Ce n'est pas sans effort et sans nécessité
Que j'ai pu me résoudre à la complicité
D'une si violente et si brusque secousse.
Et j'aurais, s'il était une façon plus douce
De séparer deux mains prêtes à s'épouser,
Dénoué le lien au lieu de le briser.
Impossible! Il fallait vous arracher et vivre
Ou vous perdre et mourir! Quand on aime, on est ivre,
On ne connaît plus rien, tout moyen est égal,
On aime, on hait, on souffre, on est jaloux, le mal
Souffle, et l'amour du duc a bien fait de se taire,
Car j'aurais fait crouler sur vos fronts l'Angleterre!
Je ne me suis pas dit qu'en ce premier instant
Vous me pardonneriez de vous adorer tant,
Mais j'ai pu concevoir cette grande espérance
Qu'un jour, plus tard, le temps, mes soins et ma souffrance
68 FORMOSA
Attendriraient un peu votre ressentiment,
Ou bien, car mon amour vous veut éperdument
Et voiis accepterait même de la vengeance,
Que, si je ne pouvais gagner votre indulgence.
Vous haïriez le duc, et que votre fierté
Ne le laisserait pas se croire regretté,
Et que, quand vous verriez que celui qui fut vôtre
Vous rejette et sans honte est le mari d'une autre...
F 0 R Jl 0 s A .
Il ne le sera pas! Vous m'aimez, comte? Eh bien...
LE COMTE
Eh bien?
Je le verrai. Viendra-t-il? Quoi! plus rien! Ma mère me l'eût dit, je ne l'aurais pas crue! Oli ! lorsque je devrais l'attendre dans la rue Comme une mendiante! Enfin, je le verrai. Et quand je l'aurai vu... Mais non, ce n'est pas vrai! Vous l'avez mal compris! Mais je l'entends encore Me dire hier!. . — Broyer un coeur qui vous adore! Brusquement ! d'un seul coup ! — Venez ce soir. Adieu. Non, à ce soir. S'il s'est fait de ma vie un jeu, Si son ambition sans mémoire et sans àme Me méconnaît et dit : qu'est-ce que cette femme! Si son bonheur consiste à me faire souffrir, Si, lorsqu'il me verra sangloter et périr, Pour arriver au but où son orgueil l'emporte. Ce gentilhomme foule aux pieds mon ùme morte, Si c'est possible...