‹ Theatre italien de M. de FlorianChapitre 10 sur 113 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

ARGENTINE

Vous êtes bien bon, car 3e ne vous en aime pas davantage.

Je ne le sais que trop , mademoiselle; et j’en suis d’autant plus affligé que ce sort-là n’est pas commun à tous vos amants. Il en est un que votre cœur a choisi , à qui vous écrivez des lettres bien tendres.

Comment! Que voulez-vous dire?

Monsieur Scapin , vous avez grand tort de sortir de votre personnage ordinaire; il vaut encore mieux être ennuyeux qu’impertinent.

SCAPIN

Pardon , mademoiselle; je voulois VOUS parler d’une certaine lettre qui court le monde, et que les méchants prétendent que vous avez écrite à monsieur Arlequin. Je l’ai cette lettre; je

32 LES DEUX BILLETS, vous la rapportois ; mais je me garderai bien de rien dire , puisque ce seroit manquer au respect que je vous dois.

argentine.

Vous me la rapportez ? Ah ! mon cher Scapin , expliquez-vous , je vous supplie : s’il est vrai que vous m’aimez, vous jugez bien...

SCAPIN

Sûrement je vous aime , et j’espere qu’aujourd’hui vous reconnoîtrez vos injustices à mon égard. Vous connoissez mademoiselle Violette , qui demeure ici près ? Monsieur Arlequin en est amoureux : et pour lui donner une preuve certaine de son attachement, il lui a sacrifié un billet qu’il a dit être de vous. Le voici.

ARGENTINE

Ah ciel !

SCAPIN

, Mademoiselle V iolette , qui ne vous

SCENE IV. 33 aime pas, parcequ’elle n’est pas aussi jolie que vous, n’a rien eu de plus pressé que de confier ce billet à tous ses amis. Ce matin, en traversant le Palais - royal , j’ai en tendu des éclats de rire et j’ai vu du monde attroupé ; c’étoient M. Mezzetin , M, Trivelin , M. Pascariel, qui se passoient votre billet. L’un faisoit une épigramme ; l’autre disoit un bon mot. J’avoue que je n’ai pas été le maître de ma colere , vous me le pardonnerez bien ; je m’en suis pris à tous les trois, sur- tout à Trivelin, qui étoit le possesseur du billet; je l’ai menacé, il a eu peur, et me l’a rendu. Je vous le rapportois; et , pour prix de mon zele , vous savez la maniéré dont vous m’avez reçu.

ARGENTINE

Je n’ose vous faire des excuses, ni vous remercier : j’ai trop à rougir de

34' LES DEUX BILLETS, ce que je vous dois et de ce que j’ai fait pour un autre.

Mademoiselle , le bonheur de ma vie auroit été de devoir votre cœur à vous-même et non pas au désir de vous venger: mais je suis trop amoureux pour être si délicat ; et je serai encore le plus heureux des hommes , si la perfidie d’ Arlequin...

Ah ! ne me parlez pas de lui ; son nom seul me met en fureur. Si vous saviez jusqu’à quel point il a poussé la fausseté.,.. Non, il n’est pas possible de l’imaginer. Et moi, qui croyois si bien le coimoitre.,.. Jamais je ne me le pardonnerai , et je m’en souviendrai toujours pour le haïr davantage, s c A P I N.

Contenez-vous , car je l’entends.

Page 1