‹ Theatre italien de M. de FlorianChapitre 58 sur 113 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Elle est enfermée dans son cabinet; depuis quelque temps elle aime beaucoup à être seule.

ARLEQUIN

Il ne faut pas la déranger. Crois -tu qu'elle se doute de la petite fête que je lui prépare pour ce soir?

Je ne le crois pas,' monsieur.

Nos musiciens viendront- ils?

Ils doivent être ici de bonne heure , et je les ferai cacher dans le petit salon , pour que mademoiselle Nisida ne puisse pas les voir.

ARLEQUIN

C’est bien. L’important est que ma fille ne s’attende à rien ; et qu’en sortant de table , elle trouve le salon tout en fleurs, tout en lumières , avec une

ï44 LE BON PEPvE,

musique terrible , et son nom écrit par -tout en guirlandes. Ensuite les marchands entreront, et tu auras soin défaire porter dans la chambre de Nisida tout ce qui aura l’air de lui plaire. Je paierai tout, je suis riche, et je ne trouve bien employé que l’argent dépensé pour ma fille. Avoue que j’ai raison , et que ma Nisida est charmante.

Tout le monde n’a qu’un avis làdessus.

ARLEQUIN

C’est qu’elle ressemble à sa mere, ma pauvre Argentine, que j’ai tant pleiirée. Hélas! aprèsvingt ans de mariage, je l’ai perdue au moment où je fis ma grande fortune. Nous n’avions jamais eu qu’une seule querelle , encore étoit- ce moi qui avois tort. Tiens, voilà son portrait , voilà tout ce qui

SCENE lî. 145 m’en reste. . . Ah ! Nérine , ne te marie jamais ; il est si affreux de s’aimer et de mourir l’un après l’autre!

NÉRINE

Allons, monsieur, pourquoi vous affliger?..

ARLEQUIN, pleurant.

Cen’estpas s’affliger que de pleurer ceux que l’on regrette; au contraire, Nérine, j’ai du plaisir à me rappeller ma femme et mes deux petits garçons.

Comme j’étois heureux quand ils vivoient! Nous n’étions pas riches , mais nous avions la paix , la joie etl’amour: avec cela , on ne manque pas de grand’ chose. Hélas! ils ont tout emporté.

NÉRINE

Comment pouvez -vous oublier ce qui vous reste? L’estime générale, une grande fortune , des amis , une fille unique dont vous devez être fier, tout vous assure une vieillesse douct

146 LE BON PERE, et honorable. Mademoiselle Nisida ne tardera guere à se marier ; elle sera heureuse , car vous êtes assez riche pour lui laisser choisir un époux selon son cœur. Votre gendre, votre fille, Vos petits-enfants vous béniront, vous soigneront ; vous serez au milieu d’eux le point de réunion de leur bonheur et de leur tendresse. Allez, allez, monsieur , c’est peut-être le plus doux moment de la vie ; et je crois qu’un vieillard entouré de ceux qu’il a comblés de biens , a cent fois plus de vrais plaisirs que le plus heureux j eune homme.

Arlequin.

J’espere que tu as raison ; d’ailleurs, je me dis tous les jours que les pleurs ne servent de rien. Aujourd’hui , il ne m’est pas permis d’être triste ; parlons de ma fille. Je voudrois bien pouvoir trouver quelque joli couplet que je lui chanterois ce soir : mais je n’ai jamais

SCENE II. 147 fait de vers ; et il ne suffit pas de bien penser, pour bien dire.

Pardonnez-moi, cela suffit quand c’est pour sa fille que l’on travaille.

ARLEQUIN

Depuis hier au soir, je rumine ce projet-là ; mais ces diables de rimes ne viennent point : voilà tout ce qui m’embarrasse ; car, sans la rime, je ferois des vers comme de la prose....

Écoute , appelle Cléante, pour qu’il vienne écrire sous ma dictée, et vat’en ; oui, va-t’en, je crois que je suis dans un bon moment.

Dépêchez-vous d’en profiter, je vais vous envoyer monsieur Cléante>

( Elle sort. )

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î4S LE BON PERE,

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