‹ Theatre italien de M. de FlorianChapitre 73 sur 113 · ARLEQUIN, NISIDA · texte numérisé non relu

ARLEQUIN, NISIDA

ARLEQUIN

J’Avois cru te plaire en arrangeant ce mariage ; me serois-je trompé? N’aimes-tu pas le marquis?

NISIDA

Je ne l’ai jamais aimé ; il s’est occupé de moi , etj’ai rendu justice à ses qualités estimables : mais qu’il y a loin de l’estime à l’amour I

ARLEQUIN

Ma foi, je me suis donc trompé.Tu m’en as toujours dit du bien ; je levois te chercher dans toutes les maisons où nous allons : quand il cause avec toi , tu as un air contraint et embarrassé ; j’avois pris tout cela pour de l’amour.

SCENE IX. 171 Il n’en est rien, je retirerai ma parole, parceque la première condition étoit que le mariage te conviendroit. Pardonne-moi, je t’en prie, le petit moment de chagrin que je t’ai causé ; j’en suis plus fâché que toi- même.

( Il lui tend la main , que Nisida baise avec tendresse. )

NISIDA

Ah ! mon pere.

Je te promets que je ne ferai plus pareille étourderie. Dorénavant, je te rendrai compte tous les matins de ceux qui t’auront demandée en mariage la veille, et je ne ferai les réponses que sous ta dictée.

nisida.

Mais pourquoi vous occuper de m’établir ? je suis si heureuse avec vous ! Je n’ai pas un désir, je ne forme pas un souhait que vous ne l’accom-;

ï72 le bon PERE*

plissiez. Laissez-moidans cettedouce position ; je neconnoispas lebonheur d’une femme, et celui de la plus heureuse des filles me suffit. Oui, quand bien même, ce qui est impossible, vous me donneriez un époux qui vaudroit mon pere, je serois fâchée de partager mon cœur ; je ne veux aimer que vous , je ne veux rien devoir qu’à vous.

arlequin.

Ma chere enfant, tu n’as pas besoin de m’attendrir pour faire de moi tout ce que tu voudras. D’abord , mariée ou non mariée, tu ne me quitteras jamais; j’en mourrois tout de suite, et jeveux vivre encore quelques années.

Quant à ta répugnance pour prendre im époux, tu conviendrois peut-être qu’il est nécessaire de la surmonter si tu savois l’histoire de ma fortune. Ecou te-la d’abord ; ensuite nous raison^

SCENE IX. 173 nerons ensemble comme deux bons amis qui n’ont qu’un même intérêt.

Je conseillerai et tu décideras.

Ah ! mon pere... je vous écoute.

( Ils s’asseyent. )

Ma chere amie , j’ai toujours été un honnête homme, mais je n’ai pas toujours été de ceux que l’on appelle les honnêtes gens; car les gens riches sont convenus de s’appeller ainsi exclusivement. J’étois pauvre, moi, et j’habitois avec ta mere la petite ville de Bergame. Tu n’étois pas encore née , lorsqu’un seigneur François , nommé le comte de Valcour , vint s’établir dans notre ville , et acheta la maison où nous avions un appartement. 11 nous le conserva, il me fit amitié ; je le lui rendis du meilleur de mon cœur : au bout de six mois il ne i5, *

174 LE BON PERE, pouvoit plus se passer de moi. Ce comte de Valcour étoit un fort bon homme, mais il avoit épousé secrètement en France une fort mauvaise femme qui se conduisoit très mal. Un beau matin , le comte s’en alla , en laissant à cette femme la moitié de sa fortune pour elle et pour un fils de six mois qu’elle avoit, et dont le comte n’a jamais voulu entendre parler. J’ai demeuré douze ans avec ce monsieur de Valcour , dans la plus tendre intimité ; il y en a onze qu’il est mort, et qu’il m’a fait héritier de tout le bien qu’il avoit apporté en Italie.

Je n’en suis pas étonnée.

ARLEQUIN

Tant que j’avois été pauvre , j’avois été heureux; sitôt que je fus riche, les chagrins vinrent: je perdis ta pauvre mere et tes deux freres. Tout cela nie

SCENE IX. 175 fit prendre mon pays en aversion; je réalisai mon bien , et je vins m’établir à Paris avec toi, qui n’avois pas alors plus de six ans. Je plaçai bien mon argent; mes fonds sont à-peu -près doublés depuis dix ans : de sorte, ma chere fille, que j’ai, ou, pour mieux dire, tu as soixante mille livres de rente qui ne doivent rien à personne.

Cela est fort joli; mais si je venois à mourir, tu te trouverois seule, étrangère , sans famille , sans appui , dans la ville la plus dangereuse du monde , et dans un âge où la plus légère étourderie fait le malheur du reste de nos jours. Voilà pourquoi , ma chere fille , je voudrois te voir mariée à un homme estimable, considéré, comme le marquis d’ Yrville , qui ne sera occupé que de te rendre heureuse , et remplacera du moins ton pauvre pere qui se fait déjà bien vieux. Voilà mes raisonSj

176 LEBONPERE.

ma chere amie ; et si tu n’as pas de répugnance pour le marquis, je te demande commeunegraced’assurer ton bonheur après moi... Tu pleures! tu ne me réponds pas!

Ah ! mon pere , je ferai ce que vous voudrez : mais si vous pouviez liredans mon cœur, si j’avois la force de vous dire...

ARLEQUIN

Quoi! ma fille, as -tu quelque secret pour moi? Cela ne seroit pas juste ; tu sais bien que je n’en eus jamais pour ma Nisida.

Non, je ferai mon devoir ; j’en aurai la force : moins vous ordonnez, plus je veux obéir. Mais j’ai deux grâces à vous demander; elles sont importantes , elles sont nécessaires au repos de ma vie : c’est de différer ce

Page 1