‹ Theatre italien de M. de FlorianChapitre 83 sur 113 · CLÉANTE · texte numérisé non relu

CLÉANTE

11 m’est affreux de vous déplaire ; le ciel m’est témoin que rien au monde ne m’est cher au prix de votre amitié : mais une raison invincible me défend d’accepter vos bienfaits.

ARLEQUIN

Quelle est cette raison? il ne peut pas y en avoir de bonnes pour affliger les gens qui nous aiment.

Allons, monsieur, parlez, voilà le moment.

ARLEQUIN

Que dis-tu, Nérine?

Je l’exhorte à vous ouvrir son cœur ; votre franchise, votre bonté doivent

SCENE XVII. 195 l’encourager. D’ailleurs , vous avez trop bien aimé madame Argentine pour ne pas pardonner les fautes que fait commettre l’amour.

L’amour!

Oui, monsieur; apprenez tout. Je ne suis point ce que vous me croyez.

Une passion violente, effrénée, pour mademoiselle votre fille s’est emparée de moi depuis plus d’un an ; désespérant de m’introduire chez vous, je me suis présenté pour être votre secrétaire : voilà mes crimes , punissez-moi.

ARLEQUIN

Comçnent! vous avez abusé de ma crédulité, pour venir séduire ma fille, pour oser...

Ah ! monsieur, je suis témoin qu’il ne lui a jamais parlé d’amour.

En a-t-il moins risqué de la perdra de réputation? Si l’on sait, comme i!

est impossible que l’on ne le sache pas, que vous avez passé six mois dans ma maison , avec la liberté de voir , de parler à ma fille à toute heure , qui voudra croire au respect que vous avez eu pour elle ? Ma pauvre Nisida sera punie de la faute que vous avez seul commise. Et voilà le prix de l’amitié que j’avois pour vous ; vous déshonorez ma vieillesse , vous rendez ma fille malheureuse , vous empoisonnez mes derniers jours, tandis que je ne m’occupois que de rendre les vôtres heureux !

L’amour seul est mon excuse ; et cet amour...

ARLEQUIN

Ingrat que vous êtes! pourquoi ne

SCENE XVir. 197 pas me le dire? pourquoi préférer la peine de me tromper au plaisir de m’ouvrir votre cœur?

Vous ne m’auriez pas permis de l’aimer.

Et quel étoit donc votre espoir?

De vous plaire en vivant avec vous , de m’attirer votre estime et vos bontés, d’attendre, en vous aimant, que votre cœur me jugeât digne d’être aimé ; et quand , à force de respect et de tendresse, j’aurois été certain d’un peu d’amitié, alors je n’aurois pas craint de vous découvrir mes sentiments ; alors , ma pauvreté, mes malheurs, tout cequi m’empêchoit de parler, seroient devenus des motifs d’espérance : je vous aurois raconté mes chagrins ; votreamesensibleseseroitémuejvous

198 LE BON PERE, auriez écouté l’aveu de mon amour, non comme le pere de Nisida , mais comme l’ami d’un malheureux.

arlequin.

Qui êtes-vous donc? parlez, expliquez-vous.

Je suis le fils d’un homme de qualité, et j’ai payé bien cher ce funeste avantage. Abandonné par mon pere dès les premiers jours de ma vie, victime des fautes d’une mere qui dissipa tout le bien qu’on lui avoit laissé pour moi , je me suis trouvé dans le monde , à l’âge où l’on a tant besoin de ses parents, sans fortune, sans guide, sans appui, seul, isolé dans la nature, n’ayant pour tout bien que la connoissance de mes malheurs , et n’ osant pas même porter le nom d’un pere qui m’ avoit ôté sa tendresse avant que j’eusse vu le jour.

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