ACTE SECOND
G :N' A T O N , seul.
VxcE le pouvoir est grand du bel art de flatter !
Qu'on voit d honnêtes gens par cet art subsister !
Qu'il s'offre peu d'emplois que le sien ne sm-passe I
Et qu entre 1 homme et 1 homme il sait mettre d'espace!
l'n de mes compagnons , qu'autrefois on a vu
Des dons de la fortune abondamment pourvni ,
Qui, tenant table ouverte, et toujours des plus braves,
Voidoit être servi par un monde d'esclaves ;
Devenu maintenant moins superbe et moins fier ,
S'cstimeroit heureux d être mon estafier.
Naguère en m'arrêtant il m'a traité de maître:
Le long temps et 1 habit me l'ont fait mëconnoître :
Autant qu'il étoit propre , aujourd hui négligé.
Je l'ai trouvé d'aboi d tout triste et tout changé.
Est-ce vous? ai-je dit. Aussitôt il me conte
Les malheurs qui causoient son chagrin et sa honte ;
Qu'ayant été d'humeur à ne se plaindre rien ,
Ses dents avoient duré plus long-temps que son bien ,
Et qu'un jeune forcé le rendoit ainsi blême.
Pauvre homme I n'as-tu point de ressource en toi-m<'me?^
Ai-je répondu lors ; et ton cœur abattu
Mauquet-il au besoin d'adresse et de vertu ?
a8 L'EUNUQUE.
Compare à ce teint frais ta peau noire et flétrie ;
J'ai tout , et je n'ai rien que par mon industrie.
A moins que d'en avoir pour gagner un repas,
Les morceaux tout rôtis ne te cherclieront pas.
Enfin , veux- tu dîner n'ayant plus de marmite ?
Imite mon exemple , et fais-toi parasite ;
Tu ne saurois clioisir un plus noble métier.
Gardez-en , m'a-t-d dit , le profit tout entier:
On ne m'a jamais vu ni flatteur, ni parjure:
Je ne saurois souffrir ni de coups, ni d injure ;
Et lorsque j'ai d'un bras senti la pesanteur.
Je n'en suis point ingrat envers mon bienfaiteur.
D'ailleurs, faire l'agent, et d'amour s'entremettre.
Couler dans une main le pre'sent et la lettre ,
Préparer les logis , faire le compliment ;
Quand monsieur est entré , sortir adroitement ,
Avoir soin que toujours la porte soit fermée.
Et manger , comme on dit , son pain à la fumée ;
C'est ce que je ne puis , ni ne veux pratiquer.
Adieu. -Moi de sourire , et lui de s'en piquer.
11 s'en trouve , ai-je dit , qu'à bien moins on oblige
Et c'est là le vieux jeu cju'à présent je conige.
On voit parmi le monde un tas de sottes gens
Qui briguent des flatteurs les discours obligeants:
Ceux-là me duisent fort ; je fuis ceux qui sont cliiclies;
Et cherche les plus sots, quand Us sont les plus riches.
Je les repais de vent, que je mets à haut prix;
Prends garde à ce qui peut allécher leurs esprits;
Sais toujours applaudir, jamais ne contredire,
Être de tous. avis, en rien ne les dédùe ;
Pu blanc donner au noir la couleur et le nom,;
Dire sur même poiut tantôt oui , tantôt uou.
ACTEII,SCÈNEI.
Ce sont ici leçous de la plus fine étoffe.
Je commence cet art , et j'y suis pliUosophe :
Le livre que j'en fais, aura sans contredit.
Plus que ceux de Platon , de vogue et de cro'dit.
Nou^i nous sonunes quittés, remettant la dispute.
J'ai quelque ovdre important qu'il faut que j exécute.
De la part d'un soldat , que je sers à présent ,
Je vais trouver Tliaïs, et lui faire un présent;
Il est tel , que mon ame en est presque tentée :
C'est une jeune esclave à Rhodes aclietée:
L'âge en est de seize ans , l'embonpoint d'un peu plus ;
Lj taille en marque vingt. Et pour moi je conclut
Qu'elle soit , et pour cause , en vertu d liyménée ,
Aux désirs d'un époux bientôt abandonnée ,
Ou je crains fort d'en voir quelqu'autre possesseur.
Ce grand abord de gens au logis de sa sœur,
Le scrupule des noms d'ingrate et de craelle,
r.'e ces coeurs innocents la pitié criminelle ,
Cent autres ennemis d un lionneur mal gardé.
Marquent le sien perdu , du moins fort hasardé.
Mais entr'eux le débat: n'étant point ma parente,
La suite m'en doit être au moins indifférente :
L'exposant au danger sans crainte et sans souci,
.le m'en vais la cpierir dans im lieu près d ici ;
Et plût à quelque dieu qu'en passant par la rue,
Du rival de mon maître elle fût aperçue !
Voici son Parmenon qui s'avance à propos ;
Pour peu qu'il tarde ici , nous en dirons deux mois.
3!b L'EUNUQUE.