‹ ThéâtreChapitre 101 sur 213 · ACTE I, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE

Mais j*ay plus dignement employé ce loisir ; J'ay sçû luy préparer des craintes et des veilles, Et le bruit en ira bientost à ses oreilles.

OSMIN

Quoy donc ? Qu'avez-vous fait ?

ACOMAT

J'espère qu'aujourd'huy Bajazet se déclare, et Roxane avec luy.

OSMIN

Quoy! Roxane, Seigneur, qu'Amurat a choisie Entre tant de beautez dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs Estats et remplissent sa cour? Car on dit qu'elle seule a fixé son amour ; Et mesme il a voulu que l'heureuse Roxane, Avant qu'elle eust un fils, prist le nom de sultane.

AcOMAT.

Il a fait plus pour elle, Osmin : il a voulu

Qu'elle eust dans son absence un pouvoir absolu.

Tu sçais de nos sultans les rigueurs ordinaires :

Le frère rarement laisse jouir ses frères

De l'honneur dangereux d'estre sortis d'un sang

Qui les a de trop prés approchés de son rang.

L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,

Traisne, exempt de péril, une éternelle enfance.

Indigne également de vivre et de mourir,

On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.

L'autre, trop redoutable et trop digne d'envie,

Voit sans cesse Amurat armé cotitre sa vie :

Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps

La molle oisiveté des enfans des sultans.

II vint chercher la guerre au sortir de l'enfance.

Et mesme en fit sous moy la noble expérience.

i6o BAJAZET

Toy-mesme tu Tas veû courir dans les combats Emportant après luy tous les cœurs des soldats, Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire. Mais, malgré ses soupçons, le cruel Amurat, Avant qu'un fils naissant eust rassuré T Estât, N'osoit sacrifier ce frère à sa vengeance, Ni du sang ottoman proscrire Tesperance.

Ainsi donc pour un temps Amurat desarmé Laissa dans le serrail Bajazet enfermé.

Il partit, et voulut que, fidelle à sa haine. Et des jours de son frère arbitre souveraine, Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons, Le fîst sacrifier à ses moindres soupçons.

Pour moy, demeuré seul, une juste colère Tourna bien-tost mes vœux du costé de son frère. J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein, Luy montray d'Amurat le retour incertain, Les murmures du camp, la fortune des armes.

Je plaignis Bajazet. Je luy vantay ses charmes. Qui, par un soin jaloux dans l'ombre retenus. Si voisins de ses yeux, leur estoient inconnus. Que te diray-je enfin? La sultane éperdue N'eut plus d'autres désirs que celuy de sa veuë.

OSMIN

Mais pouvoient-ils tromper tant de jaloux regards Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts?

'ACOMAT

Peut-estre il te souvient qu'un récit peu fidelle De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle.

La sultane, à ce bruit feignant de s'effraler. Par des cris douloureux eut soin de l'appuïer.

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