‹ ThéâtreChapitre 108 sur 238 · MAISON DE CLAVIJO · texte numérisé non relu

MAISON DE CLAVIJO

CLAVIJO

Quels peuvent être ces Français qui se font annoncer chiz moi? — Des Françiiis!... Que j'aimais autrefois celle nation ! — Et pourquoi n'y trouvé-je plus aujourd'hui le nième plaisir? Il est singulier qu'un homme qui se met au-dessus de tout se laisse troubler par si peu de chose. — Loin de moi cette faiblesse ! — Dois-je plus à Mari'i que je ne me dois à moi-même? vi suis-je donc obligé de me rendre malheureux parce qu'une jeune fille ei>t amoureue de moi?

Un domestique entre.

LE DOMESTIQUE

Les étrangers, monsieur.

CLWIJO.

Fais entrer... Tu as dit à leur domestique que je les attendais à déjeuner?

LE D0ME^TIQUE

Oui, monsieur.

CLA.VIJO.

Je reviens à l'instant.

11 sort.

BEAUMARCHAIS, SALNT-GEORGE.

Le domestique leur donne des sièges et sort. BEADMARCHAIS.

Ah!.,, que je me sen> à mon aiseî que je suis soulagé, mon ami ! que je suis coulent d'être enfin ici!... Je le tiens, il ne m'écha[)pera pas. Et vous, soyez calme, tâchez au moins de le paraître en sa présence. Ma sœur! ma sœur!... qui croirait qu'elle est aussi innocente (|ue malheureuse! La

ACTK II. I.Vt

vî'j'ité bcia cuniujc, et lu seras vengée d'une manière It'irihieî l"]l loi, giand hii'u! couserve-moi loujours cflte tivni juillilé irànie dont tu nip fais jonir en l'e momout! One malgn'; mou alïieusi- (loulenr, je me conduise avec toute la modéiatiou et toute la sagesse possibles!

SAIiNT-f.EORGE.

Oui. je l'cxiie dt; vous : a;:i<si'Z avec toute la |»iiidcnœ et la réflexion dont \ous êtes capable. Promettez encore une fois à votre ami (pie vous n'oublierez pas où vous êtes : dans une cour étranjière. où tous vos piulecleurs et tout votre argent ne pouiraient vous sauver des intrigues de vos lâches ennemis.

BEAUMARCHAIS

Soyez tranquille : ayez soin seulement de bien jouer votre rôle, et il ne sauia point auquel de nous deux il aura affaire. Je veux le martyriser; et je me sens d'assez bonne bumeur pour faire expirer le traître à petit feu.

Clavijo entre.

CLAVIJO

Messin u's, je suis ravi de voir chez moi des hommes appartenant à nue nalion que j'ai toujours estimée.

BEAUMARCHAIS

Nous soubaitons, monsieur, de mériter l'honneur que vous daignez faire à nos compatriotes.

SAIXT-GEORGE.

Le désir de vous connaître nous a fait oublier que nous pourrions vous déranger peut-être.

CLAVIJO

Tant de modestie ne sied point à des personnes qui onf une physionomie aussi prévenante.

BEAUMAF.CHAIS.

Il doit souvent arriver, monsieur, que des inconmis viennent vous importuner. Vos excellents ouvrages vous ont fait couuaîtie autant dans les royaumes étrangers que les emplois bouorables dont votre souverain vous a jugé digne vous distinguent à la cour d'E [)agne.

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CLAVIJO

Le roi m'a montré beaucoup de faveur pour mes légers services, et le public une grande indulgence pour les faibles essais de ma plume. Je désirerais seulement pouvoir contribuer en qu(l(|ue chose à répandre dans ma patrie le bon goût et l'amour des leilres : ce sont elles qui nous lient avec les antres nations, qui font des amis des esprits les plus éloignés, et qui seules enlreliennent l'union la plus douce, même entre ceux que séparent malheureusement lesinlérèls politiques.

BEADMARCHAIS.

C'est un ravissement pour moi d'entendre parler ainsi un homme qui jouit d'un p.ireil crédit dan> l'Etat et dans la républi(jue des lettres. Aussi vous avouerai-je que vous m'avez prévenu, et que vous m'avez précisément amené à vous exposer l'objet de mon voyage ^ « Je suis chargé, par une société de gens de lettres, d'établir dans toutes les villes oij je passerai une correspondance littéraire avec les homn>es les plus savants du pays Comme aucun Espagnol n'écrit mieux que l'auteur des feuilles appelées le Penseur, à qui j'ai l'honneur de parler (lavijo s'incline avec politesse), que SCS talents, unis à une erande habileté dans les afiaires. ont rendu la gloire et l'oinemenl de la littérature, et qui ne peut manquer de parvenir aux dignités dont son caractère et ses coimaissances le rendent digne, j'ai cru ne pouvoir mieux servir mes amis qu'eu les liant avec un homme de votre mérite. »

CLAVIJO

Vous ne pouviez, messieurs, me faire une proposition plus agréiible : elle répond aux douces espérances dont mon cœur se flattiiit depuis longtemps sans aucun espoir de succès. Ce n'est pas (pie je prétende remplir par ma correspondance les vues (le vos savants amis; ma présomption ne va pas si loin. Mais comme j'ai le honheur d'être en rapport avec les esprits les plus distingués de l'Espagne, et que, dans ce vaste empire, rien ne peut m'échapper de ce que des individus, sou-

* Lî5 passages qui sont entre guillemets sont extraits des Mémoires de Beaumarchais, vol. I.

ACTK II. «r.j

▼eiil ignorés, y font pour les sciences el les be.iux-arls, je me regarde comme un col[)oi leur (jui a le très-pelit mérite «l'annoncer les inventions «rantrui, en servant le bien géinTai; mais anjoind'hni, grà(e à voire entremise, je vais avoir le bonheur de pouvoir étendre la gloire de ma patrie en Tii^ant passer ses productions chez Its étrangers, et de remichir par cet heureux conuiierce des trésors de toutes les nitions. Permeltcz moi donc, monsieur, de ne pas traiter en étianger un homme qui avec aulant de franchise m'apporte une nouvelle au>ï>i ilatteuse. Permettez-moi de vous demander quelles sont les atTaires (jui vous ont fiit entreprendre ce grand voyage. Non pas que je veuille par cette question indiscrète satisfaire une vaine curiosité. Non, monsieur; croyez bien plutôt que je n'ai d'autre désir que celui d'employer pour vous tout le crédit et tous les moyens dont je dispose; car, je ne vous leciiche pas, vous êtes dans un pays oii des étrangers rencontrent d'imiombrables obstacles pour terminer leurs affaires, surtout lorsqu'ils en ont à la cour.

BEAUMARCHAIS

« J'accepte avec reconnaissance des offres aussi flatteuses, et je n'aurai point, mon-ienr, de secrets pour vous. Cet ami

{en lui présentant Saint-George) n'est pas tout 5 fait étranger à CB

que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre convrr.-a-

tlOU. (Clavijo regarde Saint-George avec attention et cnrioîilé.) Un négociant français chargé def imille, et d'une fortuite assez boi née, avait beaucoup de correspondants en Espagne. \j[\ des plus riches, passant à Paris il y a neuf ou dix ans, lui fit cette proposition : — Donnez-moi deux de vos filles, que je les emmène à Madrid : elles s'établiront chez moi. Garçon âgé, sans famille, elles feront le bonheur de mes vieux jours, et succéderont au plus riche établissement de l'Espagne. — L'aînée, déjà mariée, et une de ses plusjOvnes sœurs, lui furent confiées. En faveur de cet établissement, leur père se chargea d'entretenir cette nouvelle maison de Madrid de toutes les marchandises de France qu'on lui demanderait. Deux ans après, le correspondant mourut, et laissa les Françaises sans aucun bienfait, dans l'embarras de soutenir toutes seules une maison de

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commerce. Mal;2ré ce peu d'aisance, une bonne conduite cl les glaces de leur esprit leur conservèrent une foule d'amis qui s'empresirèrent d'augmenter leur crédit et ieuis alïaires.

C-lavijo redoulile H'altenlion.) A pCU prèsdaUS CC mèmC IcmpS, UIl

ienne homme, natif des îles Canaries, s'était fait piésenler

j.ins la maison. (La gaieté de Clavijo s'évanouit à ce< mots qui le (lé^ignent : il (ievienl sérieux, et finit par ne plu?, pouvoir cacher son pml)ar-

ra^.) Malgré son peu de fortune, ces dames, lui voyant une giMude ardeur pour l'élude de la langne française et des Sciences, lui avaient facilité les moyens d'y faire des progrès ra|)ides. Plein du désir de s'y faire connaître, il forme enfin le i)rojet de doiiner à la ville de Madrid le plaisir, tout nouveau I oiir la nation, de lire une ftnille péiio(!i(pie dans .e ;5<?nic du Spectateur anglais. Il reçoit de ses amies des encouragements et (ies secours de toute naiure. On ne doule point (pi'une pareille enlieprise n'ait le pins grand succès : alors, aiiir::c par l'espéram e de réussir à ^e faire un nom, il ()^e se proposiT ouvertement pour épouser la plus jctuie des Françaises. — Commencez, lui dit l'aînée, par réu>sir; et lorsque quelque emploi, faveur de la cour, ou lel autre moyen de subsister honorablemeni, vous aura donné droit de songer à ma sœur, si elle vous préfère à d'autres prétendants, je ne vdus lefuserai pas mon consentement, (ciavijo, embarrassé, b'agite ^ur on ^iéi:c.) La plus jeuuc, touclue du mérite de l'homme (pii la recherchait, refuse divers partis avanlageux (jui s'ofhiiiriit [»our elle et, pré!érant attendre que celui qui laimait depuis quatre ans eût rempli les vues de forliuie (jue tous ses aiuis osaient espérer pour lui, l'encourage à donner sa preniière feuille jiériodi'pie sous le titie imposant du Penseur.

( lavijo et pri^ d'un trouble extrême. 1 eaumarchais continue froiiiemenl.)

L'ouvrage eiU un succès prodigieux; le roi même, amu>é de celte charmante production, donna des marques publiques de bienveillance à l'auteur; on lui promit le premier emploi honorable qui vaquerait. Alors il écarta tous les pi étendante à su maîliesse par une recherche absolument pidilique. Le nî.riage ne se reUirdail que par l'attente de l'enqilui qu'on avait promis à l'auteur des feuilles. Enfin, au bout de six ans d'at-

i.Cli. 11. 10..

Iciilr cl ir;i:;i(i;ii d'iuk' pi.il, (ît'Soiiis cl (rassidiiilés de l'iiulre,

rcilljijoi [i.llMll, — et l'ilorilllKÎ s'clllllit. ( lavijo lai^>e ('cliappor Li:i oupii- nu'il .>'elïuiTC ilu ilissiimilcr. — li e l tout h, rs de lui.) L al-

aiio avail ti'op éclalé pour qu'on put eu voir le déuoùmeMt (I un œil indilféreiit. I^cs dames avaient pris une maison caj)alile de coulenir den.\ uiéna;,^cs; les bans élaieut publiés. I.'onlrai^e indiiiiiail Ions les amis cutnmnns, (pii s'employaient eKicaccmeuL à venger celle insnlli-. M.ii^ lorsi|ue ce misérable, déjà initié dans les cabales de la corn, apprit que les Françaises employaient des protections majenres contre lui, i| parvint bienlôl à lendre liurs démarclies inutiles, et poussa l'insolence jusqu'à les défier Ions de lui nuire, en ajoulant <|ue si les Françaises cbercbaienl à le tourmenter, elles pris- SL'iit garde à leur lonr (pi'il ne l-s peidît pour toujours dans nu pays oii elles étaient tans appui. A cette nouvelle, la jeune FrauçaisL' tondja d;ins un état de convulsions (jui lit craindre pour sa vie. Au lorl de leiu' dl•^oiatioll, l'aiuée écrivit eu France l'outrage qui leur avait été fait. Ce récit énmt le cœur de leur Irèrc, au point que, demandant anssilôt un congé pour venir édaiicir une alfaii'e aus-i embrouillée, il n'a fait qu'un saut de Paris à Madrid, et ce frère, cest moi! qui ai tout quille, patrie, devoirs, fanulle, état, plaisirs, pour venir venger en Espagne une sœur in'.:occnle et mallieureuse. Je viens, armé du bon droit et de la fermeté, démasquer un traître, écrire en traits de sang son àme sur son visage; et ce ti'aître, cest vous! »

CLAVIJO

Écoutez-moi, monsieur... je suis., j'ai... je ne doute pas...

BEAUMAHCHAIS.

« Ne m'interrompez pas, monsieur; vous n'avez rien à me dire, et beaucoup à entendre de moi. Pour commencer, ayez la bonté de déclarer devant monsieur, qui est exprès venu de France avec moi, si, par quelque man([ue de foi, légèreté, faiblesse, aigreur, ou quelque autre vice que ce soit, ma sœur a uîérité le double outrage que vous avez eu la cruauté de lui laiie publiquement. »

iCi CI.AVIJO

CLAVIJO

Non, monsieur; (lofiaMinia, voire sœur, estuiiedemoisellj pleine d'esinit, de grâces et de vertus.

BEAUMAHCMAIS.

a Vous a-t elle donné quelque sujet de vous plaindre d'elle depuis que vous la connaissez? »

CLAVIJO

Jamais ! jamais !

BEAUMARCHAIS, se levant.

« Eii pourquoi donc, mon>lre (pie vous êtes ! avez-vous eu la biirbaiie de la traîner à l.i mort, uniquement parce que son cœur vous prélérait à dix autres plus lionnétes et plus riches que vous ? »

CLAVIJO

Ah! monsieur, ce sont des instigations, des conseils; si vous saviez. , .

BEAUMAHCHAIS.

Cela suffit, (v Saini-Goorge.) Vous avez entendu la justification de ma sœur, allez la pidjlier. Ce qm me re.-te à dire à monsieur n'exige plus de témoins. »

Clavijo 58 lève. Sainl-Gcorge sort.

BEAUMARCHAIS, à Clavijo,

« Restez ! restez ! (Tous deux se rasseyent.) A présent, monsieur, que nous sommes seuls, voici quel est mon l'rojel, et j'e-père que vous l'approuverez. 11 convient également à vos arrangements et aux miens que vous n'épousiez pas ma sœur, et vous sentez bien que je ne viens pas ici faire le personn.ige d'un frère de comédie qui vent (pie sa sœur se m;iri(\ Vous avez outragé à plaisir une fennne d honneur, parce que vcus Pavez crue sans soutien en pays étranger; ce procédé est celui d'un malhonnête homme et d'un lâche! Vous allez donc conimeucer par reconnaître de votre main, en pleine liberté, toutes vos portes ouvertes et vos gns dans cette salle, que vous êtes un homme abominable qui avez trompé, trahi, outragé ma sœur sans aucun sujet; et, votre déclaration dans mes mains, je pars pour Aranjuez, oij e>t mon ambassadeur; je lui montre l'écrit; je le fais ensuite imprimei :

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