‹ ThéâtreChapitre 118 sur 238 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

donc oiil)lié quels sont les liommcs qui ont désapprouvé ta passioM powi- Miirie? As-lu donc oubli»'' quel est celui qui t'a donné le sage conseil de rabandonnei? faut-il que je te les nomme ; que je te les compte tous sur mes doigts?

CLAVIJO

Oui, peu de gens approuveront ce mariage; cette idée est déjà venue me tourmenter.

CAP. LOS

L'approuver? personne ! et tous tes hauts protecteurs ne seronl-ils pas irrités de ce que, sans les prévenir, sans leur demander conseil, tu t'es allé sacrifier ainsi, comme un enfant étourdi (jui s'en va sur la place échanger son argent contre des noix véreuses ?

CLAVIJO

Ce que lu dis, Carlos, est exagéré et déplacé. '

CAP.LOS

Pas le moins d«i nioiide. Je pardonnerais à un homme de faire \me extravagance par aniuur, d'épouser une soubrette parce qu'elle est belle comme un ange ; à la bonne heure ! on blâme celui qui l'épouse, mais tout le monde n'en est pas moins jaloux de son sort.

CLAVIJO

Le monde, toujours le monde !

CARLOS

Tu sais que je m'embarrasse fort peu des suffrages d'autrui ; mais encore est-il élernellement vrai que lorsqu'on ne fait rien pour les autres, on ne fait rien pour soi, et si les hommes ne vous admirent ou ne vous jalousent, vous n'êtes point heureux.

CLAVIJO

Le monde ne nous juge que sur les apparences. Oh! qu'on doit envier celui qui possède le cœur de Marie !

CAP.LOS

Les choses ne sont guère que ce qu'elles paraissent. Mais, sérieusement, je me suis toujours douté qu'il devait y avoir quelque charme secret qui rendait ton bonhem' digne d'en

1S:6 CLAvIJO

vie; car ce qu'on en voit par ses yeux, ce que res[»rit peut eB

imaginer...

CLAYIJO.

Tu veux me clésespérer î

CARLOS

Et comment donc cela s'est il lait? se demanJera-t-on â la ville; et comment cela s'esl-il f.iit? se demandera-t-on à la conr; de grâce, comment cela s'est-il fait? Elle est sans fortune, sans naissance, et si Clavijo n'avait pas eu quelques rapports avec elle, on ne saurait pas même si elle est au monde. Elle doit être gentille, aimable, spirituelle!... Est-ce «pi'on jjreiid une femme pour cela? toutes ces bagatelles pa sent bien

vite dans les premières années du mariage Ali! mais,

ajoute quelqu'un, on la dit belle, charmante, d'une beauté ravissante!... A la bonne heure! répond un autre.

CLAVIJO se trouble, et laisse échapper un profond soupir.

Ah!

CARLOS

Belle? oh! dit l'une, pas trop belle! Il y a près de six ans que je ne l'ai vue; et quelquefois on change en six ans, répond une autre. Mais nous la verrons, ajoute une troisième; il nous la piésentera bientôt. On se fait des questions, on regarde, on s'informe, on attend, on est impatient; on se représente le fier Clavijo qui ne se montrait jamais en public sans y mener, comme en triomphe, une belle, une superbe Espagnole, dont la taille parfaite, les joues animées, les yeux étimeiants semblaient dire à tout le monde : Ne suis-je ps digne de mon cavalier? et qui, dans l'ivresse de son orgueil, par le frémissement de sa robe qu'elle laissait flotter au gré des vents, cherehait à se faire remarquer davantage et à se donner encore plus de majesté. Enûn paraît ce monsieur Clavijo ! Mais tous restt^nt muets d'étonnement : il arrive avec sa petite Française maigre, aux yeux caves, dont tous les membres accusent la consomption, malgré l'éclat funèbre que lui donnent le blanc et le rouge dont elle est peinte. Oui, mon ami, je suis furieux; je ne sais où fuir, oii me cacher, lors-

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qu'on nraiTcle, qu'on m'intcrro^o, qu'on me questionjie, et que persuMiie ne s;nu"ait conanoir...

CLAVIJO, lui prenant la main.

Mon ami, mon fivrc, je suis dans une position terrible ! je te le dis, je lu l'avoue : j'ai été elfrayé moi-même en revoyant Marie! comme elle csl maigre et changée! qnelle pâleur! Ah ! c'est ma faute, c'est ma trahison qui en est cause !

CARLOS

Fantômes, chimères que tout ceïa! efle était laiignissante avant que ton roman commençât avec elle; je te l'ai dit mille lois; mais tous autres amants vous ne voyez rien, vous ne sentez rien. Clavijo, c'est une action indigne! Oublier tout! t'oubliei' à ce point! tu veux prendre une femme malade, qui communiquera à ta postérité une infirmité perpétuelle : tu veux (juc (es enfants et pelits-eiifants, à peine entrés dans la vie, s'éteignent comme une veilleuse! — Un honmie comme toi, fait pour devenir la souche d'une famille qui peut-être dans la suite.. . Je ne me connais plus, riiidignalion m'égare!

CLAVIJO

Carlos, que te dirai-je? quand je l'ai revue, dans la première ivresse, mon cœur vola au-devant d'elle. Hélas! bientôt la compassion, la pitié furent les seuls sentiments qu'elle m'inspira; mais de l'amour... c'était comme si la froide main (le la mort s'était posée sur mon épaule au moment oii j'étais à ses pieds. Je m'efforçais de paraître gai devant tous ceux qui m'eiiviiotmaient, j'all'ectais d'être au comble du bonheur, mais le bonheur était bien loin! J'étais gêné, mal à mou aise, et s'ils n'avaient pas éié si hors d'eux-mêmes, ils s'en seraient aisément aperçus.

CARLOS

Enfer ! mort et diable! et tu veux l'épouser? (ciavijo demeure pensif sans lui répondre.) C'en cst fait, t'i es perdu, peidu à jamiis! Adieu donc, mon cher ami, tous mes piojels, il faut les oublier, et je vais passer le reste de ma vie à maudire ton aveuglement. Se rendre méprisable aux yeux de tout un peuple, sans que ce soit au moins pour satisfaite une passion, un débir. Aller gagner de gaieté de cœnr une ni.iladio iii,

ISi CLAYIJO.

minant peu à peu les forces, te défigurera et te rendra affreux aux yeux de tout le monde.

CLAVIJO

Carlos! Carlos!

CARLOS

Et fallait-il monter si haut pour faire une si grande chute? Sais-lu hien de quel œil on verra tout cela? C'est le frère qui est arrivé, diront-ils; il a fait trembler Clavijo, qui ne s'est pas risqué à lui tenir têle. Ha ! ha ! diront nos petits courtisans railleurs, on voit bien que ce n'est pas un cavalier. Bah ! s'écrie un autre en enfonçant son chapeau et se frapp.int le ventre, j'aurais bien voulu que ce Français se fût adressé à moi. Et I insolent qui tient ces propos n'est pas seulement digne d'être ton valet.

CLA.VIJO, en proie à la plus vive douleur, saute au cou de Carlos en répandant un torrent de larmes.

Sauve-moi, mon ami! mon cher Carlos, sauve-moi! sauve-moi de l'horreur d'un double paijure; sauve-moi de l'opprobre, sauve-moi de moi-même. Je succombe.

CARLOS

Pauvre insensé! J'espérais que le temps était passé de ces folies de jeuiies-e, de ces larmes, de ces faiblesses honteuses; j'espérais que, devenu homme, lu ne te laisserais plus secouer et que tu ne t'abandonnerais plus à ces douleurs eiféminées qui t'ont fait verser tant de pleurs dans mon sein. Allons, Clavijo, sois homme.

CLAVIJO

Laisse-moi pleurer!

Il se jette dans un fauteuil.

CARLOS

Malheur à loi, qui es entré dans une si belle carrière pour ne point la parcourir jusqu'au bout! A un cœur comme le tien, à des sentiments qui auraient fait le bonheur d'un citoyen paisible, fallait-il encore unir ces malheureux désirs de grandeur? Et (ju'est-ce que la grandeur, Clavijo? S'élever au-dessus des autres par son rang et ses dignités?... N'en crois rien, mon ami ! si icn cœur n'est pas plus grand que

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