ACTE I
r.ŒTZ.
Ne peux-tii pas la manger crue?
CHARLES
Elle est meilleure cuite.
GŒTZ
II te faut donc toujours quelque friandise! Weis'ingen, j< suis ù vous dans un instant. 11 faut que j'aille embrasser ma femme. Viens avec moi, Charles.
CHARLES
Quel est cet homme-là?
GŒTZ
Salue-le, et prie-le d'être un peu plus gai,
CHARLES
Tiens, voilà ma main. Réjouis-toi, le dîner va être prêt.
WEISLINGEN le prend dans ses bras et le baise. Heureux enfant, qui ne connaît d'autre malheur que le retard de son dîner! Dieu vous comble de joie dans cet enfant, Beriichingen !
GŒTZ
Il n'y a jamais beaucoup de lumière sans beaucoup d'ombre. Ce serait pourtant un si grand bonheur pour moi!... Nous verrons ce qu'il en adviendra.
Us sortent.
WEISLINGEN resté seul.
Oh ! si je m'éveillais, et que tout cela ne fût qu'un songe!... Au pouvoir de Beriichingen ! lui dont je venais de secouer le joug, dont je craignais Ja pensée comme le feu ! lui que j'espérais vaincre!... Et cet ancien ami, ce loy;ilGœtz! Dieu! grand Dieu ! quelle fin aura tout cela? — Adelbtit, le voilà donc de retour dans cette salle, théâtre des jeux de notre enfance... oii tu l'aimais... oii ton àme se confondait avec la sienne!... Qui peut l'approcher et le haïr? Iléiasl maintenant, je ne suis plus rien ici ! Vous avez passé, j^urs de bonheur, où le vieux Beriichingen était aussi là, pi es de la che-minée, où nous jouions ensemble, où nous nous aimions comme des anges. — L'évêque va être bien en peine, ainsi que tous mes amis. Je ne doute pas que tout le pays ne
24 GŒTZ DE CERLICIIINGEN.
pr<nne p.irt à mon mallieur. Mais que m'importe! Peuventils mctloiiiier ce que je cherche?
GŒTZ, avec une bouleille de vin cl des verres. En iilletidiiiil le dîner, il faut que nous buvions mi coup. Allons, a.>si yez-vous : f.iites comme chez vous. Songez que vous voilà revenu dans la maison de Gœlz. Il y a bi(3n longtemps cpi'il ne nous esl ai rivé de manger à la même table et de vider ensemble une bouteille, (u lui offre à boire.) Voyons, un p2u de gaieté.
WEISLINGEN
Les temps ont changé.
GŒTZ
Ah ! il est vrai que nous ne pouvons plus guère espérer de jours comme ceux que nous avons passés ensemble à la cour du margrave, alors que nous ne nous quittions pas d'un instant, ni jour ni nuit. Comme j'aime à nje lappeler ma jeunesse! Vous souvient- il encoie de la fiiredr de ce Polonais à qui je défrisai, par mégarde, avec ma manche, sa longue moustache emi^ommadée?
Il était à table, et vous menaça de son couteau.
GŒTZ
Je lui donnai une rude leçon, et cela vous fit une querelle avecsoii camarade. Nous nous soutenions toujours l'un l'autre comme de braves garçons, et on le savait bien ! (il veris à boire et lève son verre.) Castor et Pollux ! mon cCEur battait de joie quand le margrave nous donnait ce nom!
WEISLINGEN
C'est l'évêque de Wurtzbourg qui nous avait baptisés ainsi.
GŒTZ
C'était là un savant homme, et avec cela si affable! Je me rappellerai toute ma vie combien il nous aimait, combien il louait noire union, et le cas qu'il disait iaire de l'homme qui est le frère jumeau de son ami.
WEISLINGEN
Ke parlons plus de tout cela.
ATTK .. '25
GŒTZ
Pourquoi pas? Après le Inviiil, je ne conn.iis rien de plus doux d:ins la vie que les souvenirs. — En vérité, quand je repasse dans ma mémoire ces temps oij nous partagions plaisiis et peines; (piand je me souviens avec quel charme je nourrissais l'idée qu'il en serait de même toute noire vie! Ne lut ce pas là tonte ma consolalioii lorsque cette main me fut abaltne devant Landshul ? Et toi, lu me soignais alors! tu fus pour moi pins qu'un IVère; j'espérais qu'à IV venir Adeibert serait ma main droite. Et maintenant...
Oh!
GŒTZ
Si tu m'avais suivi rorsque je voulus t'emmener en Brabant, tout serait aujourd'hui conime alors. Mais la \ne de cour te retenait, les intrigues, le commerce des femmes! tu as oublié ton ami. Je te l'ai toujours dit : « Si tu t'ahandoinies auprès de ces créatures frivoles et sans pudeur, à l'entretenir avec elles d'unions malheureuses, de fdles séduites, à médire de la peau rude de celle ci, et que sais-je, moi! de tout ce qui leur passait par la tète de te faire dire; Adeibert î le répélais-je toujours, tu seras un vaurien. »
WEISLINGEN
k quoi tend tout cela'^
GŒTZ
Plût au ciel que je pusse l'oublier, ou qu'il en fût autrement! Dis-moi, n'es-tu pas né noble et libre autant que personne eu Allemagne, soumis à l'empereur seul, indépendant de tous les autres? Et cependant tu sers sous des vassaux! Qu'y a-t-il entre toi et cet évèque? Est-ce parce qu'il est ton voisin et qu'il peut te nuire? Mais n'as-tu pas un bras et des amis pour le lui rendre? Non, tu ne sens pas ta dignité du chevalier, qui ne dépend que de Dieu, de son empereur et de lui-même. Tu te fais le premier valet d'u» prêtre bouffi d'orgueil et rongé d'envie !
WEISLINGEN
Laissez-moi parler.
26 G(::tz dl ukhiichingen.
(;œtz.
Qn'iis-lu fi me réj oiiJre?
WnsMNGEN.
Que lu vois les [.nues «lu même œil que le loup voit le nerger. Et cei-eud.nt, |)(iix-tii les blâmer de ce qu'ils veillciil au bouheur de leurs |.euj)le>? Sont-ils un seul instant àl'aljri des atteintes de ces chevaliers inju^tes et sans foi, qui vont dévalisant leurs sujets sur les grands chemins, saccagca?il leurs viihiges et leurs chàleaux? Si, d'inic autre part, les possessions de notre bien-aimé empereur sont menacées par les infidèles, veux- lu qu'il ait recours aux Étals de ITmpire, qui ont peine eux-mêmes à disputer leur vie à ces brigands T -N'est-ce pas un bon génie (pii leur conseille de songer à pacifier l'Allem:igne, à établir le règne du droit et de la justice, et de laiie jouir grands et petits des avantages d'une paix durable? Tu nous reproches, Berlichingen, de chercher un appui dans nos voisins; mais vois la majesté impériale, elle est seule et ne peut se défendre.
GŒTZ
Oui, oui, j'entends bien ! Weislingen, si les princes étaient ce que vous dites, nous aurions tout ce que nous souhaitons, le repos et la paix ! Je le crois bien : il n'y a pas de vautour qui ne la demande pour dévorer plus commodément sa proie! Le bonheui- de chacun! qu'ils n'aient jamais d'autres souc*, et leurs cheveux ne blanchiront pas. Noire empereur, ils se joricnl de lui avec la dernière indécence! Ses intentions sont excellentes, et c'est le bien seul qu'il a en vue. Mais tous les jours se présente un nouvel aventuiierqui donne des avis; et lui, parce qu'il comprend vite, et qu'il n'a qu'à j;re un mot pour mettre en mouvement mille bras, il s'imagine que tout s'exécute avec la môme célérité. Arrivent alors ordonnances sur ordonnances : l'une fait oublier l'autre; les princes choi-issenl entre toutes celle qui sert le mieux leurs projets, et, cachés derrière ce rempart, ils écrasent à loisir les petits, tout en proclamant le repos et la sécurité de l'Emoire. Je jurerais qu'il y en a plus d'un qui remercie Dieu dans son cœur de ce que le Turc tient l'empereur eu baleine
A Cil-: \. V
WKI>LliNGEri.
C'r<l vol rc m iiiit'ic de voir.
(.ŒTZ.
Cliacun la sienne. La question est de savoir de quel côté est la luii ière et la justice; et vous avouerez au moins (|iie vos menéi'S craignent le grand jour.
WEISLINGEiN.
Vous pouvez dire tout ce qu'il vous plaira, je suis prisonnier.
CŒTZ.
Non, si votre conscience est pure, vous êtes libre. Qu'entendez-vons par la paix publique? Je me souviens d'iuie dir'i où j'assistai avec le marcrave, à 1 âge de seize an>. Vi {irinces, il (allait les voir ouvrir de grandes l)Ou< hi^s, Ifi ecclé4a>ti;]ues par-dossns tous. Votre évèqne cornait aux oredles de l'empereur, comme si la justice lui tenait nierveilleuscii:C!U au cœur, et tout à Iheure il m'enlève nu de mes vassaux, lorscu2 tous nos différends sont apaisés et que je ne soniieais seulen :nt plus à lui. — Tout n'était-il pas fini entre nous ? Qu'a-t-il à démêler avec ce prisonnier?
VVEISLIINGEN.
Cela s'est fait à son insu.
GŒTZ
Poniquoi donc ne pas le relâcher?
WEISLIKGEN.
Cet homme ne s'est pas conduit comme il le devait.
GŒTZ
Comme il le devait!... Sur mon honneur, il a fait ce qu'il devait; anssi sûr que c'est de l'aveu de l'évêque et du vôtre qu'il a été enlevé! Me croyez-vous donc d'aujourd'hui dans le monde, pour ne pas voir où tout cela mène?
WEISLIKGEN.
Vos soupçons sont injustes.
Weislingen, vous parlerai-je à cœur ouvert? Je vous suis une cpit)e dans le pied, tout petit que je suis; et Sickiugen etSelbitz vous gênent également. PonrcLuoi? parce qu'on sait
28 dŒil DK BthLlCllINGEN.
que nous sommes résolus 5 mourir philôt que île devoir l'air que nous respirons à d'auties qu'à Dieu, et de prêter loi et hommage à d'autres qu'à l'empereur Aussi ne cesse-t-on de me tendre des pièces : on me peint sous les couleurs les plus noires aux yeux de Sa Majesté, aux yeux de mes amis, de mes voisins : ou m'entoure de gens qui m'cspiuiinent. Pourvu qu'on se débarrasse de moi, tous les moyens sont bons. — Vous avez pris ce jeune homme, parce que je l'avais chargé d'un message; et il n a pas lait ce <ju'il devait, parce qu'il ne m'a pas trahi auprès de vous. Et loi, Wei^lingen, tu es leur instrument !
WEISLIKGEN.
Berlichingen!...
GŒTZ
En voilà assez sur ce sujet. Je suis ennemi desexpliccitions. On se trompe l'un ou l'autre, et le plus souvent tous les deux.
CHARLES
A table, père!
GŒTZ
Voilà une bonre nouvelle! Venez; J espSre que mes femmes vous remetiront un peu de joie au cœur. Vous étiez aulrelbis un galant chevalier, les demoiselles ne parlaient que de vous. Venez,
lis sortent.
LE PALAIS EPISCOPAL DE BAVBERG. — CNE 8AUB A MANGER.
L'ÉYÊQUE DE BAMBKRG, L'ABBÉ DE FULDA, OLEARIUS, LIEBETRAUT, Couktisans, à table.
On Tient de desservir et d'apporter de grandes coupes.
l'évêqde.
Y a-t-il dans ce moment-ci beaucoup d'Allemand? de naisiance à l'université de Bologne?
OLEARinS.
Beaucoup de nobles el beaucoup de bourgeois; et, soit dit §ans vanité, ce sont eux qui s'y distinguent le plus. On dit à
ACTK I. 29
TLinvcrsilé, par manière de provorbe : Sludieiix comme un geiililliomme allemand. Car, si les bourgeois l'ont de louaMes el forts pom- racheter jiar des talents arcjnis l'obscniilé de leur naissance, les autres ne mettent pas moins d'arleur à relever l'illustration de la leur de tout l'éclat que donnent le mérite et la science.
l'abcé.
Ob! oli!
LIERETI'.AUT.
Qu'on vienne dire qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil! Studieux comme un gentilliomme allemand! De ma vie je ne l'avais entendu dire.
OLEAP.IUS.
Oui, ils font l'admiration de toute l'Université. Vous allez au premier joiu' en voir arriver quelques-uns des plus âgés el des plus bahiles, avec le grade de tlocieur. L'empereur sera heureux d'avoir à leur confier les premières places.
L'ÉVÊQUli.
Ils ne peuvent manquer de les obtenir.
l'abbé.
Connaissez-vous, par exemple, un jeune gentilhomme?... Il est de la Wesse.
OLEARIDS.
Il y a beaucoup de Hc^sois.
l'adbé.
11 s'appelle... 11 est.. Attendez. Comment! pas un de vous ne sait son nom? — Sa mère était une De... Ah! son père était borgne... et maréchal.
LIEDETEADT.
De Wildenliolz?
l'abbé.
Justement! de Wildenliolz,
OLEARIDS.
Je le connais bien; un jeune homme plein de moyens. On
Tante surtout sa force dans la discussion,
l'abbé.
Il tient cela de sa mère.
SO GŒTZ DE lihULlCIIlNGEN.
LIEBETRAUT
Et, à en croire son mari, ce n'était pas là le beau côté de madame.
LÉVÊQUE
Comment disiez-vous que s'appelait l'empereur qui a écrit ▼otre Corpus Juris?
OLEARIUS
Justinien.
l'évêque.
Excellent homme! A sa san'é!
OLEARIDS.
A sa mémoire!
l'abbé.
Ce doit être un beau livre?
OLEARIOS.
C'est en quelque façon le livre des livres, une collection complète de toutes les lois, oij l'on rencontre des décisions ap[ilicables à tous les cas, et de plus, pour remplir les lacunes et éclaircir les passages obscurs, il s'y trouve joint des gloses, dont les plus savants hommes ont enrichi le texte de cet adn^rable ouvrage.
l'abbé.
Une collection de toutes les lois! Peste! on doit donc y trouver aussi les dix commandements?
OLEARIDS.
Implicite oui, mais non explicité.
l'arbé.
C'est aussi ce que je voulais dire, purement et simplement, sans autre explication.
l'évêqde.
Et ce qu'd y a de plus beau, c'est que, comme vous le remarquiez tout à l'heure, un empire oii ces lois seraient en vigueur jouirait du repos le plus absolu,
OLEARIUS
Sans aucun doute.
LÉVÊQUE
A tous les docteurs en droit 1
ai; ri. I. 31
OLF.AIUIS.
JVn n'inlr.ii hoii coinpte. (ils i)oiveni.) Plùt à Dieu qu'on tînt lie lciii:;;ii:(^ iLiiis nia pairie 1
l'abbé.
D'où clo-voiis, savant docteur?
OL^Ai.IDS.
De Frandort-sur-le-Meiii, pour servir Votre Grandeur.
l'évêque.
Y seriez-vons mal notés, vous autres, messieurs?
OLCAFîIUS.
C'est une chose assez bizarre. J'y allai pour lecueillir l'héritage de mon père ; le peuple a manqué me lapider quand il sut que j'étais homme de loi.
l'abbé.
Ah ! bon Dieu !
OLEARIUS
Mais voici d'oii cela vient : les échevins, qui sont en grand honneur dans le pays, sont tous des gens fort communs et absolument étrangers au droit romain. On croit qu'il suffît d'avoir acquis par l'âge et l'expérience une connaissance exacte de l'état intérieur et extérieur (ie la ville ; aussi la justice s'y rend-elle d'après de viedles coutumes et un fort petit nombre de statuts.
l'abbé.
Cela est bien vu.
OLEARIOS.
Mais ne suffit pas. La vie humaine est courte, et dans une génération tous les cas ne se présentent pas. Or, notre code de lois est un recueil des cas qui se sont présentés dans une suite de plusieurs siècles. Et puis la volonté et le jugement cie riiomme sont sujets à varier : l'un approuve aujourd'hui ce (pie l'autre condamnait hier. Ainsi l'erreur et l'injustice sont inévitables; au lieu que les lois précisent tout cela, et les loin sont invariables.
l'abbé.
En effet, cela vaut mieux.
32 GŒTZ DE PEIU.ICIUNGEN.
oi.EAnius.
Voilà ce qn'oji ne pcul fii:re entendre au peuple. QiiLlipi • avide (pi'il soit de iiouveaiilés, il a ce()eiuiaiit horreur de tout ce qui tend à le tirer de son ornière, dùl-il s'en liouver mieux. Un jurisconsulte, à leurs yeux, n'est autre chose qu'un peilurhaleur de l'Étnf, un coupeur de bourses; et ils entrent en fureur s'il en vient un (jui veuille s'établir chez eux.
LIEliETIiAUT.
Vous èt'S de Francfort ! Je connais bien cette ville, moi : au couronnemtut de Tcmpeieur Maximilien, nous en avons fait voir de belles à vos fiai. ces! Vous vous appelez Oleariusl Je n'y sais personne de ce nom.
OLEARIUS
Mon père s'appelait Lhuillier ^; mais, pour éviter ladi^sonance que ce nom aurait c;iusée en tête de mes œuvres latines, je l'ai (piitlé, d après re.venijle et les conseils de célèbres professeurs, pour prendre celui d'Olearius.
LIEBETRAUT
Vous avez bien fait de vous traduire. Nul n'est prophète en son pays. Vous auriez peut-être eu le même sort dans votre langue maternelle.
OLEARICS.
Ce n'était pas là ma raison.
LIEBETRAUT
On en a toujours plus d'une.
l'adbé.
piul n'est prophète en son piys.
LIEBKTRAUT.
Savez-vous bien pourquoi, Monseigneur?
OLEARIUS
Parce qu'il y est né et qu'il y a été élevé.
LIEBETRAUT
Oui, peut-être est-ce là la preraièi e raison ; voici la seconde : c'est que cette ;:uréole de gloire et desainlelé qui, pour des specluteurs un peu éloignés, rayonne autour de ces
* OehUnanii.