COMÉDIE EN UN ACTE MÊLÉE DE CHANTS
PEASOMNAGES
JERY. I LE PÈRE DE BiETELY.
BiETELY. THOMAS.
Contrée montagneuse ; au fond, une hutte sur des rochers desquels jaillit un ruisseau. Une prairie, en pente, dont la hsière est plantée d'arbres; sur le devant, de cdté un« table de pierre avec des bancs.
B^TËLY, Tenant de la prairie avec deux seaax de lail qu'elle porte
suspendus à un joug.
« Chante, oiseau, cbante; — fleuris, arbrisseau, fleuris; — nous sommes de bonnes gens, — qui ne craignons la fa tigue — ni soir ni matin. »
La toile est arrosée, les vaches sont traites, j'ai déjeuné, le
oleil a passé la montagne, et mon père est encore au lit; il
faut que je le réveille, afin d'avoir quelqu'un avec qui bavarder.
Je n'aime pas demeurer oisive, je n'aime pas demeurer seule.
(Elle prend sa quenouille et son fu=eau.) 11 a COUtume, lorsqu'il
m'entend, de se lever.
LE PÈRE
Bonjour, Baetely.
Père, bonjour.
BiETELY.
LE PERE
J'aurais volontiers dormi plus longtemps; mais tu m'éreilles avec une petite chanson si gaie, que je n'ai pas le
402 JEP.Y ET B^tTELY.
couragti de le qiKreller; lu es à la fois pas gentille et gentJlle.
DiETF.LT.
N'est-ce pas, mon père, comme toujours?
LE PÈRE
Ta aiir.iis dû m'accorder quelque repos. Ne sais-tu donc pas à quelle heure je me suis touclié cette nuit?
B^TELY.
Vous aviez bonne compagnie.
LE rÈRE,
Ce n'a pas et'* aimable non plus à toi, de t'êlre échappée de si bnnne heure, comme si le beau clair de lune te f";iti;,'uait la paupière; le pauvre Jery était cependant là pour loi : il est re>té assis ju>qu'après minuit sur le banc auprès de moi; il m'a réellement fait de la peine.
BiETELY.
Vous vous apitoyez si vite, dès qu'il se plaint et qu'il presse, et qu'il répète toujours la même chose; puis, il est tranquille un quart d'heure, il fait mine de s'éloigner, et à la fin, il reste et recommence comme devant; cela me fait un tout autre effet à moi; cela m'ennuie.
LE PÈRE
Je voudrais bien, cependant, que tu te décidasses à quelque chose.
B£TELY.
Êtes-vous si pressé de vous débarrasser de moi?
LE PÈRE
Ce n'est pas cela; je partirais avec toi; nous serions mieux st plus commodément l'un et l'autre.
BiTELY.
Qui sait! un homme n'est pas toujours commode.
LE PÈRE
Mieux est mieux. Nous donnerions à ferme ce petit bien de la montagne; et nous, nous descendrion> vers la plaine.
B^TELY.
Nous sommes pourtant si bien habitués ici! notre maison
lEHV I.T II.KTKLY. 40!^
wipporlt' le vt'.iil, la iici^M; v.\. la pluie; nos AljX'S ioiiriii-Miil à nos besoins; nous avcnis à man^'ur, à boire lontc l'annét', et nous vendons assez ponr nons donner un joli babit. Nons sonnnes senis sur la niontafiiie, et ne sommes obHgés de flalter personne : qne vons servirait là-bas, dans le bourg, d'avoir une maison pins grande, une cliambre mieux lambrissée, plus de bêles et plus de gens? cela ne fait qne donner pins de travail et de soucis, et l'on ne pent plus manger, boire ni dormir comme auparavant; pour vous, sans doute, je voudrais vous voir plus à votre aise.
LK PÈRE
Et moi, je voudrais n'être plus inquiet sur ton sort; je me fais vieux, et je sens bien que je décline. Mon bras droit devient tons les jours plus roide, et l'épaule où la balle a touché l'os marque davantage les changements de temps : et puis, mon enlant, si je viens à tinir, tu ne peux pas vivre seule ; il faudra que tu te maries, et lu ne sais pas quel m;iri tu auras; aujourd'hui, voilà un brave garçon qui tolfre sa main, je songe à tout cela dans ma tête ; je m'occupe et rêve à toi :
« Chaque matin, — nouveaux soucis — pour tes jeunes ans. »
BiETELY.
« Tous les soucis — ne durent qu'un matin; — laissezles à demain. »
Qu'a donc dit Jery?
LE PÈRE
Qu'importe? tu n'en liens aucun compte,
bj;tel¥.
Je voulais savoir s'il y avait quelque chose de nouveau làbas.
LE PÈRE
Rien de nouveau; il n'a rien de nouveau à dire, lui, lant que tu laisses son cœur dans sou ancien état.
BiETELY.
Cela me chagrine pour lui. Il pourrait vivre très heurei:x;
404 JERY ET B^ETELT.
il est seul ; il a eu de son [lère de jolis biens ; il est jeune et dispos; le vnilà qui veut à toute force avoir une femme, et justement moi; il en trouverait dix pour une à ma place. Que vient-il chercher si haut chez nous? pourquoi veut-il justement de moi?
LE PÈr.E.
Parce qu'il t'aime.
BllTELY.
Je ne sais ce qu'il veut, il ne peut que me tourmeater.
LE PÈRE
Pour moi, il ne me déplairait point.
BiETELY.
11 ne me déplaît pas non plus. Il est joli, actif, brave : dernièrement, à la foire, il a terrassé cet étranger qui faisait tant le rodomont à la lutte. 11 me revient d'ailleurs tout à fait; si seulement ils ne voulaient pas tous épouser tout de suite! quand une fois on les a traités avec amitié, ils ne cessent de vous tourmenter tout le jour.
LE PÈRE
Ce n'est que depuis un mois qu'il vient aussi souvent.
B^TELY.
Il ne se passera pas longtemps qu'on ne le revoie ici; car, dès ce matin, je l'ai vu se glisser le long des prés qu'il a làhaut, dans la forêt. De sa vie il n'a si souvent \ï>\lé ses troupeaux que depuis quelque temps; je voudrais qu'il me laissât en repos. Voilà la toile qui est presque sèche. Que le soleil est déjà haut î Et votre déjeuner?
LE PÈRE
J'y vais; songe seulement au dîner pour l'heure qu'il fsiut.
B^TELY.
C'est plus mon affaire que la vôtre. (Le père sort.) En vérité, le voilà qui vient, je l'avais bien dit; les amants sont aussi ponctuels que le soleil. Il faut que je commence une petite chanson gaie, afin qu'il ne vienne pas encore me réciter son lieux refrain.
JERY ET IJ^/rtLY. 405
Elle se met & faire quelque ouvrage, et chante: L'eau niurmiirc, — et ne s'arrête pas. — Gaiement — circulent les aslres au ciel ; — gaiement les nuages — courent sur le ciel ; — ainsi l'amour murmure — et passe pour jamais.
JERT, qui pendant ce temps s'est approché.
Les eaux murmurent, — les nuiges passent; — mais les aslres demeurent, — ils errent it revieiinenl : — il en est aini>i de l'amour — avec les cœurs fidèles; — il s'agite, s'agite^ - et ne change pas.
Bi£TELY.
Qu'apporlez-vous de nouveau, Jery?
JERY.
Du vieux, Baetely.
BiETELY.
Ici, dans nos montagnes, nous avons assez de vieux. Si vous n'avez rien à nous apporter de neuf, pourquoi venez-vous de si bonne heure?
JERY.
J'ai été là-haut, dans les Alpes, voir où en est la provision de fromage. Là-bas, au lac, il y a un marchand qui en cher che. Je pense que nous ferons affaire.
BiETELY.
Ainsi vous allez encore rapporter bien de l'argent?
JERT.
Plus qu'il ne m*en faut.
bi:tely.
J'en suis bien aise pour vous.
JERY.
Et moi j'en serais bien aise, si vous en preniez la moitié, si vous preniez tout; que ce serait beau, si après avoir fait un marché, je revenais à la maison et que je te jetasse les doublons dans ton tablier! « Compte-les, dirais-je alors, et serre toutcela. » A présent, lorsque je rentre au logis, il faut que je mette mon argent dans l'armoire, et je ne sais pas pour qui.
B^TELY.
Combien y a-t-.il encore de temps jusqu'à Pâques?
406 JLKV El li^TtLY.
JEHY,
Pas longtemps, si vous me tlomiez de l'espérance.
B^TELY.
Dieu m'en préserve ! C'était seulement pour dire.
JERY.
Tu seras cause d un grand malheur. Déjà si souvent tu m'as tourné la tête, au point que je voulais en épouser une aulie|)our tedépilei-, et, si je l'avais, j'en seiaislas lout de suite, el je verrais toujours, toujours, que ce n'est point Bi'tely! Je serais à jamais misérable.
B^TELY.
Il faut que tu prennes une belle fille qui soit riche et bonne; on ne se lasse jamais de celles-là.
JEnY.
C'est toi que j'ai désirée, et non pas une plus riche ni une meilleure.
Je t*é( aigne mes plaintes, — mais je ne puis que dire, — dire toujours : à loi seule — est et sera ma vie: — veux-tu donc ne j;imais m'aimer? — Veux-tu toujours in'alfliger? — Mais dans mon àme, tu es à moi, — et moi toujours à toi.
B^TELY.
Tu sais de jolies chansons, Jery, et tu les chantes fort bien; n est-ce pas, tu m'en apprendras une demi-douzaine? Je suis las>e de mis anciennes. Adieu; il me reste encore beaucoup
d'ouvrage à faire ce matin; mon père appelle.
Elle sort.
JERY.
Va, — méprise — la tidélité! — Le repentir — suivra!
Je m'éloigne dici, — chassé par ton dédain, — je ne puis plus respirer — en restant dans ces lieu.\. — Va, — méprise — la fidélité; — le repentir — suivrai
THOMAS, entrant
Jei7?
Qui m'appelle?
Bonjour,
JERY.
THOMAS
ji:i:y kt ij^etely. 40"*
JEIIY.
Qui êtes-voiis?
Tu ne nie connais dont' plus?
JEIlY.
Thomas, est-ce loi?
THOMAS
Suis-je donc si changé?
JEIiY.
Oui, vraiment, ta taille s'est bien développée, tu as !*air plus distingué.
THOMAS
C'est l'effi-t de la vie niililaire. Un soldat a toujours liiir plus distingué t|u'un paysan; cela vient de ce qu'il est plus rudement mené.
JERY.
Tu es en permission?
THOMAS
Non, j'ai mou congé. Ijuand l'engagement fut expiré : « Adieu, mon ca[iitaine, » fis-je; et je reviens au logis.
jei;y.
Mais qu'est-ce que cet habit? pourquoi portes-tu le chapeau galonné et le sabre? Tu as encore tout l'iiir d'un soMat.
THOMAS
Ils appellent cela, en France, un uniforme de goût *, lorsqu'un homme porte de son chef quelque costume un peu bizarre.
Est-ce que le métier ne t'a pas plu?
THOMAS
Très-fort, Irès-bien, seulenienl ])as longtemps; je ne voudrais p:is, pour cinfpiante doublons, ne pas avoir été soldat; on devient un loiil autre gaillard, plus alerte, plus joyeux, plus adroit : on a|ij)ieiid à s'accoir.moder de tout, et l'on sait conmient va le train du monde.
* Ces mois sont en français dans l'original.
408 JERY ET BiETELY.
JEP.Y.
Comment cs-lu venu par ici? oii t'en vas-tu rôder?
THOMAS
Rester à la maison avec ma mère, cela ne me plaisait guère; *ai achclé et pris à crédit quarante bœufs d'Appenzell, tous bruns et noirs comme la nuit; je les mène jusqu'à Milan, n'est une bonne alfaire, ou y gagne quelque chose et l'on se diverlit en route; et puis, j'ai mon violon, avec lequel je rends sains les malades et gai le mauvais temps. Mais toi, qu'est-ce que tu as donc, mon vieux Tell, tu n'as pas l'air en train; qu'as-tu?
JERY.
Moi aussi, je serais de grand cœur parti depuis longtemps; j'aurais de grand cœur essayé quelque commerce de ce genre; j'ai toujours de l'argent qui reste là, et je ne me plais plus au logis.
THOMAS
Hum ! hum ! tu n'as pas l'air d'un trafiquant; un marchand doit avoir les yeux vifs et éveillés; tu semblés triste et lan- ^uissynt.
Ah! Thomas!
THOMAS
Ne soupire pas, je n'aime pas cela.
JERY.
Je su's amoureux...
THOMAS
Voilà tout? Oh! je le suis toujours, moi, dans tous les quartiers où j'arrive, pourvu que les filles ne soient pas trop affreuses.
Une fille et un verre de vin — guérissent tous les maux; — qui ne boit pas, qui n'embrasse pas, — autant vaudrait qu'il lût mort.
JERY.
Je le vois, tu es devenu comme les autres; cela ne vous fuftlt pas d'être joyeux, il faut aussi que vous soyez libertins.
JERY ET DvETELY. 409
THOMAS
Tu n'y entends rien, camarade; ton étal n'est pas si d,mgereux. Vous autres, pauvies tètes, lorsque ( ela vous prend |)onr la première l'ois, vous croyez vraiment que le soleil, la lune et les étoiles vont s'abîmer.
Il était un bergar paresseux, — un parfait fainéant, — peu soucieux de son troupeau. — II s'éprit d'une jeune fdle; — le pauvre hère abandonné — était sans sommeil et sans joie; — on le voyait errer à l'aventure, — la nuit comptant les étoiles, — se plaignant, gémissant sans relâche. — Voilà qu'un jour il l'épouse : — dès lors tout revient, — soif, appétit, sommeil ! , '
Maintenant, dis-moi, veux-tu le marier?
Je courtise une délicieuse fdle.
THOMAS
A quand la noce?
JERY.
Nous ne sommes pas encore si avances.
THOMAS
Comment ?
JERY.
Elle ne veut pas de moi.
THOMAS
Elle est bien maladroite.
JERY.
Je suis mon maître, j'ai un joli morceau de terre, une belle maison; je me chargerai de son père, ils seront bien chez moi.
THOMAS
Et elle ne veut pas de toi? en a-t-elle quelque autre en tête?
JÉKY.
Elle n'en veut aucun.
THOMAS
Aucun ! elle est folle, elle devrait remercier Dieu, et te I. 35
410 JERY ET BiETEI.Y.
I»ren<lie des deux mains; qu'est-ce donc que celte mauvaise
téte-là?
JERY.
Voilà déjà un an que je la poursuis. Elle demeure dans jette maison avec son père; ils vivent de ce petit hien qui est là auprès. Elle a di'jà éconduit tous les jeunes gens; tout le voisinage est mécontent d'elle : l'un, elle lui a fermé la porte en le narguant l'autre, elle a fait perdre la tête à son fils. Lapliipartsesontbintôt consolés en prenant d'autres femmes; moi seul, je ne puis la bannir de mon cœur, quelques jolies filles que Ton m'ait o.ferles.
THOMAS
Il ne faut pas la prier si longtemps; que veut donc faire une jeune fille ainsi toute seule dans les montagnes? Si son père vient à mourir, que fera-t-elle? Il faudra qu'elle se jette au cou du premier venu.
JERY.
C'est comme cela.
THOMAS
* Tu n'y entends rien, il faut seulement la serrer de près, et même un peu rudement. Est-elle au logis?
JERY.
Oui.
THOMAS
Je veux être l'agent du mariage. Qu'est-ce que je gagne si je te fais épou>er bientôt?
JERT.
11 n'y a rion à faire.
Qu'est-ce que je gagne?
JERY.
Ce que tu voudras.
THOMAS
Dix doublons ; il faut que j'exige un bon salaire.
JERY.
De tout mon cœur.
JERY ET B.'ETELÏ. 411
THOMAS
Eh l)icii, laisse-moi f;iiie.
JF.I.Y.
Comment veux-tu t'y prendre?
THOMAS
Finement.
JEP.Y.
Mais encore?
THOMAS
Je veux lui demamler ce (juVIle ferait si elle rencontrait un loup.
JERY.
Tu plaisantes?
Et si son père mourait.
JERT.
Ah!
THOMAS
Et si elle venait à tomber malade,
JERY.
Parle bien, du moins.
THOMAS
Et quand elle sera vieille.
JERY.
Tu es devenu beau diseur.
THOMAS
Je veux lui coûter des histoires.
JERY.
Très-bien!
THOMAS
Je veux bii conter qu'on doit remercier Dieu quand on trouve un honnête garçon.
JERY.
A merveille.
THOMAS
Je veux te faire valoir. Va-t'en seulement.