ACTE T
CÉSAR
Va, parle.
ANTOINE
Quand j'appris, ô ville d'Alexandre, Que ta bibliothèque avait fait de la cendre. Et que les papyrus, volant du haut des tours. S'abattaient sur la mer comme de noirs vautours, Je dis : Bravo, Vulcain! C'est bien assez d'Athènel Adieu, géométrie! Euclide! Eratosthène!
Le périple d'Hannon! et ce poudreux chaos Du règne de Chéops et des deux Néchaos, Et tous ces Pharaons, grimaçantes momies Depuis quatre mille ans dans leur tombe endormies !
Montrant le coffre.
Mais nos coquins déjà font tout recopier; Et c'est de l'amiante, et non du papier !
CÉSAR
Tu parles, toi qui fis tes études en Grèce,
Comme un de ces bourgeois que l'ignorance engraisse ,
Comme un prêtre d'Isis, comme un gladiateur !
Est-il possible, hélas! qu'Antoine, un orateur,
Affecte du mépris, comme la plèbe immonde.
Pour ces hommes divins rayonnant sur le monde?
Oh ! je n'affecte pas, — j'éprouve, mon ami. Dès que tu m'as parlé de livres, j'ai frémi! Tes philosophes grecs, ces buveurs d'ellébore.
Tes poètes, vois tu, d'instinct je les abhorre !
Si la blanche vestale un jour se dévoila
Pour te dire en passant : Je t'aime! ami, voilà
Toute la poésie!... Et, pour faire largesse,
Un fameux cuisinier, c'est toute la sagesse 1
Hors cela, Julius, à part quelque laurier
Que la gloire en courant jette au front du guerrier,
Ou du poudreux athlète, ou du fort discobole,
La vie, amer festin, ne vaut pas une obole!
CÉSAR
Mais dans quelle taverne as-tu passé la nuit A boire du Cécube, ivrogne, et du vin cuit?
ANTOINE
Delà morale? toi! la chose est curieuse!
CÉSAR
Chut! je veux te parler d'affaire sérieuse.
ANTOINE
Soit; j'écoute.
Voici mon histoire en deux mots :
Tu n'as pas oublié ce tyran de Samos, Polycrate, comblé des biens de la fortune, Qu'une prospérité trop constante importune? Tremblant que son bonheur courrouce enfin les cieux. Il jette dans la mer un anneau précieux. Je suis comme lui, moi; ma vie est une fête! Jamais autant d'honneurs sur une seule tête