ACTE I
Au besoin même, un jour, le reconstruire ensemble. Il faut savoir jusqu'où mon vieil attachement Peut désormais compter sur votre dévouement.
BRUTUS
Je t'admire, César! ton amitié m'honore :
Sans protestation, sans langage sonore,
Sans lâche flatterie au maître tout-puissant,
Brutus dit à César : Je suis reconnaissant!
Mais en homme de cœur s'il faut que je m'explique,
Mon dévouement, César, est pour la république.
CÉSAR
Qui donc jusqu'à présent pour Brutus a tout fait? Est-ce la république, ou César?
BRUTUS
En effet; C'est le malheur des temps, je le sais. Jadis Rome, Seule, récompensait : aujourd'hui, c'est un homme!
CÉSAR
L'école de Zenon, l'école de Brutus,
Met donc l'ingratitude au nombre des vertus?
BRUTUS
Non; dis un mot, ma vie est à toi, je l'exhale! Car tu sauvas ma vie aux plaines de Pharsale; Tu m'as fait gouverneur de la Gaule, et tu viens De me nommer préteur !... César, je me souviens. De plus, au consulat ton pouvoir me désigne.
Mais pourquoi tant d'honneurs? C'est que tu m'en crus di|
C'est qu'en Brutus, avant qu'il te les demandât,
Tu vis un citoyen rigide, un bon soldat !
L'âme du citoyen, sais-tu qui l'a trempée ?
C'est Caton ! — Le soldat, qui l'a fait ? c'est Pompée!
CÉSAR
Tu nommes là, Brutus, mes plus grands ennemis.
BRUTUS
Ces deux héros, vaincus par toi, mais non soumis. Ne te haïssaient point, César, je te le jure! C'est la corruption, l'intrigue et le parjure. Qu'ils abhorraient tous deux !... c'est le titre de roi; C'est le trône qui monte au-dessus de la loi !
CÉSAR
Ces dieux Termes, gardiens aveugles des limites, Ces bornes de nos champs, hé quoi ! tu les imites? Impassible granit dans la terre planté, Tu crois donc que la vie est l'immobilité? Regarde, écoute vivre et l'herbe et la broussaille : Tout s'agite, — le temps marche, le sol tressaille ; La chaîne du passé tombe, ou nous la brisons ! Ne vois-tu pas monter les vastes horizons ; Quelque chose de grand, qui partout se révèle; Et le monde qui meurt, ou qui se renouvelle ?
BRUTUS
Je vois que la pudeur et que la probité. Pâles ombres, s'en vont où va la liberté !