‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 121 sur 211 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Plus intelligemment que n'eût fait le hasard, Ces trois hommes : Sylla, Marius et César?

BRUTUS

Oui, souvent.

CÉSAR

Bien. — Après cette ligne, dans l'ombre. Dis, qu'ont vu tes regards? Des nations sans nombre, Où tout semble mystère, et les noms et les mœurs; Océan dont César entend seul les rumeurs; Peuples tout frissonnants, qui, de leur nuit profonde. Contemplent, éblouis, Rome, soleil du monde! Eh bien! ce que tu vois sur la carte ébauché, Moi, je l'ai vu réel, du doigt je l'ai touché. Un jour (ce jour n'est pas loin du temps où nous sommes), Ces populations, vaste déluge d'hommes.

Rompront cette frontière, éclatant baudrier Que Rome, forte encor, noue à son flanc guerrier! Alors apparaîtront ces multitudes vagues, Sombres, pressant leurs flots, comme la mer ses vagues : De l'aurore au couchant, mille fleuves humains Pousseront devant eux Parthes, Scythes, Germains, Les races du Midi, peuplades abhorrées.

Et les durs habitants des mers hyperborées. Formidables tribus, sauvages conquérants, Qui roulent sur des chars leurs pénates errants. Et qui dans nos cités viendront, hôtes funèbres. Sur les clartés de Rome épancher leurs ténèbres!! — Mais ces futurs vainqueurs nous sont-ils inconnus?...

N'a-t-on pas vu déjà les Gaulois de Brennus Du sacré Capitole envahir les portiques? N'a-t-on pas vu le chef de ces hordes celtiques, Exigeant la rançon du peuple souverain, Jeter son fer pesant dans le plateau d'airain, Et nos pères conscrits, chargés d'ans et de gloire, Impassibles, mourir sur leurs sièges d'ivoire? N'a-t-on pas vu déjà, l'un à l'autre liés. Les Cimbres, se couchant sur leurs grands boucliers, Altérés de carnage, affamés de rapines, Glisser du haut des monts aux plaines cisalpines? Si Marins, mon oncle, au cœur jeune, au bras fort. N'eût soutenu le poids de ce torrent du Nord, Et si, le refoulant jusqu'aux glaces du pôle, A Rome chancelante il n'eût prêté l'épaule. Tout périssait : nos lois, nos sciences, nos arts; Et je ne fondais pas l'empire des Césars! Quittant la table.

Eh bien ! je ne veux pas que Rome un jour s'efface,

Et que l'obscurité sur la terre se fasse ! —

Le temps est précieux, le péril est urgent :

Aussi j'appelle à moi tout homme intelligent.

Cette expédition, tu me vois l'entreprendre

Non pour venger la mort de Crassus, et reprendre

Ce que sur nous le Parthe a conquis de drapeaux;

Mais pour donner au monde un siècle de repos ! —

Le Parthe anéanti, je disperse, et rejette

Dans la mer Caspienne et le Dace et le Gète ;

Et, vers le Tanaïs poursuivant mon chemin,

Page 1