LE PEUPLE
César est immortel !
Fanfares au loin ; mouvement de la foule.
CÉSAR
Voici l'heure fixée.
Le clairon sonne, amis; la course est commencée.
Déjà du Lupercal un coureur s'élançant,
Le fouet de cuir en main, vers le forum descend.
Il s'assied: Calpuniie prend place à côté de lui. — Grande animation dans les groupes- la foule se porte vers une large rue, par laquelle vont
arriver les Luperques dans leur costume bizarre. — Plusieurs ma- • trônes, presque toutes voilées, se rauj^eiit sur le passage des Luperques. — Le soir est venu pou à peu ; les trépieds et les torches s'allument.
ANTOINE, s'inclinant devant l'estrade.
Flamine de César, chef du sacré Collège,
Julius, je réclame ici mon privilège.
Sur un signe de César, Calpurnie abaisse son voile, et descend quelques marches pour se rapprocher d'Antoine. — Un instant de profond et religieux silence. Tout à coup une voix se fait entendre au milieu de la foule.
LA VOIX
César !
CÉSAR
Eh bien?
LA VOIX, se rapprochant.
CASCA, d'une voix menaçante.
Quand le maître s'est tu.
Qui parle ?
CÉSAR
On m'appelait? Qui donc ?
LA VOLX, se rapprochant toujours.
Moi!
GESAR.
LA VOIX
Crains les ides de tnat-s !
Que veux-tu ?
CÉSAR
Qu'est cet homme ?
LA VOIX
Un prophète I
CÉSAR
Approche.
Un vieillard, couvert [d'un manteau sombre, sort de la foule, et s'avance lentement vers l'estrade. — C'est un devin.
LE DEVIN
Me voici.
CÉSAR
Que disais- tu ? Répète.
LE DEVIN
Crains les ides de mars !
CÉSAR
Il est fou, ce devin !
LE DEVIN
Malheur à toi, César!... je suis l'écho divin ! CALPURNIE , avec épouvante.
Dieux bons !
CASCA, furieux, au devin.
Attends!... ,
CÉSAR
Laissez. — C'est un visionnaire.
Le devin rentre dans la foule. — La fête, un moment troublée, continue.
LA FÊTE DES LUPERCALES. SSy
CASCA, voyant accourir un Luperque.
Place au coureur 1
11 écarte la foule.
LE LUPERQUE, en passant devant César.
Salut ! toi que Rome vénère.
ANTOINE, à Calpurnie.
Que les dieux irrxmortels, si longtemps implorés, Vous accordent enfin ce que vous désirez, Auguste Calpurnie !
Il frappe légèrement dans la main qu'elle lui présente.
CASCA
Oui, dieux, gardiens de Rome, Un fils, un héritier à César!
CINNA
Au grand homme I
Acclamations du peuple,
ANTOINE
Un flambeau qui s'allume à ce front radieux. Afin que Julius, remontant vers les dieux, Vainqueur de l'Océan, et du Nil et du Rhône, Vous laisse un héritier de son nom, — de son trône î
PLUSIEURS VOIX, dans le peuple.
De son trône ! — lia dit son trône !
ANTOINE, avec plus de force.
Oui, Romains!
Mettez la république entière dans ses mains. Rien ne peut ébranler la ville aux sept collines, Si le Parthe (lisez les pages sibyllines) Dans ses déserts de sable enfin trouve un linceul. — Mais qui vaincra le Parthe invincible ?... Un roi seul. Croyez donc cet oracle infaillible et suprême, Gomme si Jupiter avait parlé lui-même. — Voulez-vous qu'infidèle aux plana qu'il a conçus César obscurément tombe où tomba Crassus ? Voulez-vous, sans respect pour les voix fatidiques, Laisser votre soleil s'éteindre aux bords médiques?.». Ou des mornes déserts dont nous nous effrayons, Voulez-vous qu'il revienne avec plus de rayons? Eh bien! celui que Rome, en son idolâtrie, Nomma cinq fois consul, père de la patrie, Dictateur, grand pontife, et chef du tribunal, Que César règne, élu du peuple et du sénat î — Mais que lui manque-t-il à ce roi ?... La couronne ? Non ; car déjà son front d'un laurier s'environne ; Et vous-même déjà, du bandeau souverain, Vous avez reVêtu ses images d'airain!...
Franchissant les marelles du trône.
En vous et dans César quel changement s'apprête^ Lorsque César aura ce bandeau sur la tête? Aucun. — Voyez plutôt !
11 présente à César un diadème;
LE DEVIN , dans la foule.
Crains les ides de mars !
PLUSIEURS VOIX , dans le peuple.
Oui ! Oui! que Julius règne dans nos remparts.
d'autres voix.
Non ! plus de rois ! — A bas les Tarquins !
CALPURNIE, entourant César de ses bras.
Oh! s'il m'aime, César ne voudra point toucher ce diadème !
VOIX, dans le peuple.
Vive le roi César ^
d'autres VOIX.
Non ! meure César roi !
césar, se levant Amis I
UN CITOYEN
Faites silence !. . . Il veut parler, je croi.
CÉSAR
Antoine s'est trompé, tête légère et folle! Ce bandeau n'appartient qu'au roi du Capitole. Couronnons Jupiter miséricordieux!
Jupiter seul est roi des hommes et des dieux!
ANTOINE, bas à César.
César, tu laisses fuir l'occasion et l'heure.
CALPURNIE
César! n'accepte point ce bandeau!.-. C'est un leurre.
Montons au Capitolel CÉSAR, repoussant une seconde fois le diadème que lui offre Antoine.
Au Capitule, amis!
II descend les marches du trône.