ACTE V
Car nous restions muets, sans lui montrer la route;
Quand, plus terrible encor, sa fureur éclatant,
Il arrache des gonds la porte au lourd battant,
Et s'élance, éperdu, dans la chambre fatale.
Là, quel spectacle horrible à nos regards s'étale!
Jocaste inanimée, et le corps suspendu
Au long voile traînant qu'elle-même a tordu !
Œdipe exhale un cri de lion qui succombe;
11 détache ce nœud meurtrier : le corps tombe !...
C'est quelque chose alors d'épouvantable à voir !
Il arrache, courbé sur elle, ô désespoir!
L'agrafe d'or fixée au manteau de la reine;
Il s'en frappe les yeux; il y plonge, il y traîne
Impitoyablement ce funeste aiguillon,
Comme un soc de charrue au milieu du sillon.
« Qu'ils ne voient plus mes maux et mes crimes sans nombre,
Dit-il. Que, pour jamais enveloppés dans l'ombre,
Ils ne connaissent plus, hélas! ceux que jamais
Ils n'auraient dû connaître, et que pourtant j'aimais! »
Puis il frappait encore, il frappait avec rage ;
Ses yeux tout ruisselants arrosaient son visage :
Ce n'étaient pas des pleurs! non, ce flot qui descend,
C'est un orage noir, une grêle de sang ! —
Ainsi donc, foudroyant deux têtes au lieu d'une.
Le Destin les confond dans la même infortune.
Cette prospérité qui faisait leur orgueil,
Ce bonheur d'autrefois, qu'en reste-t-il ? Le deuil !
L'opprobre et la misère ! ... et tous les maux qu'on nomme,
Tous les maux à la fois réunis sur un homme !
LE CORYPHÉE
Et rien ne calme, hélas! ses transports furieux?
l'envoyé.
Il veut qu'on ouvre, — il veut qu'on montre à tous les yeux
Ce parricide impur, ce fils, qui, de sa mère. . .
Quels blasphèmes, grands dieux! il dit... Mieux vaut me tai !
Sa malédiction contre le meurtrier
Sur lui-même retombe : il va s'expatrier. —
Pourtant il a besoin de guide et d'assistance,
Car trop lourd est pour lui le poids de l'existence !... ,
On ouvre. Tu vas voir un spectacle, ô douleurs!
Qui forcerait la haine à répandre des pleurs !
Œdipe, aveugle, le visage ensanglanté, paraît sur les marches du portique.
* O spectacle effrayant à voir ! le plus horrible
* Qui jamais ait frappé mes yeux !
* Infortuné ! d'où vient ce délire terrible?
* Quel est celui des dieux
* Dont la haine obstinée
* Sur ta lugubre destinée
* S'est abattue, ainsi que l'ouragan des cieux ?
* O vaste écroulement! ô ruine imprévue ! . ..
* Hélas! mes yeux sur toi n'osent se diriger;
* Et pourtant je voudrais te voir, t'interroger!...
* Mais non, — d'horreur je frissonne à ta vue !