‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 59 sur 211 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Car nous restions muets, sans lui montrer la route;

Quand, plus terrible encor, sa fureur éclatant,

Il arrache des gonds la porte au lourd battant,

Et s'élance, éperdu, dans la chambre fatale.

Là, quel spectacle horrible à nos regards s'étale!

Jocaste inanimée, et le corps suspendu

Au long voile traînant qu'elle-même a tordu !

Œdipe exhale un cri de lion qui succombe;

11 détache ce nœud meurtrier : le corps tombe !...

C'est quelque chose alors d'épouvantable à voir !

Il arrache, courbé sur elle, ô désespoir!

L'agrafe d'or fixée au manteau de la reine;

Il s'en frappe les yeux; il y plonge, il y traîne

Impitoyablement ce funeste aiguillon,

Comme un soc de charrue au milieu du sillon.

« Qu'ils ne voient plus mes maux et mes crimes sans nombre,

Dit-il. Que, pour jamais enveloppés dans l'ombre,

Ils ne connaissent plus, hélas! ceux que jamais

Ils n'auraient dû connaître, et que pourtant j'aimais! »

Puis il frappait encore, il frappait avec rage ;

Ses yeux tout ruisselants arrosaient son visage :

Ce n'étaient pas des pleurs! non, ce flot qui descend,

C'est un orage noir, une grêle de sang ! —

Ainsi donc, foudroyant deux têtes au lieu d'une.

Le Destin les confond dans la même infortune.

Cette prospérité qui faisait leur orgueil,

Ce bonheur d'autrefois, qu'en reste-t-il ? Le deuil !

L'opprobre et la misère ! ... et tous les maux qu'on nomme,

Tous les maux à la fois réunis sur un homme !

LE CORYPHÉE

Et rien ne calme, hélas! ses transports furieux?

l'envoyé.

Il veut qu'on ouvre, — il veut qu'on montre à tous les yeux

Ce parricide impur, ce fils, qui, de sa mère. . .

Quels blasphèmes, grands dieux! il dit... Mieux vaut me tai !

Sa malédiction contre le meurtrier

Sur lui-même retombe : il va s'expatrier. —

Pourtant il a besoin de guide et d'assistance,

Car trop lourd est pour lui le poids de l'existence !... ,

On ouvre. Tu vas voir un spectacle, ô douleurs!

Qui forcerait la haine à répandre des pleurs !

Œdipe, aveugle, le visage ensanglanté, paraît sur les marches du portique.

* O spectacle effrayant à voir ! le plus horrible

* Qui jamais ait frappé mes yeux !

* Infortuné ! d'où vient ce délire terrible?

* Quel est celui des dieux

* Dont la haine obstinée

* Sur ta lugubre destinée

* S'est abattue, ainsi que l'ouragan des cieux ?

* O vaste écroulement! ô ruine imprévue ! . ..

* Hélas! mes yeux sur toi n'osent se diriger;

* Et pourtant je voudrais te voir, t'interroger!...

* Mais non, — d'horreur je frissonne à ta vue !

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