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vient par sa traduction d'Œdipe roi de nous fournir une admirable occasion de contempler une merveille inestimable. En toute chose, il y a l'à-propos ; « l'à-propos fait le mérite des choses; » c'est Sophocle lui-même qui l'a dit.

Tout d'abord la pièce étonne et l'instant d'après elle entraîne. Elle porte çn soi le charme extraordinaire, irrésistible, innocent du chef-d'œuvre, et les plus ignorants de tous les hommes ont été vus pleurant à ces délires de l'implacable adversité.

Jules Janin.

[Journal des Débats. — 27 septembre i858.)

Il n'est point dans les habitudes du Journal de V Instruction publique de rendre compte des pièces et des représentations théâtrales. {Exception en faveur de Sophocle et de son traducteur.)

Nous ne ferons pas l'injure aux lecteurs du Journal général dé refaire l'éloge du chef-d'œuvre de Sophocle, ni de leur rappeler l'ordonnance habile, les péripéties diverses, la poésie, toutes les beautés enfin d^Œdipe roi. Que dire après le chapitre IV du livre troisième des Etudes sur les tragiques grecs de M. Patin? Ce chapitre est définitif comme le livre tout entier.

M. Patin nous rappelle que c'est Napoléon I^^", au temps même où il avait sous les yeux nos chefs-d'œuvre interprétés parle plus admirable acteur, qui, le premier, peut-être, eut le dessein sérieux de relever un jour dans son palais ce théâtre antique, qu'on lui disait avoir produit le nôtre, d'y fai.e reparaître, comme dans les représentations érudites de l'Italie du xvi« siècle, avec sa majestueuse sévérité, cette tragédie

athénienne, altérée par les imitateurs. » On voit dans le MémO' rial de Sainte-Hélène, où il lisait les tragiques grecs, qu'il regretta plus d'une fois de n'avoir pu se donner le spectacle de l'Œdipe roi, ainsi ressuscite.

Le temps d'Œdipe roi sur la scène française était enfin venu.

' M. J. Janin l'a dit avec raison dans son compte rendu d'Œdipe roi : <■<■ En toutes choses, il y a l'à-propos ; Và-propos fait le mérite des choses; c'est Sophocle lui-même qui nous l'apprend. » Plusieurs essais de traductions avaient déjà été faits avec la pensée plus ou moins avouée de leur faire tenter l'aventure de la scène française.

Mais Sophocle l'a dit, il fallait l'à-propos, peut-être autre chose encore. C'est M. J. Lacroix qui a tout réuni, même ce qui était le plus difficile, c'est-à-dire, à la Comédie-Française, un directeur intelligent et habile pour accepter, pour monter son œuvre, et des acteurs dignes de l'interpréter.

La représentation d'Œdipe roi avait à lutter non pas seU' lement contre des préjugés, mais contre des arrêts lancés à l'avance par la critique. Fénelon, il est vrai, avait dit dans une lettre à l'Académie, où il parlait du projet qu'avait eu Racine de faire une tragédie française d'Œdipe roi, suivant le goût de Sophocle, sans y rien mêler d'étranger, dans toute la simplicité grecque : « Un tel spectacle pourrait « être très-curieux, très-vif, très-rapide, très-intéressant : il « ne serait point applaudi, mais il saisirait, il ferait répandre « des larmes : il ne laisserait pas respirer : il inspirerait « l'amour des vertus et l'horreur des crimes; il entrerait fort « utilement dans le dessein des meilleures lois; la religion « même la plus pure n'en serait point alarmée. » En cela, on le voit, Fénelon ne craignait guère pour nos mœurs chrétiennes le contact de l'antiquité; mais c'était moins de cela qu'il s'agissait au Théâtre-Français que du succès. Or, Rous-

seau, qui pouvait très-bien n'être pas bon juge, avait dit dans une de ses fières affirmations : « Nul doute que la « plus belle tragédie de Sophocle, traduite fidèlement, ne « tombât à plat sur notre théâtre. » Le procès est vidé, le public français, souverain juge dans douze représentations déjà, a tranché la question. Il était curieux d'étudier à la Comédie-Française l'impression des lettrés et des non lettrés devant ce grand chef-d'œuvre. Le premier sentiment était celui de l'étonnement mêlé seulement de quelque chose du respect religieux. Ceux qui le savaient, et ceux qui ne le savaient point, sentaient qu'ils assistaient, au pied de ces temples, devant ces autels, en entendant ces chœurs, à un mystère grec, à une sorte de cérémonie sacrée. On n'était pas tenté d'applaudir, comme l'avait pressenti Fénelon ; mais, ce qui était mieux et ce qui est bien le signe du succès, on était saisi, pour nous servir des paroles de Fénelon, on ne respirait pas, on répandait des larmes.

UŒdipe roi n'a cependant pas réussi parce qu'il est venu à propos. M. Empis, par une mise en scène habile, lui a donné un cadre des mieux appropriés ; mais l'honneur en revient surtout à M. Jules Lacroix. La tentative était encore des plus délicates et des plus difficiles : « La vraie manière d'imiter la tragédie grecque, a dit M. Villemain, serait de traduire avec une exactitude passionnée, de se transporter par l'imagination, s'il est possible, dans toutes les impressions qui l'ont dictée et de trouver de naïves et belles paroles pour les rendre. »

M. Jules Lacroix ne nous croirait pas si nous lui disions qu'il a rempli de point en pointée programme tracé demain de maître; mais, sauf quelques petites imperfections qui sentent çà et là le néologisme et les hardiesses de la versification moderne, on peut dire qu'il en a approché, autant qu'il est possible, avec la langue française. Il a su émouvoir, donc il a

réussi; donc il a, pour nous servir des paroles de Boileau : « D'Œdipe tout sanglant fait parler les douleurs. »

J. Zeller.

(Journal général de Vlnsiniction publique. — 23 octobre i858.)

« Applaudissez, Athéniens ! c'est du Sophocle, » criait Voltaire à une représentation de son Œdipe. Voltaire se trompait; son Œdipe était voltairien et non Athénien; c'était du Sophocle verni, un beau marbre copié en pâte tendre. On peut applaudir à VŒdipe de M. Jules Lacroix, celui-là est du Sophocle grandement et purement traduit. Pas une ligne de rompue, pas un trait d'altéré. Le plus beau masque tragique que la Muse ait jamais porté a changé de matière sans changer de forme.

Il faut remercier le Temps de nous avoir conservé les marbres du Parthénon et les tragédies de Sophocle. Grâce à ces divins fragments, l'homme moderne peut contempler la Beauté parfaite : il voit ce qui n'a été qu'une fois, ce qui ne sera jamais plus.

De toutes les pièces antiques, VŒdipe roi est celle qui s'adapte le mieux à la scène moderne par l'accord de ses parties et la progression de sa marche. L'étude de M. Jules Lacroix mérite de rester au répertoire. Un antique sied aux musées modernes. — J'ai dit la conscience de la traduction ; elle est faite avec l'amour d'un poëte et la patience d'un mosaïste; le vers calque le vers, le rhythme note le rhythme, et ce n'est pas seulement la beauté plastique du style de Sophocle que M. Jules Lacroix a su rendre, mais le souffle pur de sa vie, le mouvement imposant de son ordonnance. — Le m. 25.

succès a été très-grand et très-sympathique. L'Antiquité n'a ' qu'à reparaître pour nous frapper de respect; elle est notre aïeule, notre mère et notre nourrice; le meilleur de notre sang nous vient du lait qu'elle nous a versé.

Paul de Saint-Victor.

{La Presse. — 26 septembre i856.)

Le dénoûment pathétique de Sophocle a été supprimé par ses imitateurs. Voltaire le regrette; mais, pour sa part, il n'a pas eu le courage de violer la règle du bon goût qui voulait que la scène ne fût pas ensanglantée et que le héros mourût ou se mutilât, derrière la coulisse, le plus décemment possible.

« Je ne sais, dit-il, si aujourd'hui que la scène est libre et « dégagée de tout ce qui la défigurait, on ne pourrait pas faire • paraître Œdipe tout sanglant, comme il parut sur le théâtre « d'Athènes. »

On le peut si bien, que ce spectacle donné par M. Jules Lacroix a profondément remué le public, dont l'attitude, jusque-là, avait été fort distraite.

M. Jules Lacroix a respecté le texte de Sophocle autant que la construction du vers français pouvait le lui permettre. Il s'y est pris, pour faire passer Œdipe du grec dans notre langue, comme s'y prennent les amateurs de peinture qui veulent rentoiler un Titien ou un Raphaël. L'opération a réussi, sans doute, et j'en féliciterais le patient et consciencieux traducteur, si je ne m'apercevais que, malgré ses efforts, c'est la toile toute neuve, et non le vieux chef-d'œuvre, qui reste exposée aux regards du public.

Une tragédie de Sophocle, c'est pour notre monde un spectacle de l'autre monde; plus le traducteur, amoureux de son

original, se sera piqué d'exactitude, plus l'auditeur sera dépaysé. M. Jules Lacroix a cru faire merveille en restituant Il Œdipe le chœur antique, avec sa strophe, son antistrophe et son épode. Eh bien! il a tout simplement supprimé les entr'actes qui, en délassant le public, eussent permis à ce public d'ingurgiter à petites doses le sublime de Sophocle.

B. JouviN, (Figaro. —■ 3o septembre i858.)

Chose incroyable! Il a fallu deux mille deux cent quatrevingt et quelques années, pour comprendre une vérité sj simple que, du moment qu'on veut jouer une tragédie de Sophocle, le meilleur parti à prendre (le public ne sachant pas le grec), c'est de la traduire littéralement. C'est ce que M. Jules Lacroix vient de faire avec un bonheur et un talent qui lui ont valu les suffrages des plus savants hellénistes et les applaudissements du public. Son vers, qui se rapproche autant qu'il peut de la simplicité de l'original, et qui évite avec soin la périphrase, a beaucoup de fermeté et de caractère; sa langue est exacte, claire, concise; il serre de si près le texte, qu'il serait difticiie à tout autre traducteur de passer entre Sophocle et lui : si les nécessités de la mise en scène l'ont obligé de retrancher quelques passages, qu'il rétablira lorsque sa traduction sera imprimée, il les a coupés net sans chercher ni à rajuster les morceaux mutilés, ni à dissimuler les soudures. Enfin, c'est un travail sérieux, entrepris avec ardeur, achevé lentement, un de ces travaux qui sont l'honneur des lettres et mènent droit leur homme à l'Académie.

P. -A. FlORENTINO.

[Le Constitutionnel. — 27 septembre i858.)

Le chœur ne chante pas, dans la pièce du Théâtre-Français, il récite, et ici j'approuve le traducteur, qui a voulu que les paroles fussent récitées afin d'être entendues. Le rôle, ou, si l'on veut, la partie du chœur est divisée entre quatre personnages : deux jeunes filles, une jeune femme, un vieillard. Les jeunes filles et la jeune femme ne récitent que dans les intermèdes. Quand le chœur joue un rôle proprement dit, quand il prend part au dialogue, il est représenté par le vieillard, parlant poui* tous et au nom de tous. Voilà qui est bien, mais, avec la figuration moderne disséminée sur tous les plans, il n'y a plus de chœur, juge et témoin collectif; il n'y a plus qu'une foule de hasard. La foule tire de son côté, le vieillard tire du sien. Supprimez ces groupes oisifs qui ne le suivent pas. Il n'en a que faire pour être ce qu'il est et ce qu'il est devenu, un simple confident de tragédie.

Eh bien ! oui ! Et je voudrais aussi que tout le soin, tout le travail du Théâtre-Français n'eût pas abouti à cette transformation inattendue : mais le cinquième acte de la pièce est si beau que j'oublie tout le reste. Le cinquième acte est plein de larmes. Quand on arrive au cinquième acte, on ne demande plus à l'art français s'il s'est trop substitué à l'art grec, à Geffroy si ce jeu muet, ces mains perdues dans le vide et cherchant la route de l'aveugle, ce front appuyé sur la pierre, ce corps qui plie et ces bras qui s'abandonnent de désespoir, appartiennent à la vérité moderne ou à la convention antique. Geffroy joue supérieurement tout le rôle d'Œdipe. Il est noble et simple, doux et hautain, un peu moins ombrageux peut-être et moins emporté que l'Œdipe grec, mais plus touchant par cela même et plus digne de pitié. Je ne sais pas comment Talma aurait rendu le rôle, mais je ne vois pas qu'il l'eût mieux compris, ni qu'il eût été plus père et plus pénétré d'une émotion véritable.

Les plus courts éloges sont les meilleurs. M. Jules Lacroix n'aura donc de moi que celui-ci : sa traduction est presque

littérale et elle est poétique. Elle rend le texte avec scrupule, elle dialogue avec une vérité singulière, elle est dans le mouvement de l'original et dans celui de la passion. Enfin, elle est une traduction pour les érudits; pour tout le monde une tragédie qui épouvante et qui fait pleurer. Courage! Athéniens! pleurez! C'est du Sophocle cette fois! M. Dacier serait content.

Edouard Thierry.

{Le Pays. — 27 septembre i858.)

Le plus vif éloge que l'on puisse faire à M. Jules Lacroix, c'est que sa version a l'air de lui appartenir. Aucune fatigue apparente ; mais au prix de quelle fatigue réelle il a pu tromper à ce point son auditoire et ses lecteurs, c'est ce que n'ignore aucun de ceux qui ont engagé cette lutte presque impossible de la versification française contre la versification grecque. Pas de rhétorique dans les vers de M. Jules Lacroix, pas plus que dans ceux de Sophocle ; pas de vulgarité, pas de prosaïsme non plus. L'épithète, qui caractérise trop fortement peut-être nos langues méridionales, est plutôt en deçà qu'au delà du texte de Sophocle dans la traduction du poëte français, et quel interprète se serait refusé l'aide facile de cet auxiliaire ?

Nous ignorons le destin réservé à VŒdipe roi de la Comédie-Française et aux efforts presque toujours heureux de M. Geffroy pour en interpréter les différents aspects ; mais nous n'hésitons pas à dire que ce n'est pas aux recettes qu'il faut mesurer la valeur d'une œuvre pareille ; c'est à sa beauté et à son utilité littéraires. Le théâtre de la rue de Richelieu n'est pas une entreprise dont le caissier doive être le

conseil suprême. Sans être un sujet de ruine pour l'Etat^ il peut bien quelquefois l'induire en de'pense, et c'est s'enrichir réellement que de s'appauvrir ainsi.

Henry Trianon.

(Le Corsaire. — 16 octobre i858.)

Proclamons avec les gens de goût qu'après les chefs-d'œuvre, les meilleurs ouvrages sont encore les traductions des chefsd'œuvre. Plus la difficulté sera grande, et plus grand sera l'honneur de l'avoir surmontée. Tel est précisément le lot de M. Jules Lacroix ; il côtoie toujours l'original, il le suit vers à vers, voilà pour la précision; il est inspiré tout en traduisant, et il reproduit, sans les effacer jamais et le plus souvent même sans les affaiblir, les plus beaux traits du modèle et ses plus fines délicatesses : voilà pour l'exactitude. S'il manque à son œuvre un souffle de l'Olympe sophocléen, et si l'éclatante beauté de l'original ne nous est pas tout à fait rendue, c'est que le miracle — M. Jules Lacroix le sait mieux que personne — est tout simplement impossible. Il ne faut pas s'en prendre au traducteur des impuissances de la langue.

Philippe Busoni.

{L'Illustration. — Septembre i858.)

Nous sortons du Théâtre-Français où VŒdipe roi, traduit par M. Jules Lacroix, vient d'être représenté. Cette représentation a une importance littéraire qui ne nous permet pas d'en entreprendre aujourd'hui le compte rendu détaillé. Cet Œdipe, cette œuvre splendide de l'antiquité, sur laquelle notre collaborateur M. Listener vient de donner des détails si intéres-

sants, VŒdipe de Sophocle, M. Jules Lacroix vient de le ressusciter avec un grand bonheur. Il en a fait son œuvre à lui, une œuvre française inspirée par le génie antique. Quelle portée a cette tentative et quelles conséquences elle peut avoir, c'est ce que nous examinerons à loisir. Aujourd'hui nous constatons le succès d'Œdipe acclamé par les Athéniens de Paris, auxquels l'auteur aurait pu crier du haut de sa loge, s'il eût osé se montrer : « Applaudissez, c'est du Sophocle! » Constatons aujourd'hui le succès. Jeudi prochain, nous ferons la part de la critique.

Achille Denis.

(Revue et Galette des Théâtres. — (9 septembre i858,)

L'apparition de l'œuvre remarquable de M. Jules Lacroix ne nous paraît pas avoir une grande portée littéraire. Nous voulons dire qu'elle ne nous permet de rien préjuger pour l'avenir. Elle n'annonce ni la tragédie ni le drame. Ce n'est ni un système, ni une profession de foi, c'est une étude, une fort belle et intéressante étude, une noble fantaisie de poète noblement réalisée par le directeur et les artistes du Théâtre- Français. Il n'y a donc pas lieu, selon nous, de se répandre en malédictions contre l'art moderne, contre les imimoralités du théâtre contemporain, à propos de cette glorieuse mise en lumière d'un vieux chef-d'œuvre.

Le public, avons-nous dit, a accueilli Œdipe avec une vive et sincère sympathie. Il a écouté avec une attention dont nous ne l'aurions pas cru capable cette pièce qui dure deux heures et demie, pendant la durée de laquelle on n'a pas baissé le rideau et dont les formes sévères pouvaient rebuter des spectateurs frivoles habitués à des ouvrages plus légers. Œdipe est un chef-d'œuvre, qui en doute ? Mais nous oserons dire

3oo OPINIONS

qu'il existe dans le théâtre ancien des chefs-d'œuvre mieux faits peut-être pour exciter l'intérêt d'un public de notre temps.

Achille Denis.

{Revue et Galette des Théâtres. — 21 septembre i858.)

Si beau que soit le spectacle de VŒdipe roi que vient de représenter le Théâtre-Français, il ne prête pas beaucoup aux développements de la critique. On admire, on est ému; en sortant du théâtre, on se sent un monde de pensées dans la tête, et finalement on trouve qu'on n'a rien à dire, parce que tout a été dit.

J'ajouterai que dans le drame, depuis Sophocle, les modernes n'ont rien inventé. Non-seulement notre théâtre classique est en germe là dedans, mais le génie indépendant de Shakspeare, de Goethe et de Schiller y a puisé ses plus belles inspirations; et si je descends jusqu'à nos dramaturges du boulevard, je trouve dans Œdipe roi les plus habiles complications de MM. Bouchardy, Dennery et Anicet-Bourgeois.

Je n'examinerai ni les imitations, ni les traductions qui ont précédé le beau travail de M. Jules Lacroix. Je sais bien que Voltaire s'est donné beaucoup de mal pour faire croire qu'il était supérieur à Sophocle. Mais laissons ce grand enfant de génie dormir en paix dans sa tombe, en proclamant que la fidèle traduction de M. Jules Lacroix est la plus complète, la plus conforme au génie de la langue grecque que nous ayons encore, et même on n'ira pas plus loin que lui; on ne fera pas mieux.

M. Jules Lacroix est un Helléniste et un Latin. On connaît sa magnifique traduction de Juvénal; mais c'est aussi un poëte

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. 3oi

original à ses heures. Son recueil de sonnets est un petit chef-d'œuvre. Avec son digne collaborateur Auguste Maquet, il a fait Valéria, un des triomphes de Rachel. Quant à son Testament de César, inspiré de Shakspeare, vous ne l'avez certes pas oublié.

Sa traduction d'Œdipe roi est un véritable chef-d'œuvre de bénédictin et de poëte. Il a traduit Sophocle presque mot à mot, et il semble, en écoutant sa tragédie, qu'elle soit l'œuvre indépendante d'un poëte créateur.

Jules de Premaray.

(La Patrie. — 27 septembre j858.)

La traduction de M. Jules Lacroix, ainsi que je le disais tout à l'heure, m'a paru, autant que j'ai pu en juger par une seule audition, admirablement faite, dans la partie dramatique au moins, et dans la partie du rôle du chœur qui se lie intimement à l'action. Le vers m'a paru généralement plein et sonore, souvent bien frappé; le mot est presque traduit par le mot. J'avais le texte grec de Sophocle à la main pendant la représentation, et toutes les fois qu'un doute ou une hésitation naissait dans mon esprit, je m'y reportais immédiatement. La partie lyrique m'a moins satisfait, non que la traduction ne soit très-belle et très-éloquente, mais à cause des modifications et des retranchements qu'a cru pouvoir y faire M. Jules Lacroix, quoique ces modifications et ces retranchements soient peu considérables.

Les vers lyriques de M. Jules Lacroix m'ont paru fort beaux, mais il m'a semblé que ce n'était pas toujours le babillage vif et parfois strident de la strophe et de l'antistrophe de Sophocle.

3o2 OPINIONS

Quel que soit le résultat de la tentative, je félicite sincèrement la Comédie-Française et M. Jules Lacroix d'avoir osé Tentreprendre. Une lutte, même inégale en quelques parties, avec un chef-d'œuvre de la taille de ï Œdipe roi de Sophocle est toujours une très-grande chose. Le temps, d'ailleurs, y est propice! Dans la disette de grandes œuvres où nous sommes, il est bon que les esprits se retournent vers les chefs-d'œuvre d'autrefois.

J.-M. TlENGOU.

(La Galette de France. — -27 septembre i858.)

Le plus grand éloge que Ton puisse faire de cette tragédie, c'est de dire que tous ceux qui l'ont imitée, et Corneille, et Voltaire, l'ont gâtée par tout ce qu'ils y ont ajouté, et l'ont atfaiblie par tout ce qu'ils en ont ôté. Nous aurions voulu comparer ces imitations à l'original; nous aurions voulu aussi examiner la traduction un peu trop libre faite par Marie-Joseph Chénier^ sur l'invitation que Napoléon lui en fît faire par Fontanes; mais les limites de ce feuilleton nous forcent de nous arrêter. C'est à peine s'il nous reste de la place pour louer en quelques mots la traduction de M. Jules Lacroix, qui reproduit toujours exactement, et souvent avec bonheur, soit la passion, soit la naïveté de Sophocle.

E.-D. D2 BlÉVILLE.

27 septembre i858.)

Après tant d'efforts malheureux, il fallait ou renoncer à naturaliser en France VŒdifC roi, ou revenir à la vérité

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. 3o3

simple et toute-puissante, c'est-à-dire à Sophocle lui-même. M. Jules Lacroix a pris ce moyen suprême, en traduisant de telle sorte le chef-d'œuvre que le public comprît partout la beauté du drame. M. Empis a fait à cette traduction le meilleur accueil, et le succès de VŒ.lipe roi au Théâtre-Français est éclatant.

La toile se lève sur un des plus grands spectacles qu'on puisse imaginer : un peuple suppliant, des femmes en prière, une ville désolée, une terre en deuil, toutes les douleurs réunies autour du roi ou au pied des autels; à droite et à gauche, les temples qui gardent les terribles secrets de la justice divine, au fond, les montagnes.

Nos théâtres étroits, notre ciel, notre langue, notre génie national et nos usages ne permettent pas d'espérer une résurrection absolue du répertoire des Grecs, mais il s'agit de bien choisir et d'oser. Le Théâtre-Français a conduit vaillamment cette entreprise délicate. Il n'a plus le personnel de tragédiens qui jadis lui donnait tant d'éclat; on s'est dévoué, on a abordé sans répugnance des rôles fort difficiles ; le courage a secondé le talent.

Ces vers enfin de M. Jules Lacroix, qu'il faut entendre, sont vraiment dramatiques. Faits pour la scène, fidèles aux mouvements de Sophocle, vigoureux et immédiats, ils n'ont pas le défaut d'être sublimes. « On m'a forcé, disait un jour Alexandre Soumet, on m'a forcé à empoisonner ma pièce de beaux vers! » Plus d'un écrivain parmi nous croit encore que la poésie lyrique et la poésie élégiaque sont fort à leur place dans un théâtre; le public, au contraire, n'est point fâché que le poëte se laisse oublier un instant au profit de l'action et de la vérité. M. Jules Lacroix n'a pas mis sa personnalité dans cette affaire; il a tenté de rendre Sophocle intelligible, et lui a le plus possible cédé la parole. Son œuvre est, à nos

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yeux, excellente par la simplicité même et la mesure qu'il y apporte : elle a pleinement réussi.

Emile Chasles.

{Revue Contemporaine. — i5 octobre i858.)

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