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REPRISE 'Ù'Œ'DITE

Le théâtre a bien fait de remettre en gloire, en grand honneur, VŒdipe roi, de Sophocle, une œuvre excellente de M. Jules Lacroix, Quiconque a l'honneur d'appartenir, de près ou de loin, à la famille lettrée, a déjà rendu toute justice au savant, au poétique, au patient traducteur de Sophocle. Ils ont reconnu la simplicité, l'énergie et la vérité de ce drame emprunté à la plus terrible, à la plus touchante histoire que l'antiquité nous ait laissée. Un pied dans l'abîme, elle touche aux astres; elle nous vient de cette religion du Destin, de l'inflexible Destin. L'antique Fatalité n'a rien produit de plus solennel... de plus simple aussi. La simplicité est un des grands mérites, j'ai presque dit la plus rare vertu des poètes d'Athènes.

A Rome, depuis le temps de Plaute, et ceci soit dit en passant, il y avait trois sortes d'acclamations : l'acclamation au Sénat pour le prince; on s'inclinait en criant : Vive Néron! vive Tibère! l'acclamation pour les comédiens, qui consistait en cris vagues et confus, avec ces mots : Omnes ! omnes! que nous avons traduits de nos jours, chose étonnante, en criant sottement : Tous! tous! sans nous douter que nous étions les sots

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copistes des Romains de la république. Enfin, il y avait l'acclamation en faveur des gens de lettres, et cette acclamation, la plus respectable et la plus charmante, était une musique, ou tout simplement une strophe improvisée à la louange du poëte acclamé... Peu s'en est fallu que l'Œdipe roi n'ait attiré l'autre soir à M. Jules Lacroix cette acclamation glorieuse. Ah! le bon poëte et l'homme intelligent, laborieux, fidèle à ses doctrines, fidèle ami des anciens! Que de belles choses il a déjà tentées! Traducteur de Perse et de Juvénal en très-beaux vers, traducteur d'Horace; il a fait un livre entier de sonnets; il est l'auteur du Testament de César; il nous a montré le Macbeth de Shakspeare; il nous racontait l'an passé, dans un drame excellent, l'horrible jeunesse de Louis XI, et maintenant il nous ramène à Sophocle, au chef-d'œuvre, à l'antiquité, aux pentes sacrées du Parnasse, toutes remplies de jeunesse inaltérable et de poétiques douleurs.

Jules Janin.

[Journal des Débats. — 5 août 1861.)

Le Théâtre-Français nous a convoqués hier soir pour la reprise d^ Œdipe roi. J'ai eu bien du plaisir. Je ne croyais pas qu'il me restât rien à apprendre sur cette pièce du vieux tragique grec. Je l'avais si souvent fait expliquer! 11 ne s'était guère passé d'année, durant mon professorat, que je ne l'eusse étudiée avec mes élèves, commentant chaque scène et presque chaque vers. La veille même de la représentation je l'avais relue avec transport; je croyais en comprendre la perfection tranquille et sereine. Le théâtre m'a révélé des beautés qui m'étaient échappées, parce que je ne les avais pas vues dans leur jour. Le dernier acte m'avait toujours semblé long. Je n'aurais pas osé dire que la lecture m'en fatiguait ; mais il m. 26.

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est sûr que cette fin traîne un peu quand on explique l'ouvrage vers à vers.

Elle est admirable à la scène. Je ne sais rien de plus beau que ce Titan foudroyé. Lui, si superbe, si violent, qui se laissait si aisément aller à tous les emportements d'un indomptable orgueil, il a senti sur son épaule la puissante main du Destin. Il pleure, et avec quelle abondance de larmes ! avec quels accents de tendresse déchirante! Il n'y avait guère de femmes dans la salle; on aurait pu les compter. Mais j'en voyais quelques-unes qui s'essuyaient les yeux. Ah! qu'elles avaient raison ! Ce sont là les vrais, les grands, les éternels sentiments de l'âme humaine; la source en est ouverte, elle coule sansftffortà flots profonds et inépuisables.

Et quelle merveille de mise en scène ! On a souvent parlé du premier acte : tous ces Thébains, femmes, enfants, vieillards, prosternés aux portes du palais, et le roi paraissant au seuil pour consoler cette multitude. Mais ce dernier acte a je ne sais quoi d'imposant et de triste dans sa majesté. Œdipe s'éloigne pour un exil éternel ; il traverse la foule qui s'incline sur son passage, et on le suit longtemps des yeux, tandis que sur le devant du théâtre le chœur s'apitoie sur cette infortune et la propose aux spectateurs comme une terrible leçon.

Je ne crains pas de dire que la traduction de M. Lacroix est un chef-d'œuvre du genre. Je viens de la lire et je la recommande à tous mes collègues de l'Université. Sauf les chœurs, qui ne donnent pas la sensation du grec, et qu'on ferait peutêtre bien de retrancher à la scène, il est impossible de voir une traduction plus fidèle, plus précise, d'une allure plus aisée, et qui rende mieux à la fois l'extrême familiarité, la noblesse soutenue et les mouvements sublimes de Sophocle. M. Lacroix a fait là une œuvre dont les lettrés lui doivent tenir grand compte.

Il n'y fallait pas seulement beaucoup de patience et une parfaite connaissance du grec ; ces qualités ne sont que secon-

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daires. L'auteur a dû être soutenu dans cette longue lutte contre un texte si difficile, par une admiration sans bornes et par une foi profonde. Il en a été récompensé : sa traduction restera.

Francisque Sarcey.

(Opinion nationale. — 5 août 1861.)

Le temps n'est pas loin où se réalisera la prédiction que M. Edmond Texier jetait si plaisamment dans un feuilleton du Siècle : — Le théâtre ne sera plus qu'un universel Pied de Mouton.

Et cependant, la Comédie-Française joue trois fois par semaine l'Œdipe roi, de Sophocle, et, malgré les effroyables chaleurs que nous subissons, la salle n'est pas aussi vide que pourraient le supposer les amateurs de feux de Bengale. Je l'ai revu deux fois depuis mon avant-dernier feuilleton.

La traduction de M. Lacroix m'a fait le même plaisir à la seconde et à la troisième fois que je l'ai entendue. C'est une œuvre excellente et qui, dans son genre, est arrivée à la perfection. M. Lacroix s'était, de longue date, habitué à traduire les anciens. Il avait passé quinze ans de sa vie à transporter dans le vers français les beautés hardies et crues de Juvénal. J'ai cette traduction sur mon bureau, et je suis en train delà lire. Elle 'est merveilleuse de précision élégante et forte. M. Lacroix serre le texte latin avec une vigueur incomparable; il rompt l'alexandrin comme il lui plaît, et le plie, lui si noble et si dédaigneux, à toutes les audaces et à tous les cynismes du satirique romain. Et dire que Delille devint un homme important et célèbre le jour où il eut publié la traduction des Géorgiques ! Ah! il faisait bon vivre au xviii<' siècle pour les gens de lettres! L'Académie a donné un prix à

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M. Lacroix pour cette traduction de Juvénal; Delillc fut nommé académicien pour la sienne.

Francisque Sarcey.

{L'Opinion nationale. — 19 août 1861.)

Le Tiiéâtre-Français emploie ses loisirs d'été à des études intéressantes, dont il devrait profiter, tout aussi bien que le public. Il y a huit jours il reprenait solennellement la Critique de l'Ecole des femmes; hier, il s'efforçait d'honorer Sophocle.

La traduction de M. Jules Lacroix est aussi exacte que possible. Le vers français s'adapte mal au vers grec ou latin; l'exigence de la rime et la régularité du rhythme donnent aussi une majesté de convention, une sorte de fausse attitude qui ne permet pas d'atteindre à la simplicité antique. Nous reprochons souvent aux acteurs de déclamer, au lieu de jouer; mais il est impossible de ne pas déclamer des périodes retentissantes, et de ne pas se montrer rhéteur dans des effets de rhétorique.

C'est ainsi que le rôle d'Œdipe, bien que fidèlement copié, se trouve avoir modifié un peu son caractère en se francisant.

Louis Ulbach.

{Le Temps. — 5 août 1861.)

Le Théâtre-Français a repris, depuis quelques jours, VŒdipe roi de Sophocle, traduit en vers par M. Jules Lacroix, et puisque l'été est la saison des reprises, celle de cette tragédie sera la bien venue, entre toutes. Il était même temps

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que le Théâtre-Français la reprît, s'il voulait que ceux qui l'ont vue et admirée, il y a trois ans, pussent la voir et l'admirer encore une fois. M. Geffroy va nous quitter; et quel est le comédien qui oserait jouer après lui le rôle d'Œdipe ? Cette tragédie si émouvante, si touchante, si pleine de terreurs et de larmes, encadrée dans une mise en scène admirable, e§t certainement, de toutes les tragédies grecques, celle qui s'adapte le mieux à la scène moderne, par la parfaite harmonie de ses parties, par l'accord des personnages du drame avec ceux du chœur, par le développement progressif et régulier de l'action. C'est un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre peutêtre des tragédies antiques, et ce qui ajoute un titre nouveau à tous les titres qu'elle possède à notre admiration, c'est que M. Jules Lacroix a su en faire un chef-d'œuvre français. Habile et poétique traducteur, non content de serrer de près l'original et de l'étreindre, il se l'incarne et il l'égale. Son vers calque le vers grec, son rhythme note en quelque sorte le rhythme attique, et son vers, ennemi des périphrases, exempt d'épithètes oiseuses, plein, fort, sonore, harmonieux, possède à la fois la simplicité grandiose et l'harmonieuse familiarité de celui de Sophocle.

A cette œuvre de M. Jules Lacroix, riche de tant de qualités, de tant de mérites, le succès ne pouvait manquer. Il fut grand en i858; il a été plus grand encore cette fois.

A. ESCANDE.

(Union. — 12 août 1861.)

Je n'ai pas vu la reprise de VŒdîpe roi, de Sophocle, traduit littéralement par M. Jules Lacroix, et mis en scène avec le soin que l'administration actuelle du Théâtre-Français apporte toujours à ces solennités; mais j'ai vu la pièce dans sa nouveauté, en i858, et je n'ai pas oublié le grand effet qu'elle produisait alors.

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M. Jules Lacroix est un poëte et un traducteur émérite : il a traduit littcralcmcnt, selon son habitude, les satires de Juvénal et de Perse, et un prix de l'Académie française a honoré ce beau travail; il a traduit, littéralement toujours, les Odes d'Horace et le Macbeth de Shakspeare ; de plus, il a donné, de son propre cru, deux grands drames en vers, le Testament de César et Valéria; et il vient de s'attaquer à Sophocle. S'il n'était qu un traducteur, je l'admirerais moins, je le plaindrais moins; mais, quand on est soi-même un poëte original, le supplice est grand de se soumettre à la pensée d'un autre, de la suivre, de la côtoyer constamment, de s'interdire tout élan personnel, de plier son vers à l'idée du modèle, d'être un reflet quand on a été un rayon, à ses heures ! M. Jules Lacroix a ce courage et ce mérite.

Dans cette lutte contre Sophocle, de même que dans son duel avec Horace, M. Jules Lacroix avait à vaincre des difficultés toutes personnelles ; son vers, dru, solide, fortement nourri, armé jusqu'aux dents, pour ainsi dire, semblait fait pour se juxtaposer aux vers de Juvénal et de Perse, beaucoup mieux qu'au vers élégant, ingénieux, souple, spirituel du poëte de Tibur ; dans le drame, l'alexandrin robuste du traducteur pouvait, sans trop de peine, soutenir le poids de la poésie shakspearienne. Avec Sophocle, avec cette poésie aussi profonde, mais toute lumineuse et toute dorée, le succès était plus douteux pour M. Jules Lacroix. Le doute n'a pas été long : le traducteur a triomphé cette fois encore.

Henri de Bornier.

{L'Ami de la Religion. — i3 août 1861.)

M. Théophile Gautier retourne à Moscou pour terminer son grand ouvrage sur les arts en Russie, commencé il y a deux ans. C'est à nous qu'est échu l'honneur de le suppléer.

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Le Théâtre-Français vient de reprendre VŒdipc roi, de Sophocle, traduit littéralement en vers par un savant helléniste.

M. Jules Lacroix, en se mettant à l'œuvre pour traduire VŒdipe roi de Sophocle, savait d'avance qu'il serait écouté par ceux, encore nombreux, qui trouvent plaisir à méditer les belles conceptions de l'esprit, et cette conviction lui a donné la force nécessaire pour accomplir cette tâche, même après Voltaire, qui, lui aussi, avait composé un Œdipe imité de Sophocle, m.ais défiguré par les déclamations et les maximes philosophiques si fort à la mode au xviiic siècle.

M. Edouard Thierry a bien mérité des lettres en remontant Œdipe roi. Cet hommage rendu à la poésie vient très à propos rendre l'espoir à ceux, peut-être trop prompts à s'alarmer, qui déplorent les tendances du théâtre et regrettent les empiétements lucratifs que de pures exhibitions, étrangères totalement à l'art, ont faits sur son domaine.

Gustave CLaudiNj

{Moniteur universel. — 5 août i8ôi.)

« Je me souviens, écrit Vaîincourt à l'un de ses amis, je nie souviens qu'étant un jour à Auteuil, chez Despréaux, avec M. Nicolle et quelques autres amis d'un mérite distingué, nous mîmes Racine sur VŒdipe de Sophocle. Il nous le récita tout entier, le traduisant sur-le-champ, et il s'émut à un tel point que tout ce que nous étions d'auditeurs nous éprouvâmes tous les sentiments de terreur sur quoi roule la tragédie. J'ai vu, ajoute-t-il, nos meilleurs acteurs sur le théâtre; j'ai entendu nos meilleures pièces, mais jamais rien n'approcha du trouble où me jeta ce récit; et au moment même où je

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vous écris, je m'imagine encore voir Racine avec son livre à la main, et nous tous émus autour de lui. »

Cette émotion, à une simple lecture, étonnera bien des gens que ne peut toucher aujourd'hui Œdipe roi, même avec tout le spectacle, tout le prestige intelligent dont on l'entoure au Théâtre-Français. La sévère poésie que M. Jules Lacroix lui a donnée pour vêtement et qui fait à peine regretter son enveloppe grecque; le talent si élevé, si profondément convaincu de Geffroy ; la grâce si bien disante de Mii«s Favart et Ponsin, etc., etc. C'est que, pourcomprendre les grandes œuvres du théâtre antique, pour en être vraiment ému, il ne suffit pas de l'attention distraite, ignorante et mal dégagée des affaires du jour, que l'on apporte, en bâillant à moitié, aux représentations ordinaires. Il s'agit ici moins d'un spectacle que d'une étude à laquelle d'autres études ont dû préparer.

Edouard Fournier.

[La Patrie. — 12 août i86i.)

Le Théâtre-Français a repris avec beaucoup de raison et de justice la fidèle traduction de l'Œdipe roi de Sophocle, que M. Jules Lacroix a donnée il y a trois ans.

Il n'y a pas lieu d'espérer que la reprise d^Œdipe roi attire une affluence considérable; la vogue du Pied de MoutoUf et de toutes les pièces de la même farine est encore trop grande. Le premier soir de cette reprise, un public que l'on pourrait justement appeler un public d'élite, car il se composait en grande partie d'illustrations de tout genre, était clair-semé dans la salle. Aux représentations suivantes, il est probable que l'affluence aura diminué encore. N'importe! VŒdipe roi ne dût-il avoir chaque année que deux ou trois représentations, il faut qu'il les ait, il faut que cet admirable

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type de la tragédie grecque demeure au répertoire, ne fût-ce que comme un diapason du simple et du vrai, ne fût-ce que pour montrer à ceux qui l'ignorent ou qui l'oublient que les plus grands poètes dramatiques ont toujours été les plus habiles dans l'art de ménager et de conduire une action, et que Sophocle mérite plus que tout autre ces aimables noms de charpentier, de carcassier dramatique, que la plupart de ceux qui ne savent pas composer une pièce prodiguent à ceux qui le savent.

E.-D. DE BlÉVILLE.

[Le Siècle. — 12 août 1861.)

Je ne me prétends pas grand clerc en fait de grec; je ne serais pas digne sans doute qu'aucune Armande me dît :

Ah! pour l'amour du grec, souffrez qu'on vous embrasse!

et pourtant, avec mes minces lumières helléniques, j'ose dire que la traduction de M. Jules Lacroix est une merveille de patience, d'exactitude, et qu'il a souvent rendu avec un bonheur inouï les difficultés et les idiotismes de son auteur. La Comédie-Française devait certainement à ce sérieux travail l'honneur qu'elle vient de lui faire.

G. DE Saint-Valry.

(Le Pays. — i3 août 1861.)

La Comédie-Française a repris Œdipe roi, un chef-d'œuvre de la tragédie d'autrefois, traduit et remis au théâtre par un érudit contemporain.

La traduction de M. Lacroix est très-exacte et très-fidèle. Souvent le mot y est traduit par le mot, et l'idée est presque toujours suivie avec exactitude. Cependant, je n'oserais pas III. ay

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dire que le sentiment général soit bien celui de la tragédie originale. Les tragédies grecques, celles de Sophocle et d'Euripide au moins, sont surtout faites de musique. La musique manque un peu à la traduction de M, Lacroix, non dans le rôle du personnage qu'on nomme le Chœur, mais dans les

strophes et antistrophes A mon avis, les parties les mieux

traitées, celles qui se rapprochent le plus du sentiment de la pièce originale, sont les interrogatoires du messager de Corinthe et du vieux berger du Cithéron. On croirait parfois, dans ces interrogatoires, entendre Sophocle lui-même. M. Gefroy joue Œdipe excellemment.

J.-M. TiENGOU.

{Oa:{ette de France. — 12 août 186 1.)

Ce n'était qu'une longue et unanime approbation. Parfois, --- souvent même, — c'était plus que de la simple approbation; c'était de l'enthousiasme.

Et la salle avait plutôt Laspect d'un auditoire académique que d'un public de spectacle. C'était tout un parterre de gens de lettres, tout un hémicycle de poètes, de critiques, d'académiciens, de professeurs et d'artistes.

On a voulu, — après la représentation, bien entendu; on n'en aurait pas eu le temps pendant, absorbé comme on l'était par l'admiration, — ■ on a voulu chicaner, qu'on nous passe le mot, sur la mise en scène :

Les personnages, disait-on, auraient dû occuper le proscû' nium ou jSéristyle exhaussé; les chœurs se mouvoir dans lé thymélé, sur Thémicycle inférieur de la scène.

Ils auraient dû chanter, plutôt que déclamer en se laissant accompagner par une musique instrumentale. L'or-^ chestre, changé en hyposcenium, aurait dû se nlarier au chaut, non pas à la simple voix du choeur, et se composer dé

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flûtes, de hautbois, de cythares et de lyres avec ou sans plectrum, de cymbales, de triangles et de crotales.

A merveille! Pourquoi ne pas jouer tout de suite la tragcdie sur la place publique, alin de mieux imiter les Athéniens' ?

A. DE Lauzières.

La Comédie-Française ne doit pas être la succursale du Gymnase ou du Vaudeville; qu'elle monte à ses risques et I périls des œuvres fortement conçues , lentement élaborées, des œuvres de style et de goût, quand bien même elles ne devraient produire que de médiocres recettes. Elle a pour mission d'honorer les lettres et non de les exploiter.

Ace propos, je ne puis qu'approuver la reprise de l'Œdipe de M. Lacroix, une œuvre éminemment littéraire, faite pour élever le niveau des intelligences, et pour consoler de toutes les pauvretés et de toutes les sottises actuelles ceux qui aiment encore les nobles sentiments, les grandes images et les beaux vers.

P. -A. FlOREXTlNO.

(Le Constitutionnel. — 12 août i<SGi.)

Le Théâtre-Français a repris, sans grand succès, hélas! VŒdipe roi, traduit par M. Jules Lacroix. Il n'y a rien de plus beau sous le soleil que la tragédie de Sophocle. La tragédie de M. Lacroix est très-ridèle et très-belle, GetFroy joue le rôle d'Œdipe avec une grandeur et une dignité antiques. Mais la Muse crie dans le désert. Allez donc montrer un bas-relief de

I. C'est en i858, le lendemain de la première représentation, que parut l'article de M. de Lauzières dans le Réveil, fondé par M. Granier de Cassagnac. Le traducteur de Sophocle a souvent regretté la musique si remarquable, tour à tour éclatante ou sombre, dramatique toujours, que M. Membrée avait composée pour Œdipe roi. P. L.

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marbre blanc à quatre personnages rangés de file, aux gens que la Féerie hébète depuis six mois de lazzis et de feux de Bengale! Les Dieux s'en vont et les clowns arrivent! La tragédie expirante reçoit le coup du Pied de Mouton.

Paul de Saint-Victor.

(Presse. — 12 août 1861.)

Le lendemain de notre départ on allait jouer, heureux présage de rénovation littéraire, VŒdipe roi de Sophocle, traduit par Jules Lacroix en vers larges, simples et grands comme l'antique.

Il nous tardait de reprendre le collier du feuilleton secoué si joyeusement.

A peine descendu de wagon, les jambes raides encore du trajet, nous courons à celui qui a bien voulu prendre la plume laissée par nous dans l'encrier hebdomadaire et qui s'en est servi avec intelligence, équité et bon goût pendant cette ingrate saison. — Eh bien! où faut-il aller? Nous ne sommes plus au courant. Nous arrivons de Nijni-Novgorod.

Qu'annonce-t-on ici ? une comédie? un drame en vers? une pièce à grand spectacle où du moins la peinture supplée la poésie absente?

— Voici, nous répondit Gustave Claudin, votre feuilleton, net de tout arriéré. Les mélodrames sont là sur cette planche, les vaudevilles sur cette autre, tous avec une étiquette qui, le plus souvent, est une épitaphe. Œdipe roi a disparu de l'affiche. Le Pied de Mouton s'y maintient. Nigaudinos a vaincu Sophocle. Tel est le goût des Athéniens modernes.

Théophile Gautier.

{Le Moniteur. — 4 novembre i85r.)

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LE TESTo^éMECXT "DE CÉSqA%^^

Nous en sommes venus à n'avoir pas de plus grande joie au théâtre que de chercher l'allusion politique.

Telle était la pensée et la préoccupation, hier soir, au Théâtre-Français, pendant les cinq heures de poésie éclatante et de drame héroïque dont Jules César a été le héros.

En effet, quelle époque plus semblable à la nôtre ? Un temps de trouble et de misère, de doute et de malaise ; la liberté expirante au profit d'un avenir plein de dangers et de ténèbres; la longue querelle du riche et du pauvre arrivée à ses dernières limites; tous les paradoxes politiques indignement lancés à travers le monde épouvanté de ces nouveautés étranges; la vieille société à jamais vaincue et dépassée ; la terrible question du partage des terres; les anciens révolutionnaires

I. A mesure que j'avance dans mon travail d'éditeur responsable, Je me demande, en présence de la sympathie et des éloges presque unanimes de la presse, je me demande si ma plume fraternelle ne devrait pas en atténuer parfois l'expression si chaleureuse. Mais, après quelque hésitation, je les maintiens en grande partie pour les deux premières pièces. Œdipe roi trouve naturellement son excuse dans les paroles de M. Villemain et le suffrage de l'Académie. Quant au Testament de César, arrêté fatalement en plein succès par un concours d'étranges circonstances et de tàcheuses complications, c'est le début de l'auteur au théâtre : je me rappelle cette magnifique première représentation, l'enthousiasme de la salle tout entière; et c'est, je crois, justice de remettre sous les yeux du public d'aujourd'hui l'opinion d'alors et les jugements de la critique littéraire

en 1849.

(Bibliophile Jacob.)

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remis en honneur; les Gracqucs glorifiés, Catilina invoqué comme un dieu !

Pompée est un instant le seul défenseur de la chose publique, la seule épée et la seule force... — Bientôt cette trêve d'une heure est remplacée par les batailles ardentes des haines, des ambitions, des vengeances, des avidités de tout genre, et les prévoyants se disent enfin que c'en est fini à tout jamais de la société romaine, lorsque, du milieu de la noblesse et du peuple tout ensemble, le fils de Vénus et le petit-fils de Marius, Jules César, éclate et se montre, comète imprévue, dans le ciel romain.

Oui, l'allusion est partout, à chaque page de ce dernier livre de l'histoire romaine à son déclin.

Ces sortes de moments de l'histoire sont favorables à quiconque se veut poser en maître et en régulateur de la société aux abois; favorables à Sylla, le chef de la noblesse; favorables à Marius, le dieu du peuple; favorables à Jules César, riiommc du tiers-parti, l'enfant des deux races, le capitaine habile des deux armées opposées. Une fois lancé dans ce grand chemin qui mène au Capitole ou à la roche Tarpéienne, entre deux abîmes. César ne s'arrête plus; une inspiration invincible le pousse en avant; tout lui sert : la popularité et la haine changeante des multitudes; il obtient la majorité, quoi qu'il fasse; tantôt la voix du peuple, tantôt l'assentiment du Sénat; à chaque instant, on le proclame roi et seigneur; lui, cependant, en présence de la dignité rêvée, il se trouble, il hésite, il tremble, il voudrait qu'on lui fît violence. Ainsi fait César, et quand le peuple murmure du bandeau royal que Marc-Antoine présente, après boire, à son général, César se dédommage en gagnant de nouvelles victoires. Il remplace le trône par des triomphes sans fin; pour une couronne de laurier qui couvre sa tête chauve, il jette l'or et le blé à grands flots dans toute l'Italie; il est prêtre et consul;

qu'il dise un mot, qu'il fasse un signe, son laurier sera remplace par une couronne d'or.

Quand, enfin, le trône est élevé, le temple debout, l'autel fumant, et que l'univers se prosterne aux pieds de la grandeur impériale du César dictateur et pontife et des Césars à venir, héritiers de ses divinités, alors, dans un coin de l'antique société romaine dépouillée de ses lois et de ses mœurs, entre ce Forum vide et ce Sénat muet, au pied de ce trône où monte le maître d'un pas dédaigneux, parmi ces courtisans et ces esclaves de la fortune msolente, au bruit du tonnerre précurseur, à la lueur des comètes errantes et des étoiles qui tombent du ciel, pendant que mugit le taureau des sacrifices et que pleurent les chevaux du triomphe, quelques hommes pâles, enveloppés dans un manteau austère, entourent le maître du monde et le jettent mort aux pieds de la statue de Pompée.

' Voilà cette histoire et ce drame, le drame des grandeurs et de la chute de César. Elle a tenté de beaux esprits et de grands génies, Scudéri et Voltaire; elle a passionné Shaks^ peare... Ainsi le nouveau poëte, M. Jules Lacroix, était tout à fait dans le droit de son imagination et de son talent, lorsqu'il mettait un pied hardi dans ce fameux drame du monde romain au désespoir. M. Jules Lacroix était d'ailleurs très- ; digne de tenter l'entreprise; il s'est nourri de bonne heure des fortes et sévères études de l'antiquité; il s'en est tait un devoir et non pas un jouet frivole; il ne s'est pas contenté de I s'envelopper dans la peau du lion, il a sucé la moelle du ; lion; et quand tant d'autres se contentent d'un tableau de ^ genre, il a fait un tableau d'histoire à la façon des maîtres sévères qui font poser le modèle devant eux.

Le premier acte, qui n'est, à vrai dire, qu'une exposition, se passe chez Cythéris, une de ces filles de Lasthénie et d'Épi- : cure, que la Grèce oisive et vengeresse envoyait à Rome.

Ce premier acte est tout rempli de coquetteries charmantes entre César et Cythéris. Cythéris, c'est M^i» Brohan ellemême, élégante et vive, rieuse et galante, la vraie et belle Cythéris, qui récite à merveille l'Ode à la Colombe de l'épicurien Anacréon ; car ce n'est pas un des moindres charmes de cette vaste composition dramatique, on y rencontre à chaque pas les souvenirs de Rhodes ou de Mytilène, les parfums de Tibur ou de Tarente, les molles élégies de la Grèce ou de l'Italie; tantôt l'ode à Télèphe, tantôt la chanson à Glycèrc, ou bien les magnifiques invocations de Lucrèce à l'amour, ou encore le suave mari magno, traduit de main de maître, et comme le pourrait traduire le traducteur de Juvénal, traducteur couronné naguère par l'Académie française qui l'a adopté, aima nutrix, comme un de ses plus chers nourrissons.

Vous avez vu souvent en été une blonde forêt d'épis dorés au soleil, à peine agités par le vent ; si parfois Eole, ou Borée, ou le violent Zéphyre vient à souffler à l'occident, aussitôt s'élève autour de vous une tempête d'épis entre-choqués, pendant que plus haut, sur vos têtes, le balancement du hêtre ou du peuplier d'Italie fait entendre un frissonnement poétique... Tel est l'effet que produit dans notre drame le souffle impétueux du grand Shakspeare, lorsque, arrivé à cette limite extrême de sa tragédie, le poëte français emprunte au vieux William sa passion, son énergie et sa colère. Aussitôt tout frémit et tout tremble dans notre drame agrandi ! Aussitôt disparaît cette poétique affectation de l'antique poésie, ce soin minutieux et cette copie laborieuse des modèles.

Certes, M. Jules Lacroix a bien fait de ne pas quitter ce manteau de pourpre et d'or, de prendre par la main l'histoire romaine; mais je le loue et je le vante, une fois arrivé à la catastrophe et au dénoùment final, de s'être précipité, la ij tête la première, dans les eaux de Shakspeare, ce fleuve débordé qui a touché à tous les rivages de la Grèce et de l'Italie,

ET JUGEMENTS LITTERAIRES. 32i

' de l'Angleterre et de la France. Les uns et les autres, depuis

; Voltaire, nous avons été élevés sous ce portique que l'on

! appelle : Jules César, tragédie de Shakspeare ' Pas un de

nous qui n'entende encore résonner à son oreille charmée les

bruits de la rue et les cris de l'émeute romaine. Quel César

I plus éblouissant que le Jules César de Shakspeare ! Quel

demi-dieu mieux fait pour être adoré de cette multitude avide

I de nouveauté ! Quel bruit de fêtes et quel fracas de victoires

dans cette foule où déjà la voix prophétique a fait entendre le

cri sinistre : César, prends garde aux Ides de Mars!

Tout ce qu'il a pu prendre au Jules César de Shakspeare, M. Lacroix l'a pris avec cette fermeté de main et de diction qui fait partie de son talent; le public, de son côté, s'est laissé prendre à ce dénoûment terrible où respirent la verve, l'émotion, les passions et la poésie du grand Shakspeare!

Dans le drame de M. Jules Lacroix, ce meurtre s'accomplit sous nos yeux; le héros est seul et frappé de tous. Rien n'a égalé l'effroi et le saisissement du parterre à la vue de cette longue tragédie : César qui chancelle et qui tombe; ce féroce Brutus qui frappe au cœur en détournant les yeux, ce silence du coup de poignard, puis bientôt la multitude ameutée autour de l'homme assassiné, et contemplant ce noble sang avec terreur d'abord, avec pitié bientôt, en un mot, comme dit Cicéron : « Ce drame sans exemple dans le monde, la liberté retrouvée, et point encore de République! » Tels sont les éléments de cette dernière partie, où l'on vous montre le peuple de Rome entraîné par Antoine, pillant, brûlant toutes choses, et massacrant, pour venger César, quiconque porte un nom pareil au nom de ses meurtriers.

A cette dernière scène, un débat s'est élevé entre plusieurs spectateurs quelque peu rouges, et plusieurs spectateurs par trop impatients. Les uns ont applaudi le meurtre de César (comme on a applaudi à la Porte-Saint-Martin les assassins

du comte Rossi!); les autres ont protesté par leur indignation et par leurs cris ; mieux valait écouter en silence cette terrible tragédie et profiter de ses terribles enseignements.

En effet, César est mort, mais il nous reste à faire le compte de ses meurtriers. Shakspeare s'en est chargé, et M. Jules La-croix à son exemple.

Composé avec ces rares, poétiques et curieux éléments d'une grande et terrible histoire qui est un peu notre histoire, et tout rempli de ces dangers qui sont nos dangers, de ces passions qui sont nos passions, ce Testament de César vous représente un très-grand drame qui mérite l'attention et la curiosité de la foule. Dans ce vaste espace, un peu trop vaste peut-être , le drame respire à l'aise; la comédie y est abondante, l'enthousiasme facile, la curiosité toujours éveillée! Ces hommes et ces femmes qui frôlent l'abîme nous apparaissent, celles-ci dans toute leur grâce et ceux-là dans toute leur majesté. L'image de César , éclatante de toutes les grandes vertus et- de tous les grands vices , prête beaucoup de sa lumière aux passions environnantes et elle les fait valoir : Brutus est peut-être un peu trop représenté comme un visionnaire de meurtre et de vengeance; Cassius, l'avantdernier Romain, est calomnié à coup .sûr, — du moins on y gagne un conspirateur tout nouveau ; le jeune Octave est habilement indiqué; de toutes ces dames romaines, la plus charmante est Cléopâtre, le serpent du Nil.

Oui, ce beau drame a réussi! Oui, pendant cinq heures d'émotion, de pitié, d'intérêt et de terreur, le public s'est laissé prendre à ces beaux vers! Oui, nous avons compté une à une, sans fatigue, non pas sans horreur, les vingt-trois blessures de César !

Jules Janin.

{Journal des Débats. — 12 novembre 1849.)

La piicc de M. Jules Lacroix a ce miritc aujourd'hui singulièrement rare au théâtre d'être faite par un lettré. Nkiintenant les gens qui réussissent d'ordinaire aux choses dramatiques sont étrangers à ce qu'on appelait autrefois humaniorcs litterœ ; en français : ils n'ont pas fait leurs humanités, belle expression qui indiquait que pour être vraiment digne du nom d'homme, il fallait connaître à fond ces nobles secrets de la pensée et du style, ce précieux dépôt légué par l'antiquité au monde moderne.

Sans doute ils ont beaucoup d'habileté, de savoir-faire, d'esprit même et d'observatton, mais ils écrivent un patois vulgaire; on ne sent pas, dans leur phraséologie insipide, la forte saveur des origines. C'est une bonne fortune pour un' critique de rencontrer un de ces ouvrages écrits avec la sérieuse conscience du savant et du poëte.

Le Testament de César a les qualités mâles et robustes que nous aimons; tout y respire la force virile, et cela n'est pas étonnant. M. Jules Lacroix s'est nourri de moelle de lion, de Juvénal et de Shakspeare, qu'il a traduits tous deux avec une âpre fidélité et une vigueur peu commune.

Nous sommes heureux, pour l'honneur du public, que le Testament de César ait si bien réussi. Non, il n'est pas vrai, comme beaucoup de gens qui ont leurs raisons pour cela le donnent à entendre, que le public ne se plaise qu'aux vaudevilles frelatés, aux pièces à surprise, d'où jaillissent des effets pareils à ces diables lampassés de drap rouge qui s'élancent de tabatiiires perfides ; il est capable de s'intéresser à autre chose qu'à l'éternel mariage de M. Arthur et de M'^'^ Henriette.

Ces grands caractères, ces nobles sentiments exprimés dans un pur langage, cette forte poésie, abreuvée aux sources antique.^, ne forment-ils pas un spectacle aussi attrayant que cette suite d'entrées et de sorties, adroitement combinées, à quoi se réduit l'idéal des pièces ordinaires? Assurément, et la foule

des spectateurs qui se presse au Théâtre-Français pour entendre le Testament de César, en est une preuve.

Le Testament de César est un heureux titre; il a l'avantage de désorienter l'imagination et de la détourner de la catastrophe trop prévue d'avance; en outre il rajeunit un sujet un peu usé.

M. Jules Lacroix, outre ce qu'il a apporté de son propre fonds, s'est inspiré librement de Shakspeare.

Dans ie drame de Shakspeare, c'est Brutus qui est le héros. Jules César, bien qu'il donne son nom à la pièce et la fasse vibrer de son souffle puissant, y paraît à peine et ne fait que la traverser pour aller tomber sanglant au pied de la statue de Pompée. Dans l'œuvre de M. Jules Lacroix, c'est la figure dessinée avec le plus de soin et d'amour.

Chose singulière! Brutus, qui se croyait républicain, n'était que conservateur. L'idée nouvelle, l'idée libre et féconde, ce n'était pas lui, mais César qui la représentait ; Brutus ne formulait que le passé; nourri des traditions stoïciennes, il voulait opérer un retour violent aux vieilles mœurs ; prenant la dureté primitive pour de la vertu, il comprenait peu l'homme, et, comme tous les monomanes, ignorait la vie réelle : pur, austère, sobre, il avait toutes les qualités négatives. Aucun de ces défauts qui rendent sociable ne déparait ce caractère tout d'une pièce, mais médiocre, quoi qu'on en ait pu dire, médiocre surtout relativement à César, la plus grande figure humaine qui se soit jamais promenée sur notre petit monde : Brutus était classique, et cherchait dans les philosophes des autorités pour le meurtre. Quant à son époque, il ne s'en était pas douté; il n'avait pas senti les tressaillements de vie universelle qui faisaient palpiter le sein de César, et ne soupçonnait pas le monde nouveau qui allait surgir. L'action de Brutus a rendu la République impossible pen-

dant bien des siècles, et la liberté saigne encore par les blessures de César.

Le sujet en lui-même, nous n'avons guère besoin de le raconter; il n'en est pas de plus connu, de plus présent à la mémoire des hommes pourtant si oublieuse ; on dirait que tout cela s'est passé hier, tant l'impression est vive et récente. Vingt siècles n'ont pas encore eu le temps d'éponger le sang de César sur les marches du Capitole!...

Mais nous indiquerons avec plus de détail la partie inventée par M. Jules Lacroix, la partie romanesque qui, si l'on peut s'exprimer ainsi, serpente autour de l'histoire comme un pampre léger autour d'une sévère colonne antique.

(Suit V analyse très-détaillée de la pièce, jusqu'au meurtre de César entrant au Sénat.)

Cette scène terrible, exécutée dans toute sa crudité historique, a fait frissonner la salle.

Puis vient l'admirable harangue d'Antoine, imitée de Shak- \ speare, véritable chef-d'œuvre d'adresse et d'éloquence où la connaissance du cœur humain éclate à un degré si prodigieux.

Antoine, déployant le manteau de César et montrant les trous faits par les poignards des conjurés, a produit sur les spectateurs un immense effet de pitié et d'indignation.

I Le début de M. Jules Lacroix est un coup de maître. Les précieux conseils d'Alexandre Dumas, chez qui le sentiment du théâtre est inné, lui ont fait éviter les écueils où se brisent beaucoup de jeunes talents.

Son style est net, ferme, sa versification solide, nerveuse,

correcte. Le seul reproche qu'on puisse adresser à l'un, c'est

d'être quelquefois un peu trop tendu, et à l'autre d'être trop

rigoureuse, trop carrée, trop chargée en richesse à la rime,

ui. 28

magnifiques défauts, dont le poëte, en dépit de la critique, fera bien de ne pas trop se défaire.

Ce succès tout littéraire sera un succès d'argent et qui se prolongera. Depuis longtemps la scène française n'avait vu une œuvre si remarquable.

La pièce est admirablement jouée. Geftroy, qui est un peintre distingué et un comédien d'élite, a composé le rôle de César avec une intelligence parfaite de l'antique et du personnage. Il y a été grand, simple, familier, charmant. Brutus ne pouvait avoir un meOleur interprète que Beauvallet. Beauvallet n'a pas fait du noble Brutus un traître de mélodrames, ce qui était l'écueil à redouter. Il s'est montré froid, calme, digne, sévère, presque sacerdotal, comme l'impassible exécuteur d'une pensée grande et terrible. Ligier a dit avec beaucoup d'art, d'éloquence et d'entraînement la magnifique harangue sur le corps de César. Et c'était là, certes, un morceau difficile à faire passer devant un public français, en face d'un cadavre sanglant, et en agitant un manteau souillé comme un linge- de boucherie.

Quelle charmante Cythéris que M^c Brohan, et comme on conçoit bien la rage de Cassius de n'en être point aimé ! Avec son sourire étincelant, elle illuminece délicieux premier acte ; elle ne fait que paraître, mais l'éblouissement en reste pour toute la pièce !

Théophile Gautier.

{Presse. — 19 novembre 184g.)

Je n'admets un prologue que comme une exposition plus saisissante, et surtout comme l'expression plus manifeste de la pensée de la pièce. Ici la pensée m'échappe. Que m'importe Cassius, et qu'est-ce que Cassius dans le meurtre de César? Une de ces causes fortuites qui déguisent la cause

réelle d'un fait considérable. Ce n'est donc pas Cassius que devait nous montrer le prologue.

A moins cependant que, prenant pour point de départ la débauche de Cassius, et pour terme Brutus, désespéré d'avoir mis sa vertu au service du désordre, — le poëte ne se soit proposé de faire la satire sanglante des conspirations; mais nous verrons bientôt qu'il n'a pas su ou tout au moins qu'il aurait négligé de marquer nettement ce dessein.

A partir du prologue, Cassius, ce mauvais instinct des soulèvements populaires, ce côté matérialiste et sensuel des révolutions, le Cassius de Shakspeare enfin, disparaît ; la conjuration n'est plus représentée, — je mets en dehors les comparses, — que par Brutus, l'âme généreuse et pure, la révolte idéalisée, le spiritualisme pour ainsi dire de l'émeute et de l'insurrection. M. Jules Lacroix n'a pas nettement défini les principes diiférents qui doivent diviser César et Brutus. Il y a entre César et Brutus une scène du plus grand style, une scène où s'échangent des pensées dignes du fondateur de l'empire romain, et dignes du dernier fils de la sagesse antique; le public l'a souvent interrompue par ses applaudissements, et son enthousiasme eût éclaté plus souvent encore, si la voix de GetFroy n'en eût laissé tomber par moments les plus beaux effets.

Brutus est l'homrne du passé. César est l'homme de l'avenir. Mais quel est cet avenir que César prépare au monde ? Quel est ce passé que Brutus regrette.''

L'ensemble échappe au spectateur. Ce que l'on juge le mieux, c'est la beauté des parties; mais aussi, que de rares et admirables morceaux! quelle mosaïque de haut prix, où nos meilleurs souvenirs nous sont représentés tour à tour sous la forme de la plus excellente poésie ! Catulle, Anacréôn, Horace, Juvénal et Shakspeare. Le drame de M. J. Lacroix est un écrin plein de riches joyaux, mais de joyaux assortis

avec un goût merveilleux, travailles et enchâssés avec la plus rare industrie. Comme je le disais à l'occasion de l'Ecole du monde, il y a là un poïte. Il y a plus qu'un poëte, il y a un poëte dramatique, il y a un poëte sage et passionné, prudent et fort, calme et inventeur.

La scène des trois testaments est nouvelle et ingénieuse, elle a de la grandeur, et elle a du comique : il s'agit de l'empire du monde que les dieux donnent aux éclats de la foudre, et qui se vole comme dans une intrigue de valets. Le Théâtre- Français avait raison de promettre au public une œuvre considérable. Le Testament de César est une grande chose et un grand spectacle. M. Lacroix débute d'une façon magistrale. Du premier pas il s'empare de la scène. Applaudissons à ce victorieux^ qui commence par un double succès de gloire et de fortune. Celui-là semblait impossible. Le voilà réalisé.

Ed. Thierry.

{Assemblée nationale. — 12 novembre 1849.)

Le Testament de César, lisez les Testaments de César, car il y en a trois dans cette pièce qui a été jouée hier devant un parterre nombreux et choisi. Cette première représentation a été même honorée de la présence du président de la République.

L'avènement du premier magistrat de la République dans la royale loge d'avant-scène était bien fait pour donner du piquant à ce drame politique, dont nous nous contenterons d'esquisser le plan, d'indiquer la portée, pressé que nous sommes par le peu de temps accordé à notre rédaction.

Pour qui a lu le Jidiiis César de Shakspeare, il y a une certaine satisfaction à voir comment M. Lacroix a, plus ou moins heureusement, fondu les scènes et les idées du grand poëte anglais, dans une intrigue qu'il a cherché à rendre sienne,

sans cesser de s'appuyer, tantôt sur l'histoire et tantôt sur ses devanciers, qui ont, en grand nombre, exploité ce beau sujet de la Mort de César.

Le César de M, J. Lacroix a dans la tête ce je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue, ce quelque chose d'irréalisable et d'indécis qui trouble la vue des hommes politiques lorsque les sentiments de l'homme de bien se mêlent en eux à l'absence de principes arrêtés. Il forme un rêve dans le genre de celui que Montesquieu d'abord, et M. de Jouy ensuite, ont prêté à Sylla. Ce n'est pas à la royauté qu'il prétend, ou plutôt, s'il veut la royauté, il ne la souhaite que pour affranchir l'univers entier, et il s'écrie, de bonne foi ;

Je suis l'Humanité!

On devine que, devant une pareille prétention, le républicanisme de Brutus qui veut seulement la liberté pour Rome, lui paraît singulièrement mesquin. Aussi, ne sedonne-t-il pas la peine d'agiter avec lui cette thèse si souvent débattue de la préférence à donner à l'état monarchique ou à la république : ce qui eût pu être un peu audacieux après la grande déHbération politique de Cinna, — mais quand on refait la Mort de César de Voltaire, il n'est pas de témérité qui puisse vous être reprochée, et Ton se contente de dire à Brutus :

L'antique liberté n'a fait que des esclaves.

Ce à quoi Brutus répond que Rome a deviné les projets de César, etc. :

Et le trône qui monte au-dessus de la loi...

Une triple salve d'applaudissements a accueilli ce vers prononcé à la barbe de M. le président de la République. Aussi César a été également applaudi avec beaucoup de chaleur, quand il rappelle au stoïque Brutus l'indignité présente et les erreurs passées de ceux qu'il a associés à ses projets d'affran- III. 28.

33o OPINIONS

chissement, de tous ces farouches républicains de la veille^ qu'il appelle :

Les reptiles fongeux de la société...

'lu veux les rendre purs, c'est toi qu'ils souilleront.

Le coup de poignard qui termine le triomphe de César a été fort mal accueilli. Et l'auteur, c'est une justice à lui rendre, partageant tout à fait les idées du public qui s'éloigne de plus en plus de ces atrocités qu'amènent les divisions politiques, a consacré tout un épilogue à flétrir l'attentat commis pour le triomphe d'un parti ou d'une opinion. C'est Brutus sur le champ cie bataille de Philippes, alors que son dernier espoir s'est évanoui, et qu'il se voit resté le seul des hommes qui ont trempé leurs mains dnns le sang de César. Sombre, entouré de débris, appelant de son regard le fantôme qui lui a promis sa visite au moment suprême, il se demande s'il a commis un forfait exécrable en tuant César, ou s'il n'a obéi qu'aux inspirations du seul patriotisme.

I']t faut-il avouer Que i'infame poignard trauclie sans dénouer?

^' Au théâtre, les paroles dites en dernier sont les seules qui restent, parce qu'elles se présentent comme le fruit de l'expérience et comme le cri de la conscience de l'auteur. La fin d'une pièce a quelque rapport avec la fin de la vie.

L'idée de M. J. Lacroix aura l'approbation des honnêtes gens de toutes les opinions; il ne faut, au changement des partis, d'autres armes que celles du raisonnement, de la persuasion, de la reconnaissance surtout, et les poètes ont raison de flétrir ces actes abominables trop longtemps présentés à notre adiniration, et qui n'en sont pas moins des assassinats.

Il y a de beaux vers dans l'œuvre de M. J. Lacroix; c'est la

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. 33 i

partie brillante de son drame; mais le plaisir de les entendre dure trop longtemps.

[Galette de France. — 12 novembre 1849.)

M. Jules Lacroix n'entre pas directement et de plain-pied dans le sujet; avant de pénétrer au plus profond du sombre stoïcisme deBrutus, le poète mous mène, par des sentiers parsemés de langueurs et de roses, chez la courtisane Cythéris, la belle Grecque amoureuse, qui fait fleurir à Rome l'art irrésistible des Aspasie et des Phryné. Est-ce la Cythéris que Plutarque donne à Antoine pour maîtresse, cette dangereuse Corinthienne aux longs cils, aux regards de feu, à la voix mélodieuse, que le triumvir lançait sur son charj dans la Grèce et dans l'Asie, la Cythéris, déesse ardente de ses monstrueuses orgies ?

Mais ce n'est pas Antoine, c'est Cassius qui aime Cythéris ; M. Jules Lacroix a fait de ce violent et railleur Cassius, de ce cœur envieux, de cette âme intéressée, de ce rude homme de guerre, un galant que ne renieraient ni Tibulle ni Ovide ; il soupire des vers amoureux; il s'efforce de séduire la courtisane par de riches présents et des paroles pleines de désir et de tendresse ; cette galanterie et cette grâce erotique de Cassius font involontairement penser au Brutus dameret dont parle Boileau.

Enfin survient Brutus; voici cet esprit inflexible, cette rêverie sombre, cette idée tenace et invinciblement liée au passé par une logique terrible; il entre et commence avec César un de ces entretiens où les deux pensées, les deux mondes que ces deux hommes personnifient, se prennent corps à corps et luttent avec éloquence; d'un côté, l'antique république; de l'autre, la monarchie; la vieille et austère Rome qui se débat, dans sa dernière angoisse, par la voix d'un philosophe obstiné,

contre la Rome des Césars, la Rome impériale, colosse monstrueux qui a conquis l'univers, et dont l'univers s'est vengé en lui envoyant toutes les corruptions et tous les vices. La scène est magnifique; elle étincelle , "de belles pensées et de beaux vers.

Maintenant la lutte entre César et Brutus est directe, et mène peu à peu à la catastrophe. On voit César toujours magnanime, calme, et poursuivant la pensée du rajeunissement de Rome sous une forme nouvelle. Le monde antique meurt et s'arrête; qu'un nouveau monde naisse de ses ruines. M. Jules Lacroix a fait de César une sorte de précurseur ; ce n'est peutêtre pas le vrai César, mais certainement c'est le César de M. Michelet : « Caton est la loi, dit quelque part cet historien hardi, César est l'humanité. » Et ailleurs : « César, mort, apparut épuré et expié; c'est qu'il avait été, malgré tant de souillures, l'homme de l'humanité. »

Je termine ici cet examen fait à la hâte d'un drame représenté hier, et qui a fini à une heure du matin : le sujet, les personnages, l'exécution, le talent de l'auteur, la nature delà pièce prêteraient à une critique moins incomplète et soulèvent mille autres questions que je n'ai ni le temps ni la possibilité de traiter dans ces lignes rapides et improvisées. II me reste tout au plus l'espace nécessaire pour louer le mérite du poëte.

Depuis longtemps on n'avait entendu une œuvre plus mâle, plus consciencieusement étudiée, revêtue d'un style plus énergique, d'une poésie plus soutenue, plus colorée, puisée plus savamment aux sources de l'antiquité, et nourrie de plus fortes pensées. Peut-être même M. Jules Lacroix abuse-l-il de cette connaissance qu'il a des écrivains et des choses de Rome et d'Athènes.

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