‹ ThéâtreChapitre 198 sur 201 · ROLLE · texte numérisé non relu

ROLLE

(Constitutionnel. — 12 novembre 1849.)

M. Jules Lacroix, poctc sérieux et enthousiaste, passionné pour le grand art, a montré par ses traductions de Perse, d'Horace, de Juvénal et du Macbeth de Shakspeare qu'il possède un esprit original, une forme splendide et une trèssérieuse érudition. Mais au théâtre il n'a pas osé être luimême (car quiconque sera réellement shakspearien sera en même temps soi-même), et il a subi le pathos de ses devanciers. En un mot, il a vu Shakspeare à travers notre tragédie française. Il a accepté des conventions; et les conventions au théâtre sont la même chose que ces concessions, qui, en politique, mènent à l'échafaud. Il n'a osé s'affranchir ni des idées sublimes, ni du langage sublime, ni de la mise en scène sublime.

Là est la condamnation de M. Jules Lacroix. Bien que sa muse ait donné un grand coup d'aile, elle n'a pu franchir qu'à moitié le cercle des vieilles conventions.

Ceci posé, je m'empresse de dire que cette tragédie est une très-belle et très-remarquable pièce, où les beaux vers, les belles scènes et les sentiments grandioses abondent d'un bout à l'autre. Si les caractères n'y sont pas humains et taillés dans un seul bloc, il faut au moins reconnaître qu'ils ont été reconstitués historiquement d'une manière très-patiente et très-ingénieuse.

Tout cela est savamment, finement, consciencieusement étudié par un érudit qui sait bien le latin et le français, par un poëte qui est à la fois un savant et un artiste. Il n'y manque, eh! mon Dieu, rien que la naïveté, le grand mérite de Lafontaine et Shakspeare !

Dès l'exposition du drame, un parfum très-pur de l'antiquité révèle le poëte. César maître du monde, adoré dans Rome comme un dieu, vainqueur des Gaules et de l'Afrique, tenant à ses pieds la noblesse tremblante et le peuple ébloui

par tant de génie et de bonheur, César oublie auprès de la grecque Cythéris toute cette gloire effrayante, et se console de sa grandeur aux pieds de cette courtisane adorée. Dans César, c'est l'homme seul que Cythéris aim.e d'un amour éperdu, ou plutôt elle aime tout en lui : le conquérant héroïque et le demi-dieu soumis, le maître au fier sourire et l'amant couronne de lauriers.

C'est au deuxième acte qu'apparaît la grande figure de Brutus, austère et grave comme la Liberté. Dans une conversation politique qui est un des plus beaux morceaux de l'ouvrage, le tribun supplie César de ne pas déshériter Rome de la liberté féconde. Plein d'enthousiasme, il trouve dans son cœur les plus magnifiques accents et paraît rayonnant des splendeurs de la vérité elle-même.

Le quatrième acte, plein d'invention et d'originalité, appartient tout entier à M. Jules Lacroix. Un festin splendide réunit César, Octave, Marc-Antoine et Cléopâtre. Une esclave couronnée chante des stances d'Horace, tandis qu'au dehors l'éclair luit et la foudre gronde.

Tout le dénoûment, les prières de Calpurnia, l'assassinat sur les degrés du Capitole et le magnifique discours d'Antoine, qui exaspère le peuple en lui montrant le manteau de César déchiré et sanglant, toutes ces scènes immortelles appartiennent à Shakspeare. Seulement, traduire comme les a traduites M. Jules Lacroix, c'est créer.

Théodore de Banville.

{Le Dix Décembre, journal de l'Ordre, — 12 novembre 1849.)

, M. Jules Lacroix est un des plus habiles et des plus exquis

' ciseleurs dans cette belle orfèvrerie du vers français, qui, en

! nos jours de pénurie littéraire, compte, en dehors des artistes,

I si peu d'amateurs. Cet .ouvrier consommé du rhythme et de la

[ rime avait publié déjà des traductions de Juvénal, de Perse et

[ surtout du Macbeth de Shakspeare, qui, par la scrupuleuse

' exactitude, l'intelligence approfondie du texte et la beauté de

I' leur forme propre, avaient paru de véritables tours de force,

et des chefs-d'œuvre de patience et d'art. M. Jules Lacroix, —

! dont nous connaissons encore des sonnets de la plus belle

eau, — s'était fait ainsi, comme traducteur, une réputation

• méritée parmi les lettrés. Les peintres originaux ont, sans

j nul doute, plus de puissance et plus d'éclat; mais demandez

aux peintres eux-mêmes s'ils n'estiment pas, avec une sorte

de reconnaissance, cet art difficile et sévère de la gravure !

Aujourd'hui, M. Jules Lacroix a voulu s'inspirer moins directement et plus librement des maîtres... D'après deux maîtres morts et avec les conseils d'un maître très-vivant, I dont il est loin de méconnaître, nous en sommes sûrs, le généreux concours, il a obtenu hier soir au Théâtre-Français le succès le plus honorable et le plus légitime.

C'est le splendide sujet de la mort de César que M. Jules Lacroix a choisi, et il n'a fait que suivre en cela la trace des travaux et des prédilections de toute sa vie.

Le public a paru très-franchement s'intéresser aux discussions et aux théories politiques. Qui prenait parti pour César, qui pour Brutus. De braves gens du parterre ont même crié : Vive la République ! et nous avons vu le moment où les Romains modernes allaient porter la peine de Tinconstance des Romains anciens.

Mais quoi! le président de la République, qui assistait à la représentation dans sa loge d'avant-scène, n'a pas apparemment l'ambition rusée d'Octave, et le triumvirat de MM, Dufaure, de Tocqueville et Lanjuinais, qui applaudissait fort

dans une loge de la galerie, ne veut pas, que nous sachions, renouveler Brutus, Cassias et Casca, et n'a guère conspiré qu'au succès du Testament de César.

M. Jules Lacroix a gardé dans les discours de son drame historique la haute impartialité que Shakspeare a fait plus directement ressortir des événements. César est convaincant, mais Brutus est convaincu. Seulement, l'épilogue flétrit en beaux vers, qui ont été admirablement accueillis, l'horreur du meurtre politique, rendu plus abominable encore dans la pièce par l'horreur du parricide.

Le Théâtre-Français a monté la tragédie avec beaucoup de luxe et de soin. MM. Beauvallet (Brutus), Geffroy (César), Ligier (Antoine), M^^ Mélingue (Porcia) et Mii« Nathalie (Cléopâtre) ont recueilli de nombreux applaudissements. C'a été une magnifique soirée littéraire dont il faut remercier notre première scène.

{V Evénement. — 12 novembre 1849.)

Nous sommes encore sous le charme du magnifique langage que nous avons entendu hier soir à la Comédie-Française, et, en présence des autres nouveautés qui réclament leur tour d'inscription, jamais nous n'avons regretté, autant qu'aujourd'hui, le peu d'espace accordé à nos causeries hebdomadaires. De par la politique et le roman, il nous est enjoint de ne point excéder trois modestes colonnes (cercle de Popilius que nous ne pouvons franchir!) quand le Testament de César en demanderait à lui seul quatre fois autant.

Dans l'impossibilité où nous sommes d'analyser comme il convient cette œuvre importante, nous nous réservons de faire ce travail dès que la clôture des débats de la haute cour de Versailles nous permettra de prendre un peu plus de champ.

Dès à présent, contentons-nous d'enregistrer, pour l'acquit' de notre conscience, l'un des plus beaux succès littéraires

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. SSy

dont puisse s'honorer notre première scène. Nourri des saines traditions de l'antiquité, M. Lacroix a su grouper avec infiniment de bonheur, à côté des mâles figures de César, de Brutus, et d'Antoine, celle de Porcia, la stoïque compagne de Brutus et deCalpurnie, lafemmetimide deCésar. Cesdeux influences sont contrebalancées par l'ambition naissante d'Octave, et le maître du monde flotte, -incertain, entre ces trois rivalités jalouses.

L'exécution a été constamment à la hauteur de l'œuvre. Beauvallet a reproduit avec une vigueur toute romaine le personnage de Brutus; et la harangue d'Antoine, prononcée par Ligier, a fait éclater un tonnerre d'applaudissements. Bref, cette soirée, que l'auteur peut marquer d'une pierre blanche, laissera des souvenirs ineffaçables parmi ceux qui prennent encore quelque souci de la littérature et de l'art dramatique.

Charles Romagkv.

{La Liberté. — 12 novembre 1849.)

Depuis longtemps, notre littérature dramatique semblait avoir renoncé aux ouvrages sérieux et étudiés. L'introduction des petites ressources, des petits effets à la mode et de certaines routines avait enlevé aux travaux historiques euxmêmes leur intérêt et leur gravité, en substituant à la vérité des arrangements que l'on croyait nécessaires. M. Jules Lacroix, déjà connu comme latiniste par des traductions de poètes classiques, vient enfin de rompre nettement avec les habitudes vicieuses que Melpomène avait prises. L'œuvre représentée hier soir est considérable; elle a dû coûter à l'auteur autant de mois que l'on consacre ordinairement de jours à l'achèvement d'un drame. N'eût-elle que ce mérite, ce serait encore assez pour lui donner droit aux égards et à l'attention de la critique.

Cependant, M. Jules Lacroix a payé son petit tribut au faux m. 29

goût et à la mode. Le testament, que l'affiche annonce, n'est qu'un incident un peu puéril ajoute au véritable sujet, qui est la mort de César. Sur le titre, on devait s'attendre à voir l'ouvrage commencer au point où il finit, c'est-à-dire à la succession à l'empire, aux efforts de Brutus pour réveiller le sentiment républicain, à la bataille de Philippes, aux démêlés d'Antoine et d'Octave; et ce sujet, neuf au théâtre, pouvait offrir des beautés de p'-emier ordre. Nous l'aurions préféré à l'autre, à cause de sa nouveauté ; mais acceptons ce qu'on nous offre, bien que Voltaire et Shakspeare l'aient tous deux défloré. César, Brutus, Cassius, Antoine et Octave sont des figures auxquelles on ne s'attaque pas sans demeurer plus grand qu'on n'était avant de les avoir abordées. Pour en finir tout de suite avec l'invention qui justifie le titre, disons ce que c'est.

L'épiiogue montre Brutus après la bataille de Philippes, pleurant l'esclavage inévitable de son pays, doutant de la vertu et de lui-même, appelé par le fantôme de son père, et finissant comme Caton, par le suicide.

Il faut rendre justice au poïte, en reconnaissant qu'il n'a point cherché le succès éphémère des allusions. Certaines gens n'auraient pas demandé mieux que de l'y aider; mais avec une bonne volonté évidente, ils ont échoué devant le sérieux de l'auteur, ils n'ont qu'à peine réussi à souligner deux ou trois vers dont l'application vague aux choses présentes était si tirée par les cheveux, qu'elle n'a produit aucune émotion. L'ouvrage de M. Jules Lacroix n'a qu'une impor" tance littéraire, et c'est beaucoup.

Paul de Musset.

(Le National. — 12 novembre 184g.)

■ Mais pourquoi reste-t-il si peu de place à l'œuvre

capitale de la semaine, à ce Testament de César, que nous attendions depuis si longtemps avec des impatiences de légataire universel, et qui s'est ouvert hier soir pour léguer à cha^ cun de nous sa large part de nobles pensées et de beaux vers ? Nous sommes sortis à une heure du matin de la Comédie- Française, avec des éblouissements plein les yeux, plein l'oreille et plein le cœur. Ne nous demandez donc pas une analyse complète, une étude approfondie de ce drame gigantesque, comme Shakspeare^ dont le génie l'a inspiré. Et puis est-ce là un drame, est-ce là une tragédie? N'est-ce pas plutôt un sublime papyrus antique, qui ressort tout à coup des mines d'Herculanum et de Pompeï, Quelle vérité, quelle couleur, quelle poésie ! Comme c'est bien la Kome de l'agonie républicaine, la Rome envahie par les ^^aincus, la Rome s'endormant à la fois dans le luxe et dans la mort.

Puis comme César est compris, et largement dessiné!

Le César à la fois généreux et malhonnête homme avec son siècle, orateur, grammairien, poète, artiste en tout, conquérant comme Alexandre, politique comme Napoléon, amoureux comme lord Byron, ce César manqué de l'Angleterre !

Brutus, Antoine, Cassius, Octave, Porcia, Cléopâtre, Calpurnie, toutes les figures de cette grande épopée sont autant de statues que M. Jules Lacroix a sculptées dans son diame, et que reconnaîtraient les Romains de la vieille Rome.

{Ici de longues citations.)

Et cent autres admirables poésies! Mais la place manque, et nous nous réservons de revenir lundi prochain sur le Testament de César. Quant à l'auteur, M. Jules Lacroix, si bien nourri de la tradition romaine et grecque, nous n'en dirons que trois mots^ mais qui valent à eux seuls tous les éloges : C'est un vrai poète!

A propos, quelques silïïets se sont fait jour à travers l'en-

thousiasme général. C'était à l'action de Brutus qu'ils s'adressaient. Eh, mon Dieu ! laissez donc les susceptibilités politiques au bureau des cannes et des parapluies, et ne jugez sur la scène que l'histoire, l'art et la poésie! ce sont là les seuls

dieux du théâtre.

Ch. Deslys.

[Le Crédit. — 12 novembre 184g.)

Voici venir la grande scène, la partie vraiment

capitale de l'ouvrage : Brutus et César, le fanatisme et le génie, la barbarie et la civilisation, sont en présence. — Brutus, dit César, un monde inconnu menace Rome; veux-tu m'aider à sauver Rome ? De ces noires forêts de l'antique Germanie, des hordes entières se précipiteront sur nous comme les vagues de l'Océan; seul je puis les refouler, seul je puis retarder d'un siècle l'agonie du vieil empire! Commande pour moi ici : je te gagnerai des batailles là-bas; tu seras mon compagnon, mon héritier : à nous deux nous porterons le monde.

— César, ta puissance m'épouvante, répond Brutus : je te crains parce que tu es trop grand pour une république, je te fuis pour rester seul avec moi-même. A ce soir ma réponse.

M. Jules Lacroix a mis dans ce passage une profondeur politique et historique véritable : étincelante de poésie, magnifique de pensée et de style, cette scène restera au théâtre comme une des plus belles pages qui aient été écrites depuis Cinna.

Il est certain que depuis bien longtemps la Comédie-Française n'a donné une œuvre aussi sérieuse que le Testament de César: rarement aussi on a vu dans une représentation uneréunion de talents comme ceux qui ont interprété le drame de M. Lacroix. Mais il est très-vrai, d'un autre côté, que la pièce est terriblement longue, qu'on devra nécessairement lui faire de fortes coupures et la débarrasser d'un surcroît de richesses,

si, comme un navire trop chargé, on ne veut la voir couler bas.

Ainsi dégage', le drame sera, nous n'en faisons nul doute, un des grands et beaux succès de ce temps-ci.

Alfred Dauger.

{Le Pays. — 12 novembre 1849.)

Constatons, avant tout, le succès de ce drame, habilement conduit, plein d'intérêt et d'action et qui témoigne chez son auteur d'une préoccupation constante des effets véritablement littéraires. Nous reprocherons seulement à M.Jules Lacroix de ne s'être pas assez livré à lui-même et d'avoir fait de trop fréquents emprunts aux poètes qui avaient traité déjà le même sujet. Shakspeare lui a fourni le fond de plusieurs scènes ; Voltaire lui a donné l'idée de faire de Brutus le fils adultérin de César, idée assez malheureuse et qui prête à des combinaisons dramatiques trop vulgaires. Quand Brutus se demande s'il doit frapper César, c'est bien assez de la lutte qui s'engage entre les plus nobles instincts de son âme, l'amour passionné de la liberté, l'horreur du sang et l'incertitude où il est de reconnaître au juste si César est un tyran et s'il a mérité la mort. Vue de cet hauteur philosophique, la situation de ^Tulns jugeant César dans l'impartialité de sa conscience, et demandant conseil au livre de Platon ouvert devant lui, à côté de son épée nue posée sur la table, est d'un grand intérêt dramatique. La paternité supposée de César amoindrit la situation, en ouvrant la porte au mélodrame.

Les réserves de la critique faites, nous devons signaler les beautés nombreuses de la pièce de M. Lacroix et y reconnaître des c|ualités brillantes qui appartiennent en propre à l'auteur.

{Le Charivari. — i3 novembre 1849.)

Le très-beau drame de M. Lacroix a été joué avec soin, avec étude par les acteurs de la Comédie-Française.

Il ne me reste plus de place pour les citations, quelques vers isolés et détachés d'un bel ensemble ne donneront qu'une idée trop imparfaite de la magie du style. C'est au premier acte que le talent poétique de M. Jules Lacroix s'est révélé avec le plus de puissance : c'est une idylle voluptueuse, mais sans fadeur; Gythéris se laisse glisser d'un lit de repos aux pieds de César; elle lui dit avec passion :

Je suis à vos genoux, César, comme le monde.

On a particulièrement applaudi ce vers :

C'est faute d'une main que s'écroule un empire!

Le président de la République assistait à la première représentation du Testament de César.

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