‹ ThéâtreChapitre 199 sur 201 · H. DE J · texte numérisé non relu

H. DE J

[Le Corsaire. — 20 novembre 1849.)

Cette scène (au prologue, entre César et Cy^

théris), pleine d'une poésie harmonieuse et douce, révèle un vrai poète; elle est le fruit d'incessantes études, d'une longue et assidue fréquentation des anciens. M. Jules Lacroix, heureux traducteur de Juvénal, de Perse et d'Horace, a puisé chez ces maîtres divins l'art de tout colorer et de donner à tout un charme qui entraîne et séduit; sous ce rapport seul, il est supérieur à Shakspeare, son modèle et son guide. Shakspeare n'avait qu'une connaissance imparfaite des anciens, et ne lisait Plutarque que dans une traduction faite sur le français d'Amyot.

Nous avons déjà dit que le style était plein de poésie; il

réunit la vigueur à la grâce et l'élégance à la concision; reste la pièce qui, dégagée des longueurs reconnues à la répétition générale, dépasse encore en durée les pièces les plus longues; l'intérêt languit quelquefois; l'action, arrêtée par des détails historiques ou des scènes parasites, reprend trop lentement sa marche au gré de l'impatience des spectateurs. Au risque de sacrifier de beaux vers, il faut encore faire jouer la serpe. Il est inutile d'ajouter que le nom de M. J. Lacroix a été proclamé au milieu des applaudissements.

{L'Ordre. — 12 novembre 1849.)

Était-ce une illusion délicieusement caressée, était-ce une réalité féconde et riche de promesses pour l'avenir ? Un moment il nous a semblé que nous étions revenus à cette époque où une œuvre d'art signée d'un grand nom littéraire était l'événement qui passionnait la foule et devant lequel se taisaient les murmures de la politique. Il nous a semblé que nous revenions à ces magnifiques batailles dramatiques qui gagnaient dans la lutte et la mêlée des partis le droit de s'inscrire au livre d'or de la littérature française et qui, sous le nom ô! Henri III, d'Hernani, de Marion Delorme, brillaient aux yeux des nations rivales d'un aussi vif éclat que les plus radieuses victoires dans les champs de Marengo et d'Austerlitz; il nous a semblé qu'après une longue éclipse, l'art sérieux nous revenait attendu, fêté, acclamé, et que l'ombre de glaciale indiftérence qui l'enveloppait sô dissipait à nos regards. Le public était nombreux, empressé, attentif, passionné, enthousiaste; c'était bien une soirée des anciens temps.

Le succès a été grand, complet, décisif; il est légitimement acquis. C'est là une de ces œuvres littéraires consciencieuse-

ment élaborées, une de ces patientes études de l'antiquité à laquelle nous sommes heureux d'avoir vu le public, emporté depuis quelque temps vers les œuvres frivoles et hâtives, rendre la justice qui lui était due. Les situations dramatiques abondent dans le drame de M. Jules Lacroix; les caractères sont tracés avec adresse, avec habileté, avec une parfaite intelligence. Le style du Testament de César révèle un magnifique travail de ciselure; les vers sont bien frappés, d'une riche couleur^, d'une agréable harmonie qui n'exclut ni la grâce, ni la profondeur et l'élévation de la pensée.

A. Leclerc.

{La République. — 12 novembre 1849.)

Ceci est moins une tragédie qu'un drame, moins un drame qu'une épopée. Chaque acte est le chant d'un poëme, d'une Pharsale nouvelle, plus imposante, plus héroïque, plus réelle que la première; car, pour l'écrire, l'auteur avait mieux que la veine déclamatoire de Lucain, il avait Shakspeare avec son admirable Jules César si mal compris de Voltaire. Mais, ce qui devait encore mieux allumer la flamme et retremper la force de son talent, il avait, le jeune poëte, l'expérience des révolutions encore debout et menaçantes, la mémoire des longues et redoutables émeutes. Ce Brutus, ce rêveur parricide qui, d'une main, tient le poignard et de l'autre un livre de Platon, cet utopiste aux mains ensanglantées qui parle de liberté en commandant le meurtre et l'incendie, il l'avait vu dans nos rues en des journées fatales; et ce Cassius, tribun voluptueux, démagogue du patriciat, qui ne voit, dans la chute de César, que la tyrannie conquise pour lui-même, dans cette tyrannie que le triomphe de son luxe, l'assouvissement de ses passions brutales : ne l'avait-il pas rencontré dans nos assemblées délibérantes, ne Tavait-il pas entendu parlant à notre tribune, comme cela avait eu lieu jadis du haut des rostres de

l ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. 345

Rome? Pour le pocte, le présent avait fait revivre le passé tout entier, avec son deuil et son épouvante. Que d'éléments de force et de poésie, que de raisons d'être inspiré et puissant! M. Jules Lacroix l'a été. Pendant tout le cours de ce long drame, de cette épopée aux grandes émotions, aux frémissantes péripéties, l'inspiration sérieuse qui lui venait de l'histoire et qu'il écoutait attentif, penché sur Plutarque et sur les Co)ji~ mentaircs ; le souffle frissonnant que lui renvoyait la réalité palpitante et terrible, la tradition dramatique qui lui venait de Shakspeare et de Corneille, rien ne l'a abandonné, rien ne lui a fait un seul instant défaut. Aussi, a-t-il écrit une œuvre grande et durable; aussi, nous a-t-il dessiné d'admirables caractères, des hommes, grands dans son œuvre comme ils le sont dans l'histoire, vivant et s'agitant sous sa plume comme ils vivaient et s'agitaient dans Rome, au Champ de Mars, au Sénat, à l'armée. Le Jules César est surtout incomparable et complet. Ce n'est point Je César de Voltaire, guindant son éloquence sur de grands vers tout gonflés de sentences, ne descendant jamais des hautes échasses de sa dignité de héros et de consul. Non, c'est le César des Commentaires, c'est le César de Plutarque, c'est le héros multiple, c'est l'homme ondoyant et divers dont Montaigne s'est plu à esquisser la physionomie étrange par mille traits épars de ses Essais. Le voilà bien cet homme chauve, aux joues creuses et à l'œil d'aigle, qui, soit qu'il pleuve ou fasse soleil, promène prrtout sa tête nue dans Rome ou dans les camps; le voilà bien voluptueux ou continent, sobre ou ivrogne, tenant tout en bride, le monde et ses passions. « Ses plaisirs, dit Montaigne, ne luy feirent jamais desrobber une seule minute d'heure ny destourner un pas des occasions qui se présentoient pour son agrandissement : cette passion régenta en luy si souverainement toutes les autres et posséda son âme d'une auctorité si pleine, qu'elle l'emporta où elle voulut... il estoit orateur, que plusieurs ont préféré son éloquence à celle de Cicero... fut-il jamais âme aussi vigilente, si actifve et si patiente de

labeur que la sienne? et, sans doute encore, estoit-elle embellie de plusieurs rares semences de vertus. Je dis vifves, naturelles et non contrefaites. » Voilà, en quelques phras-es, une esquisse bien vive et bien réelle; voulezv^ous le dessin complet, allez voir le drame de M. Jules Lacroix...

II est, dans le jardin des Tuileries, au bord d'une allée, sous le dôme d'un des plus hauts et des plus ombreux marronniers, une admirable statue, c'est le Jules César de Guillaume Coustou. Un jour, le lendemain de celui où il vous aura été donné d'applaudir à l'œuvre de M. Lacroix, venez, la tête encore pleine des beaux vers et des grandes images du poëte, venez regarder, face à face, ce marbre vivant. Contemplez cette figure hâve et austère où les rêves ambitieux, les passions brûlantes ont laissé leur trace profonde, ce front, osseux et chauve, qui a moins de cheveux que de lauriers, étudiez bien tout ce qu'il y a de grandeur et de domination dans l'air de cette tête légère ment cambrée, méditez bien le geste souverain de ce bras étendu qui, avec le mince bâton crispé sous ses doigts, commandera au monde entier comme à une simple légion; et, après vous être bien recueilli devant cette image, que le souvenir des vers du poëte animera et rendra vivante pour votre esprit, dites-vous : J'ai vu Jules César.

Laugier.

(Journal des Théâtres. — 14 novembre 1849.)

Une véritable solennité â eu lieu hier soir au Théâtre- Français, par la première représentation du Testament de César, tragédie-drame en cinq actes avec épilogue, de M. Jules Lacroix. Ln ces temps de vaudevilles politiques et de platitudes théâtrales qui naissent" et meurent partout, c'est assurément une bonne fortune que d'avoir à signaler l'apparition d'une œuvre sérieuse et remarquable à beaucoup d'égards. Aussi la belle salle des Français était-elle hier un véritable

Panthéon vivant de tout ce que Paris offre d'illustrationS; de célébrités littéraires, académiciennes, artistie^ues. Une seule loge, aux secondes de face, contenait M. et M'"« Emile de Girardin, M. Victor Hugo et M. Horace Vernet. Au-dessous, la loge où était M^'^ Rachel renfermait aussi Alfred de Musset, Méry, George Sand et Alphonse Royer. Le président de la République assistait à cette solennité.

L'ouvrage de M. Jules Lacroix sera, j'en suis convaincu, assez diversement jugé. On lui reprochera certaines allures mélodramatiques (une reine cachée dans un coffre, des armoires de fer, des apparitions, des portes secrètes, etc.). Mais une unanime justice devra être rendue à la grandeur de l'ensemble, à l'ampleur épique de mainte tirade, à la rare beauté ou à l'énergie de certains vers. Le sujet bien prévu, après Plutarque, Voltaire et surtout Shakspeare (que M. Jules Lacroix a parfois imité) a été traduit à la scène avec un profond sentiment de l'art et une remarquable étude de l'antiquité. Rien n'est plus gracieux que le i"^'' acte.

Quelques longueurs dans la partie que j'appellerai la plus classique de Touvrage^ les récits, les monologues, — disparaîtront sans doute, car, entrés au théâtre à sept heures, nous n'en sommes sortis qu'à une heure du matin. Les institutions républicaines que l'ambition de César veut changer pour l'empire, font naître une foule d'allusions et nous avons successivement entendu applaudir le pour et le contre suivant que parlaient César ou son lils Brutus. Il y a des vers splendides.

{L'Indépendance belge. — i3 novembre 1849.)

Le Testament de César a reçu de la presse l'accueil le plus honorable et le plus flatteur. Il n'y a pas un journal, un seul, qui n'ait loué sincèrement, hauterrient, cette œuvre magistrale

d'un auteur qui s'empare du théâtre dès sa première tentative. Nous connaissons peu de coups d'essai pareils à cette première œuvre de M. Jules Lacroix, œuvre que M. Merle juge en ces termes :

« Cet ouvrage, d'un poëte d'un talent élevé, a produit le plus grand effet. C'est du Shakspeare bien compris et bien employé; c'est un tableau de maître peint du pinceau le plus énergique, et qui laisse loin derrière lui le pastel de Voltaire. »

Ces simples lignes de M. Merle résument l'opinion générale, et que tous les journaux ont exprimée sur le mérite littéraire de l'œuvre. Mais il faut le dire : les journaux ne se sont pas bornés à envisager la pièce sous son point de vue artistique. La mort de César prêtait admirablement à l'allusion politique; quelques-uns s'en sont emparés pour attaquer la République et les républicains, d'autres pour les défendre. Qui croirait que cette pièce remarquable, le Testament de César, cette pièce qui paraissait devoir distraire doucement et noblement des agitations dévorantes de la rue et des fureurs de la polémique quotidienne, a servi de prétexte à un écrivain spirituel, ami de l'art et de la littérature, pour s'élever contre la liberté du théâtre ^?...

A. LiREUX.

{Messager des théâtres. — 14 novembre 184g.)

I. Les allusions politiques inséparables du sujet, et qu'une partie du public et de la presse a trop vivement soulignées, sont toutes involontaires et n'étaient pas dans la pensée de l'auteur.

(En collaboration avec M. Auguste Maquet) — 18 5 I —

C'est une fête bien rare pour le critique qu'une pièce écrite par des lettrés sachant le latin et le français, plongeant dans l'antiquité par l'érudition et dans la vie moderne par cette production incessante qui est une des conditions de succès de notre temps

Ce sont là des qualités bien difficiles à réunir, et que MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix possèdent tous deux à un degré éminent.

Leur pièce diffère donc par le côté pratique, par la construction habile, d'une pièce de poète pur, — non pas que nous voulions dire que leur poésie soit inférieure. M. Jules Lacroix est un des hommes de ce temps-ci qui manient l'alexandrin avec le plus de robustesse et de maestria, et quoique M. Maquet n'ait pas publié de vers, nous en avons vu de lui faits dans sa jeunesse, qui sont d'un sentiment exquis et d'un tour charmant. Seulement, ils ont écrit un drame qui subsisterait même en prose, et qui n'attend rien des tirades ; la versification vient s'y superposer comme le vernis sur la peinture, comme l'émail sur la dent, comme la trempe sur l'acier. En un mot, ils ont dessiné leur tableau d'un bout à l'autre avant de commencer à le colorer, patience que n'ont pas toujours les poètes.

Un admirable passage de Juvénal, avec qui M. Jules Lacroix a vécu dans une longue familiarité, semble avoir donné à nos deux auteurs l'idée de leur pièce, quoiqu'ils l'aient interne 3o

35o OPINIONS

prête d'une manière aussi ingénieuse que paradoxale. Dans ce passage connu de tout le monde par l'étincelante horreur et l'infâme beauté de sa poésie, il est dit que la femme de Claude, le rival des dieux, osant préférer un bouge à la couche palatine, prenait, courtisane impériale, une cape de nuit, et cachant sa chevelure noire sous une perruque blonde, allait, accompagnée d'une seule servante, sous le faux nom de Lycisca, et la gorge emprisonnée d'une résille d'or, sacrifier à la Vénus populaire dans les temples impurs, d'où elle ne retournait que le matin au palais des Césars, lasse mais non assouvie, l'œil terne, les joues pâles, rapportant l'odeur du lupanar sur l'oreiller de l'empereur.

Ainsi donc, Valéria allait courir les aventures sous le déguisement et le nom de Lycisca; voilà ce qu'affirme cet hyperbolique et médisant Juvénal; mais doit-on prendre au pied de la lettre ce que disent les poètes satiriques? On raconte de Messaline des choses si étranges que Tacite lui-même, le grave historien, doute que la postérité puisse y ajouter foi. MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix n'y ont pas cru du tout (au moins dans leur drame) et ils proclament tout simplement Valéria Messalina la plus honnête femme du monde.

Nos auteurs ont séparé en deux la personnalité de l'impératrice; ils ont fait de Valéria et de Lycisca deux femmes distinctes, mais que confond une fatale ressemblance. C'est l'histoire à peu près d'Oliva et de Marie-Antoinette; tout ce que fait la courtisane est mis sur le compte de l'honnête femme par une malveillance habile et qui poursuit dans l'ombre un but caché, celui de mettre Agrippine dans le lit de Claude à la place de Valéria, et Néron sur le trône à place de Britannicus, l'héritier naturel. Ce sera encore, si voua voulez, l'intrigue de ces pièces à Menechmes, où toutes lés fredaines du mauvais sujet sont payées par le personnage vertueux. En gens très-adroits, et que nulle difficulté scénique ti'embarrasse, MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix, mer-

ET JUGEMENTS LITTERAIRES. 35i

veilleusement servis en cela par M"'- Rachel, ont fait jouer les deux personnages par la grande actrice, en sorte que l'illusion est parfaite. Les yeux ne sont pas obligés de faire des concessions à l'esprit comme lorsque les Menechmes sont représente's, ainsi que cela arrive souvent, par deux acteurs tout à fait dissemblables.

Nous allons indiquer les principaux linéaments de cette importante composition dramatique.

La pièce s'ouvre par un entretien entre Narcisse et Pallas, les deux célèbres atTranchis : l'un tient pour Valéria, l'autre pour Agrippine. Ces deux grands intrigants dédaignent de se tracasser sur des vétilles; ils ne se contrarient pas pour un proconsul à placer ou à déplacer et se passeront les têtes subalternes dont ils auront besoin. En beaux joueurs, ils garderont toutes leurs forces pour la lutte suprême, pour cette partie dont l'enjeu est l'empire, car qu'est-ce qui peut les intéresser au monde, eux blasés d'or, de voluptés et de sang, eux plus riches et plus puissants que César même? Régner avec une femme pour masque, voilà ce qu'ils veulent.

Ensuite vient une scène très-charmante, très-spirituelle et très-dramatique, celle où Claude, assis sur son tribunal, juge les différentes causes qui se présentent. Claude qui n'était pas un imbécile, mais bien un sot saturé de toutes sortes d'éruditions ridicules, qui se vantait de savoir mieux le grec qu'Homère, la grammaire mieux que Cicéron, et voulait enrichir l'alphabet de trois lettres, avait le travers de Perrin-Dandin. Juger le ravissait : il entremêlait ses sentences de citations de droit et de balivernes, de maximes morales et de plaisanteries indécentes qui en faisaient l'amalgame le plus singulier du monde. Souvent débonnairement paterne, d'autres fois ingénieusement cruel, il appliquait d'anciens supplices atroces par pur archaïsme, pour montrer son savoir.

Ici, il juge d'abord la cause de Mnester, le mime, qui refuse de danser sous prétexte qu'il s'est beaucoup fatigué à Baïa,

et qu'il aime mieux périr que de compromettre sa réputation au théâtre. Cet enthousiasme pour l'art touche Claude, et il condamne l'histrion à ne pas jouer de huit jours.

Vient ensuite une affaire plus grave. Silius, jeune Romain de grande naissance, en qui semblent revivre les antiques vertus, est accusé par le délateur Vitellius d'avoir dans son atrium les bustes républicains de Brutus et de Cassius, ces meurtriers du grand Jules! N'est-ce pas là un crime de lèse-majesté impériale, une conspiration tacite, une approbation de l'assassinat?

« En quoi sont ces bustes, dit Valéria, qui pendant ce débat a pris place sur le trône à côté de Claude; en marbre, en bronze ?

— En airain de Corinthe, répond Silius.

— Il faut bien avoir la collection, dit Valéria en se penchant à l'oreille de Claude; ces deux bustes, je les possède aussi dans ma galerie.

— Du moment que Brutus et Cassius ne sont que des objets de curiosité, je pardonne, » répond Claude.

On croirait Silius sauvé; mais Vitellius, le délateur, ne se laisse pas battre de la sorte ; il produit une lettre de Silius à son ami Cécina, pleine de propos outrageants pour l'impératrice.

Cette fois, Silius est condamné à combattre dans l'arène deux lions de l'Atlas et un tigre du Gange, dont la férocité est encore toute vierge et toute fraîche. Il tue les deux lions, blesse le tigre, et succomberait sans l'intervention de la grande Vestale, qui le sauve avec un mouvement de main, comme c'est son droit. Claude a trouvé le combat charmant, animé, plein d'entrain : il préfère ces façons énergiques aux allures timides des gladiateurs ménagers de leur peau, et se promet de faire désormais combattre des patriciens et des sénateurs. L'impératrice, qui aime secrètement Silius, s'est évanouie, et, revenue à elle, ne peut supporter l'idée d'être méprisée de ce grand cœur et de ce fier courage.

Aussi, lorsque Silius et son ami Cécina causent ensemble et se consultent pour savoir s'ils doivent quitter Rome après un tel péril évité, la porte tourne et laisse passer une femme grande et majestueuse, voilée. Cécina se retire, la noire draperie s'écarte, et Valéria paraît dans tout le rayonnement de sa beauté et de sa vertu. Elle raconte sa vie à Silius, dément les calomnies dont on l'accable, et lui dit qu'elle a voulu se révéler à ses yeux telle qu'elle était, car être méprisée du plus noble des Romains lui eût été trop pénible.

Pendant que ceci se passe dans la chambre de Silius, Mnester, précédé d'un esclave porteur d'un falot, entre chez la courtisane Lycisca, qui demeure de l'autre côté de la rue; il met son congé à profit, et oublie Terpsychore pour Vénus.

Silius, lui, aimait aussi Valéria, fasciné par sa beauté divine; mais croyant une âme monstrueuse cachée sous cette forme adorable, il refoulait sa passion dans son cœur.

Pallas, le noir conseiller d'Agrippine, a vu Valéria sortir du palais, déguisée, et l'a suivie avec la mère de Néron, ardente comme une louve sur la trace de sa rivale abhorrée. Ils rôdent dans l'ombre autour de la maison, attendant que l'impératrice sorte; mais ils attendraient longtemps, car Narcisse, qui a deviné le péril, pénètre dans la chambre de Silius par un panneau masqué dont il connaît le secret, et fait sortir Valéria et le jeune Romain, qui va prendre le commandement de la flotte de Misène. Un couloir souterrain les conduira en lieu sûr. Ennuyés, Agrippine et Pallas enfoncent la porte, tt trouvent la salle vide. Au bruit qu'ils font, Lycisca met à la fenêtre près des falots sa tête éblouie et qui flotte entre le sommeil et l'ivresse. Sa merveilleuse ressemblance avec l'impératrice frappe l'affranchi et Agrippine : ils pensent au parti qu'on en peut tirer pour perdre Valéria, et ils font enlever Lycisca, qu'on emporte au Palatin.

Lycisca, transportée sans transition de la maison de Suburre au palais impérial, ne comprend rien à cette fortune, mais elle n'en jouit pas moins avec la folle insouciance de la cour- III. 3o.

tisane. Elle est déjà tout accoutumée à ces tapis de pourpre, à ces lits d'ivoire, à ces trépieds d'argent, à ces bronzes de Corinthe, à ce luxe vertigineux des Césars. Elle désire des robe& de bysse, des unions de perle, du vin de Crète dans une coupe d'onyx : tout ce que lui suggère sa fantaisie vagabonde, elle l'obtient aussitôt. Elle appelle Mnester son amant, et Mnester paraît, mais pâle, tremblant, épouvanté de son bonheur; dans la courtisane, il a reconnu l'impératrice. En vain Lycisca lui verse le cécube et le falerne et l'enveloppe de son regard de flamme, il est plus froid et plus blanc que les neiges cimmé^riennes; il ose à peine prendre place sur le bord du lit et suivre les deux beaux bras qui l'attirent sur un sein de bacchante.

Quand le groupe est bien enlacé, une portière se soulève : Agrippine et Pallas amènent d'un air triomphant Claude devant ce tableau charmant, mais peu agréable au point de vue conjugal. A cette vue, Claude, loudroyé, tombe hurlant, écumant, idiot. Pallas poignarde Mnester, et l'on emmène Lycisca. Après ce qui s'est passé, une condamnation à mort pour Valéria n'est pas difficile à obtenir d'un vieil empereur qui a toujours été stupide, et qui maintenant est fou.

Heureusement Valéria revient avec Narcisse, fait enfermer Claude et déjoue ces trames; mais Pallas fait évader l'empereur au moyen de Lycisca, que l'on prend pour l'impératrice, La lutte se continue ainsi avec des chances diverses, et Silius se décide à prendre l'empire et à épouser Valéria. — N'épouse pas cette femme, lui dit son ami Cécina, elle a été ma maîtresse sous le nom de Lycisca; c'est une infâme! — et il affirme ce qu'il avance sous la foi du serment le plus sacré.

Narcisse a découvert la supposition de Lycisca, et offre à l'impératrice de la sauver, si elle veut renoncer à Silius. Silius entend cette explication qui réhabilite Valéria à ses yeux : seu lement, Agrippine et Pallas ont fait tuer Lycisca et disparaître le cadavre. Silius et Valéria, pour se soustraire à l'épée du centurion, se poignardent ensemble, et Agrippine triom-

plie, La pauvre Valéria restera Messaline pour la poste'rité, en dépit de MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix.

M'^" Rachel a joué ce rôle à double masque avec une perfection incroyable; outre le mérite de la rapidité des tranformations de costume, elle a celui de la transformation instantanée de l'âme. Les traits sont pareils, mais la pensée est différente; un autre i-egard, un autre sourire, une autre voix se succèdent tout d'un coup, lorsque le personnage change. Lycisca a bien la figure et la ressemblance de l'impératrice, mais sa pensée, son humeur, son amour sont d'une courtisane ; quel contraste entre cet éclair rapide de l'œil impérial et cette v^ague lueur brillante et mouillée de l'œil de la bacchante; quelle différence entre cette pâleur aristocratique et ces joues rosées par l'ivresse et le désir, entre cette voix claire, ferme, limpide, et cet accent rauque, entrecoupé d'éclats de rire et de sons faux où se trahit la fatigue de la débauche et de l'orgie!

Jamais M'^* Rachel ne s'est montrée plus grande comédienne, artis.te plus franche et plus hardie; elle a réalisé l'idéai de la courtisane antique sans fausse coquetterie, sans mièvrerie,- sans pudeur de mauvais goût. Est-elle charmante lorsqu'elle passe la tête à la fenêtre toute moite de sommeil, rose de vin et de baisers, avec sa toilette folle à moitié défaite, ses bras nus, sa tunique en désordre, sa mine effarouchée et surprise par la lumière, et quel beau geste délibéré et chaste à la fois lorsqu'elle entraîne vers le triclinium ce sot de Mncster, qui est fâché de reconnaître une impératrice dans sa maîtresse !

Provost a composé avec un art infini la figure de Claude ; il en sait plus que Suétone sur ce triste César, moins imbécile pourtant qu'il n'en avait l'air, et assez bonhomme au fond, malgré les meurtres qu'il ordonnait ou laissait commettre sans trop savoir pourquoi.

Mnester, avec son masque derrière le dos, sa tunique sa-

franée, ses brodequins d'argent, est très-élégamment représenté par Leroux

Valéria, pièce amusante comme un drame littéraire^ poétique comme une tragédie, avec M^'" Rachel dans deux rôles, nous paraît prédestinée à un succès de vogue et d'argent.

Théophile Gautier. (La Presse. — 3 mars i85i.)

Il faut bien que j'arrive au grand paradoxe de cette pièce,

et que j'annonce au lecteur stupéfait la nouvelle et incroyable hardiesse qu'après tant d'entreprises hardies et tant de réhabilitations incroyables, le drame vient de se permettre- enfin, comme pour mettre le comble à toutes ses audaces. Ecoutez moi bien, et vous verrez si, malgré toute l'estime que mérite un travail habile, savant, ingénieux, plein de conscience et de mérite, il était poss'ble à la critique la plus bienveillante de dissimuler les difficultés et les périls d'une entreprise qui, j'en suis sûr, n'aura pas d'imitateurs, tant il serait impossible d'aller plus loin désormais.

Eh bien ! puisqu'il le faut, puisqu'il faut l'appeler par son nom, sachez donc que l'héroïne de cette comédie, la femme innocente et malheureuse, le cœur honnête et dévoué, cette Valéria entourée de louanges, d'adorations et de respects unanimes dans le drame de MM. Auguste Maquel et Jules Lacroix, c'est Messaline ! ! !

Lui-môme, l'un des auteurs de Valéria, M. Jules Lacroix, un admirable rhétoricien, très-versé dans l'interprétation des grands écrivains de Rome, dans une traduction récente en vers, et en beaux vers, des satires de Juvénal, que l'Académie a couronnée, il a reproduit, avec la fidélité la plus terrible, ces alexandrins vengeurs :

A peine l'empereur vient-il à s'endormir, Son épouse, écartant la pompeuse courtine, Quitte, pour un grabat, la couche palatine... Et dans la loge vide, où fume encore un lit. Au fond du lupanar elle s'ensevelit...

Elle accueille la foule, et, jalouse de plaire, La fausse Lycisca demande son salaire...

Telle est la verve, et si complet est le courage de cette traduction vivante, que je n'en puis pas citer davantage. Et M. Jules Lacroix, infidèle à son chef-d'œuvre, a fait de Messaline, la grande, l'honnête, la superbe, la chaste Valéria !

Le troisième acte appartient tout entier à Lycisca.

A ce moment l'assemblée du Théâtre-Français nous représentait tout à fait ce peuple dont parle Tacite, avide et inquiet de toute espèce de nouveauté, novarum rerum cupiens, pavi^ diisque.

De ces cinq actes, le quatrième est le meilleur, sans contredit. Lysisca disparaît pour ne plus revenir, et l'impératrice se montre en impératrice, enfin! C'est grand dommage, savezvous, qu'à cette idée d'une impératrice qui va sauver le monde s'ajoute l'idée importune de la courtisane , et que Lysisca et Valéria se ressemblent au point qu'il est impossible de ne point les confondre l'une et l'autre. Ah! ci l'on m'écoutait et si l'on voulait sauver les vraiment belles parties de cette comédie, on aurait bien vite dédoublé le rôle, afin que chacune des deux comédiennes, maîtresse de son art et de sa passion, s'en vienne sans effort et en toute liberté représenter le personnage dont elle porte le nom! Je vous entends encore : le tour de force !

Ceci dit, j'aime le quatrième acte. Il n'est pas sans intérêt et sans grandeur.

Résumons-nous : la pièce était impossible; grâce au talcn des deux poètes, elle existe, elle vit, elle a été écoutée, applaudie, elle sera jouée, et nous ne voyons pas d'obstacle à ce qu'elle soit jouée longtemps. Le premier acte est bien fait. Le second acte est curieux. Il faut absolument modifier, à l'acte suivant, si l'on veut qu'elle soit tolérable et tolérée, la scène imprudente du vin, des chansons et des acres baisers! Nous avons dit que le quatrième acte était beau et bon. Le cinquième acte est très-rapide. La pièce est écrite avec goût, avec talent^ avec une certaine emphase qui se fait pardonner volontiers.

La pièce est très-longue, elle a été très-bien écoutée, tristement au troisième acte, avec bienveillance et sympathie pour tout le reste. Elle est jouée avec soin, avec talent. Le vrai rôle, le rôle exact, clair, bien fait, le rôle de Claude, a trouvé dans Provost un interprète ingénieux, curieux, excellent.

Jules Janin.

{Journal des Débats. — 3 mars i85i.)

La vertu de Messaline! voilà le grand mot lâché, voilà la grande difficulté, l'impossibilité matérielle et morale, le paradoxe ! Que de belles dissertations ne va-t-on pas entamer en cette circonstance, afin de prouver que Messaline a été la dernière des créatures; qu'il n'est permis à personne d'en faire une honnête femme; qu'on offense la pudeur, les bonnes mœurs et les dieux en la réhabilitant, et que c'est t'insulter peut-être, noble Britannicus, que de défendre sur la scène les flancs qui t'ont porté !

Les auteurs, par prudence et avec une réserve qui montre déjà leur habileté, n'ont point dit tout haut : Messaline! ils ont donné à l'héroïne son autre nom innocent de Valéria, et

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. SSg

cela suffit à la masse des spectateurs, que le nom de Messaline eût révoltés ; mais les savants ne prennent pas le change et ne se laissent point désarmer comme cela. Quoi donc! on leur a défiguré leur impératrice ! est-ce bien permis ? qu'en dira Juvénal? La Messaline de Juvénal attend, vous le savez, que son mari Claude s'endorme, pour quitter furtivement le palais et aller s'installer dans un lupanar des Esquilles, Titulum mentita Lyciscœ, sous le nom de la courtisane Lycisca.

L'un des deux auteurs de Valéria, M. Lacroix, connaît la satire de Juvénal tout au moins autant que le plus instruit des critiques qui la lui rappelleront; il la connaît pour l'avoir rendue en excellents vers français; et voyez où conduit l'étude approfondie du latin : je ne serais pas étonné que l'idée de Valéria fût venue à M. Lacroix précisément en traduisant le passage de Juvénal sur Messaline : Titulum mentit a Lyciscœ.

La pièce part de là. C'est qu'en effet pour un homme qui voit dans les vers autre chose que des mots, et qui ne s'en rapporte aux historiens que tout juste, il y a matière à réflexion. Est-ce bien une impératrice romaine qui vint dans un bouge exercer publiquement le métier de courtisane ? ou plutôt n'y a-t-il pas eu une Lycisca qu'on aura voulu faire passer pour Messaline à l'aide de q uelque étrange ressemblance ? Dans ces intrigues du Palatin, tous les moyens étaient bons 5 qui sait le vrai mot des événements?

iMM. Maquet et Lacroix ont dû se dire qu'à l'instar d'Octavie, sa fille, qui succomba sous les calomnies de Poppée, Messaline avait pu être perdue par la perfidie d'Agrippine; de là au drame, il n'y avait qu'un pas. L'imagination travaille, le nom de Lycisca revient à l'esprit, et, par une de ces intuitions familières aux auteurs bien inspirés, les nuages de l'histoire se lèvent, on voit clair dans l'antiquité; la perfide trame d'Agrippine et de ses complices apparaît tout entière jusque dans ses plus secrets détours. Plus de mystère !

3oo OPINIONS

Cette histoire est-elle plus vraie que celle des historiens r Je ne l'affirme pas. Elle n'est cependant pas moins vraisemblable : aussi les auteurs de Valéria avaient-ils le droit de s'en servir au théâtre. On est toujours mal venu à diffamer des personnages honorablement connus; mais à qui nuit-on en réhabilitant, sur des preuves que fournit une imagination riche, et à l'aide de suppositions dramatiquement admissibles, la vertu calomniée?

Je parle de suppositions dramatiques. C est là qu'est en effet toute la question. Les auteurs de yaléria ne sont ni Tacite ni Suétone, que je sache; eh bien ! de même que vous laissez passer l'histoire des uns, acceptez le drame des autres. On demande au drame le mouvement, l'intérêt et la passion humaine; ensuite, si le cadre est historique, la couleur et l'étude du temps. Tragédie ou drame, — le cœur est-il pris, l'esprit satisfait." en voilà assez pour plaire à Aristote luimême, qui n'a jamais exigé d'une bonne pièce autre chose que la pitié et la terreur, la pensée et le style.

{L'analyse du drame, scène par scène, jusqu'à la mort de Valéria.)

Et comme Agrippine est là, contemplant le funèbre tableau, et disant : Mon fils régnera ! Valéria, par un suprême effort, se tourne vers elle, et lui répond en expirant : Ton fils tuera sa mère. — Ce dernier mot, qui clôt la pièce, est d'un grand effet. On reprochera probablement aux auteurs de s'être servis du moyen assez vulgaire de la prophétie après coup. Ils peuvent dire qu'ils ne sont en aucune façon dans la banalité mélodramatique, mais qu'ils ont très -littérairement tiré parti d'un fait acquis à l'histoire, car c'est Tacite qui raconte que, Domitius étant enfant, on prédit à Agrippine qu'elle mourrait de sa main. — Qu'il me tue, pourvu qu'il règne, fèpondit-elle. Le mot est donc bien placé et tout à fait en situation dans la bouche de Valéria.

ET JUGEMENTS LITTERAIRES. 36i

J'ai raconté la pièce, sinon avec tous ses détails intéressants, car il faut forcément en perdre au récit, du moins assez complètement^ je crois, pour la faire bien comprendre. On vr.it quel en est le nœud, et de quel intérêt peut être le quiproquo. Outre la curiosité extraordinaire qui ressort du double rôle^ue M.^^'^ Rachel joue d'une manière si étonnante, que toute attente a été dépassée, le drame, fortement intrigué, habilement conduit, a eu par lui-même un très-beau succès. Le style est remarquablement approprié aux conditions d'un dialogue qui ne procède pas par tirades et qui obéit à l'action au lieu de la subordonner à lui; cela n'empêche pas les beaux vers de se produire à propos, et certains passages très-poétiques d'être vivement applaudis.

Auguste Lireux.

ILe Constitutionnel. — 5 mars i85i.)

L'histoire du dernier siècle raconte une étrange aventure. Une reine s'y rencontre avec une courtisane. L'ombre est restée sur cette intrigue de ténèbres. Seulement un scandale en est sorti, et ce scandale s'est élevé autour du trône jusqu'à le cacher au respect de la nation.

(Toute la mystérieuse affaire du collier , racontée d'une manière saisissante.)

C'était bien là le sujet, la ressemblance fatale, les deux rôles, le vice et la vertu avec le même visage, l'intrigue mystérieuse où la vérité a l'air du mensonge et le mensonge l'air de la vérité.

Cependant le fait lui-même n'est pas tellement unique que l'on n'en pût trouver un autre exemple. Une pareille illusion servit à ruiner un président au parlement de Grenoble qui se croyait aimé de la veuve de Molière.

Pourquoi ne pas supposer que cette intrigue remonte encore plus haut ? Pourquoi ne pas supposer qu'elle a pu réussir aiiin. 3i

leurs, et que l'imposture a trompé même l'histoire? Les auteurs de Valéria ne songeaient pas à réhabiliter la mémoire de Messaline; j'en suis sûr; mais ils ont lu dans Juvénal les vers célèbres qui sont l'éternel châtiment de la femme de Claude, l'un d'eux a mieux fait que de les lire, il les a traduits d'une grande et large manière; trois mots ont frappé son esprit : Titulum mentita Lyciscœ. Était-ce donc en effet un nom menteur que ce nom de Lycisca? La rumeur des mauvais lieux de Rome n'aurait-elle pas menti elle-même? Ce qui est certain, et Juvénal en rend témoignage, c'est qu'il y avait une impératrice le jour au palais des Césars, une Lycisca, la nuit, dans les repaires de la ville éternelle. Et si cette Lycisca n'était pas l'impératrice? si cette fille folle n'était que la trompeuse image de la mère de Britannicus ? Si cette ressemblance avec la femme de l'empereur avait été sa gloire parmi les bateliers du Tibre et l'enseigne de sa honteuse renommée?'

Je ferai tout à l'heure la critique de la pièce; mais je ne blâme pas les auteurs d'avoir soutenu cette thèse hardie. Ils ont été trop loin lorsqu'ils ont dénaturé l'histoire; mais ils usaient de leur droit, tant qu'ils l'ont interprétée. L'histoire a-t-clle donc une autorité si certaine, que le poète hésite à la contredire?...

Laissons les poètes commenter l'histoire... protester contre le bruit populaire, contre les annales écrites sous la dictée du vainqueur, pourvu, toutefois, qu'ils tirent de leurs induetions imprévues l'intérêt dramatique, la vérité humaine et la vérité morale, la double vérité qui ne souffre pas de nouvelle interprétation.

Je prends donc les faits historiques tels que les proposent les deux auteurs de Valéria.

Voici les mouvements et les intérêts qui s'agitent autour de Claude.

(Analyse du drame, que M. Thierry discute scène à scène, en y mêlant plusieurs critiques, surtout au point de vue de l'histoire.)

Ces mouvemeivts de la cour de Claude, cette guerre des intérêts avec leurs chances diverses, ce plan d'Agrippine qui conduit le mensonge, qui prépare l'illusion, qui montre ou qui cache Lycisca, qui dispose de son ennemie sans qu'elle le sache, donnaient le mouvement, le duel nécessaire, le plan clairement divisé d'une action théâtrale, mais alors le premier rôle revenait à Agrippine; c'était elle qui poussaitles ressorts, c'était elle qui conduisait Claude et Lycisca par la main.

Mais je me trompe, puisque je cherche une pièce où les auteurs n'ont voulu mettre qu'un double rôle. Valéria, L)''cisca, c'est là le drame, et je n'ai pas plus raison contre le drame que l'on n'a raison contre le succès. Est-ce qu'il y a une critique qui n'ait pas tort devant l'immense succès du troisième acte ?

J'ai dit sévèrement les défauts de la pièce; mais il n'y a que les œuvres considérables qui appellent la critique sérieuse. Valéria est une œuvre considérable, une œuvre où se combinent comme un alliage précieux l'expérience de l'auteur dramatique et la belle forme de la poésie. La collaboration de ces deux excellents esprits, M. Aug. Maquet et M. Jules Lacroix, promet au Théâtre-Français des drames d'une valeur réelle , des drames complets , intéressants et littéraires. L'épreuve est faite. Il les faudra seulement plus simples, et dès qu'ils seront plus simples, la passion vraie, la poésie, l'enseignement moral y trouveront plus d'espace.

Ed. Thierry.

(L'Assemblée nationale. — 3 mars iSSi.)

LqA JEUC^QESSE "DE LOUIS XI

' L'auteur de ce drame (c'est convenu) est un poète. Il a Te'nergie, il a la force et le bon sens. La douleur véritable habite en un coin de cette âme en peine. Il sait l'histoire, il la devine, il la pressent, il l'arrange au besoin et selon les nécessités de son drame. Il a vu, comme Hamlet voit toute chose, avec l'œil de son esprit, se dérouler les annales sanglantes des rudes époques.

On lui doit le Testament de César, une œuvre

énorme où Rome entière était palpitante. Il nous donnait naguère, avec une verve, une énergie, une pitié dignes de tous nos respects, l'Œdipe roi, du poète grec.

Cet homme actif, ingénieux, habile à reproduire,

à retrouver les plus intimes frémissements de l'âme humaine, il ajoute à tous ces mérites le grand talent de composer un drame avec beaucoup de soin, de clarté, de zèle et d'intelligence. A peine il adopte un héros, soudain il l'étudié et le contemple à loisir. Puis, quand il est le maître absolu de son idole ou de son monstre, il le reproduit tel qu'il l'a vu, tel qu'il l'a rêvé, sans emphase et sans mensonge.

La Jeunesse de Louis XI vous représente un drame intéressant, d'un aspect grave, écrit avec une grande sobriété de geste et d'accent. Ce mérite est rare en tout temps, surtout s'il s'applique à ce fantôme, à ce mannequin de Louis XI, une des plus laides et des plus tristes images que les dramaturges et les romanciers aient mises en œuvre.

{Analyse du je"" acte. Qiielques citations.)

Voilà de beaux vers! voilà de nobles et justes colères! Voilà

enfin, depuis si longtemps que nous sommes envahis par la banalité, une tragédie éloquente et qui dit bien, qui dit tout à fait ce qu'elle veut dire. A ces cris vraiment sortis de l'àme, vous eussiez vu frémir l'assemblée entière, et chacun d'écouter comme on écoute une langue originale.

(L'analyse continue.)

Et bientôt nous entendons, semblables au clairon de la guerre, retentir à nos oreilles étonnées les vers terribles que voici :

(C'est Charles Vil qui parle.)

Qu'un sang nouveau bouillonne et remonte à nos cœurs! Alors, tirant l'épée, un saint courroux dans l'ame. Sur le pâle étranger secouant l'oriflamme, Des bords de l'Océan aux montagnes du Rhin, Nous précipiterons nos phalanges d'airain, Et, rendant au pays son antique frontière, Nous revendiquerons la France tout entière!

Voilà pourtant comme il écrit et comme il parle, ce poëte éloquent qui fait vibrer les plus vieilles fibres; mais aussi comme on l'écoute! Avec quelle ardeur son ardeur est partagée, et comme il vous est démontré par cet exemple que le vrai succès du drame, et le succès sympathique, n'est pas, Dieu soit loué ! dans la multitude et l'enchevêtrement des machines les plus inattendues; il est tout simplement dans le cœur de l'homme, autour de ses entrailles; il est dans les voix qui lui plaisent, dans les sentiments qui l'enchantent, dans la pitié, dans la terreur, dans l'enthousiasme et dans l'admiration ! Parfois même, pour le succès d'une pareille œuvre, quelques mots suffisent, pourvu que ces mots-là soient à leur place et surgissent victorieusement de la tragédie et du drame, à savoir: Patrie! honneur! indépendance! liberté!

Le très-grand mérite et le très-grand succès de ce quatrième acte ont tenu l'assemblée attentive, à l'instant même où minuit venait de sonner. Quoi! des vers! une tragédie à l'an- III. 3i.

cienne marque, et rien pour amuser un spectateur frivole, habitué au prestige, au mensonge', aux changements, aux trucs... C'est comme nous avons l'honneur de vous le dire; ils ont obéi, ces futiles spectateurs, à la simple et toute-puissante impulsion d'un beau drame écrit avec l'art, l'esprit et le talent d'un écrivain bien inspiré.

Le cinquième acte est très-court; il est touchant au degré suprême...

Par cette patiente et fidèle analyse, il vous a été facile (au moins je l'espère) de comprendre à quel point la nouvelle tragédie est une œuvre abondante en forces, en colères, en douleurs, en pitié, et véritablement c'est une œuvre à part dans les compositions de ce temps-ci.

Ce grand succès de la Jeunesse de Louis XI fait un grand honneur à ce théâtre et aux comédiens de la Porte-SaintMartin : à Luguet, à Desrieux et surtout à Taillade, et à cette aimable et poétique enfant du drame où l'on pleure, où Ton meurt ... M"« Isabelle Constant!

Jules Janin.

{Journal des Débats. — 12 septembre iSSg.)

: A notre avis, M. Jules Lacroix n'occupe pas la place qu'il mérite. Son tort, nous osons à peine le dire, est d'avoir toujours écrit en vers. Le public aujourd'hui n'aime pas les vers au théâtre, surtout s'ils sont imagés, sévères de rhythme, frappés vigoureusement. Il faut les écouter avec attention, car les hommes commencent à ne plus comprendre le langage des dieux, ainsi qu'on disait autrefois : la poésie tourne au sanscrit, et comme les anciens drames indiens, les drames en vers auraient besoin d'une traduction en prâcrit à la marge. Ce n'est plus le patois courant, le français vulgaire du mélo-

drame et du vaudeville, et le spectateur se trouve tout désorienté.

Cette analyse succincte ne peut donner que les' principaux linéaments du drame; c'en est la carcasse, le squelette sans les muscles, sans l'épiderme, sans la couleur; une telle pièce veut être étudiée plus à loisir et le livre à la main. Dès qu'elle sera imprimée nous en ferons la critique en détail; il suffit aujourd'hui d'en conter à la hâte la fable, d'en louer le style et de constater la manière dont elle a été jouée.

Taillade a fait du dauphin Louis une création de premier ordre; son calme fiévreux, sa douceur vipérine, sa bénignité de tigre faisant patte de velours réalisent l'idéal du tyran futur obligé par politique de masquer sa perversité en attendant la puissance; et à la fin, lorsqu'il se sent le pied sur la première marche du trône, comme il se redresse insolemment, dévoilant son caractère en quelques mots, illuminant d'un fauve éclair les noires profondeurs de son âme !

Théophile Gautier.

{Le Moniteur. — 12 septembre iSSq.)

Casimir Delavigne avait livré aux ressentiments du parterre le tyran vieilli, usé par le vice, assiégé de terreurs superstitieuses, et prêt à rendre compte à son juge éternel du sang répandu, des forfaits commis, de la cruauté et de la perfidie érigées en principes. M. Jules Lacroix, poëte de la même race et de la même trempe que son vaillant prédécesseur, a voulu mettre au théâtre le monstre naissant. En cela, il s'est rencontré avec Racine, qui a préféré la jeunesse de Néron, faisant ses griffes et secouant le joug maternel, aux dernières années de ce prince souillé de tous les crimes et de toutes les infamies.

La fable inventée par l'auteur a tous les caractères de la vraisemblance, et cela nous suffit.

L'histoire ne dit point que le dauphin se soit rendu coupable de ce fratricide anticipé; mais un meurtre de plus ou de moins ne doit pas peser beaucoup sur sa mémoire exécrée et maudite. D'ailleurs, le drame a ses droits et la poésie ses libertés. Ce qu'il faut louer surtout dans l'œuvre nouvelle de M. Jules Lacroix, c'est la mâle énergie du style, la noblesse et l'élévation des sentiments, la beauté et la justesse des images, le vers ferme et souple, la rime opulente et sonore. La pièce a du mouvement, du souffle, et l'intérêt va grandissant jusqu'à la dernière scène. A la sombre et grimaçante figure du dauphin, l'auteur a opposé les traits augustes de Charles VII et les douces et poétiques images de Marguerite et de Raoul. Ainsi la loi des contrastes, si essentielle au théâtre, a été parfaitement observée, et le nouveau drame a eu le rare privilège de plaire en même temps aux esprits d'élite et à la foule. C'est encore un de ces succès qui mènent droit leur homme à l'Académie.

P. -A. FlORENTINO.

{Constitutionnel. — 19 septembre iSdq.)

La Praguerie, les révoltes du Dauphin contre

son père, les ténébreuses menées par lesquelles le sire de Tillay perd Marguerite, voilà la partie historique de la pièce ; la rivalité des deux frères qui ne se connaissent pas, le chaste amour de Raoul et de Marguerite, voilà l'invention du poêle. Les deux parties sont presque également belles, mais il me semble que le poète est plus à l'aise dans l'histoire que dans sa propre fable. Les personnages sont plus grands et lui vont

mieux, ils vont mieux à son vers, qui sonne comme la corde de la lyre épique. C'est cette corde qui a le plus profondément remué le parterre. C'est avec le nom de Jeanne d'Arc et avec l'amour de la France que Jules Lacroix a tiré de la foule, au premier et au quatrième acte, deux cris d'enthousiasme qui feront accourir la foule. On a toujours tort de croire que le public ne demande pas à être soulevé et élevé par le théâtre. Le public aime l'admiration. L'admiration lui tient lieu de l'intérêt vulgaire, des petites habiletés, des petits mouvements et des ignominies hypocritement déguisées. Quand on le touche aux nobles fibres, on le rend fier de lui-même, on l'excite; il tressaille d'un frisson électrique qui pétille et étincelle, et fait de toute la salle une salle ardente.

Edouard Thierry.

(Le Pays. — i3 septembre iSSg.)

Si le drame de la Jeunesse de Louis XI n'est pas d'une vérité assez rigoureuse pour le principal caractère, il l'est pour tous les autres. Le Charles VII de M. Jules Lacroix est fièrement taillé. Le poëte fait ce que les historiens n'ont pas encore complètement fait, il met à sa vraie place ce roi, qui comprit le premier qu'après les désastres de l'invas'on, il fallait en finir avec ces grands vassaux dont les dissensions souveraines avaient livré la France aux Anglais; ce roi qui le premier dota la France d'une armée régulière et la prit dans le peuple. Jeanne d'Arc lui avait appris que le courage désintéressé, l'héroïsme sans arrière-pensée ne se trouvent que là.

Cette pièce est aussi fort bien écrite. Jamais, ni dans Valéria, ni dans Œdipe roi, ni dans le Testament de César, son œuvre capitale au théâtre, M. Jules Lacroix n'a fait mieux quant au style. Tout y est d'une netteté ferme et vigoureuse,

d'une précision pleine d'éloquence. Pourquoi la vérité, si bien trouvée pour l'expression, manque-t-elle encore parfois dans i les faits exprimés? '

Edouard Fournier.

{La Patrie. — 19 septembre iSôg.)

L'auteur de Valéria, du Testament de César, d'Œdipe roi, et maintenant de la Jeunesse de Louis XI, est un des fils glorieux de la grande école romantique. Il a d'elle le courage, la volonté, l'élan et les hautes visées. Il a, de plus que les poètes qui ont fait naguère tapage sur ces mêmes planches de la Porte-Saint-Martin, il a une correction soutenue et une pureté toute classique.

Voilà l'invention hardie devant laquelle n'a pas reculé le poète, et le succès a donné raison à sa témérité. La fable n'a rien d'invraisemblable; elle ne choque ni la raison, ni le goût.

Certes, les beaux vers de M. J. Lacroix eussent été mieux dits rue de Richelieu, où est leur patrie naturelle; mais la mise en scène aurait risqué de n'y être pas aussi magnifiquement intelligente, et le poëte n'y eût pas trouvé M. Taillade. Ce qu'il a perdu d'un côté, il le regagnait de l'autre. En tout cas, le succès n'aurait pu, nulle part ailleurs, être plus grand qu'à la Porte Saint-Martin.

Henry de Pêne.

{Le Nord. — 12 septembre iSSg.)

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. Syi

qMQ^CBETH

La traduction de i\/(^cèef/z par M. Jules Lacroix est la première en date, et peut-être aussi la première par l'énergie et le talent, de cette œuvre étincelante du génie et de la grandeur de Shakspeare. Nous savons tous le mérite et le bonheur de M. Jules Lacroix toutes les fois qu'il s'adresse à quelqu'une de ces œuvres considérables de l'antiquité et des temps modernes. Il n'y a pas si longtemps que l'Académie a couronné la traduction de VŒdipe roi comme une œuvre à part dans les tâches sérieusement entreprises et dignement accomplies, et voici qu'aujourd'hui, après la stérile acceptation du Théâtre-Français, l'Odéon, victorieux de ces injustes répulsions, adopte avec orgueil ce Macbeth, tout rempli de l'inspiration, des terreurs et dés remords de l'histoire. On aurait peine à trouver dans le théâtre anglais un drame à ce point rempli de péripéties, de surprises, d'épouvante et d'étonnement.

Rien n'est comparable à la grandeur et à la solennité de cette tragédie au moment où le drame s'ouvre au milieu des tonnerres et des éclairs; la nature entière est en deuil, le ciel est en feu; un frisson d'épouvante circule à travers la bruyère. Hier encore, à l'aspect des trois sorcières tilles du Destin, les spectateurs ont frissonné jusque dans les moelles :

La scène admirable, inouïe, impérissable du somnamblilisme est célèbre à bon droit dans l'art dramatique. Elle est le digne couronnement d'une œuvre immortelle.

Rien ne manque à ce grand drame... On y voudrait seulement plus de soleil, u La douce lumière! » eût dit Homère. Il fait trop de nuit dans ces terreurs. Tout s'y passe au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs, à la clarté funèbre des torches !

Cette représentation de Macbeth sur le second Théâtre- Français est un événement heureux, une glorieuse entreprise, et méritait toutes les sympathies qu'elle a rencontrées. Réveillons-nous, réveillons-nousl Ceci est une espèce de réveil. Rendre hommage au génie, appeler à ces grandes œuvres le public indifférent qui passe et s'arrête; intéresser, plaire, épouvanter tant d'âmes inertes qui semblaient désormais inaccessibles à la pitié, à la terreur, aux croyances populaires, aux châtiments mérités, aux justes vengeances, voilà, selon nous, ce que contient cq Macbeth bien traduit, bien monté.

Ainsi c'est un grand succès, un succès que je crois durable, et qui le sera, chacun l'espère. Or, le même jour, le premier Théâtre-Français remettait en grand honneur : Attendei-moi sous l'orme, un des plus légers badinages de Regnard.

Jules Janin.

[Journal des Débats, — i6 février i863.)

Enfin, nous avons un vrai Macbeth, le Macbeth pur, le Macbeth de Shakspeare.

L'admirable traduction de M, Jules Lacroix attendait depuis 1840 cette justice tardive mais éclatante. L'effet a été profond, unanime, immense. Il faut louer aussi le public du progrès accompli dans sa manière d'écouter. Pas un seul instant, en présence de cette œuvre étrange, le bizarre ne l'a distrait du beau. Aucun détail caractéristique, et tous sont conservés dans leur âpreté farouche ou baroque, ne l'a fait sourciller. Pour toute la cuisine de sabbat qui eût jadis soulevé tant d'orages, il semblait avoir adopté dès les premiers mots cette théorie

ET JUGEMENTS LITTÉRAIRES. SyS

émise par les trois vieilles fatidiques sur la bruyère de Dunsinane : « L'horrible est beau; le beau, horrible. » On dirait que la version d'Emile Deschamps, si pleine de tact et de discrétion dans la fidélité, avait de longue main préparé cet intelligent parterre aux hardiesses shakspeariennes.

Nous n'avons pas à faire une analyse de Macbeth : ce prodigieux chef-d'œuvre est dans toutes les mémoires; nous nous attacherons plutôt à l'interprétation des rôles et à la mise en scène. C'est Taillade qui représente Macbeth : Taillade a le sens romantique nécessaire pour jouer du Shakspeare, 11 est intelligent, nerveux, passionné, d'une chaleur parfois fébrile, mais qui anime et qui entraîne; il a des obscurités et des éclairs, des intonations tantôt fantasques, tantôt vraies, dont le mélange ou le constraste produisent des effets inattendus; son physique un peu grêle ne manque ni d'élégance ni de poésie, et quoiqu'il n'ait pas l'aspect que l'imagination donne volontiers au Thane de Glamis et de Cawdor, il a su se composer une physionomie farouche et sauvage qui ne contrarie nullement le type grandiose dessiné par le poëte anglais. Macbeth nous apparaît comme, un guerrier gigantesque, comme un barbare chef de clan, aux cheveux roux, à la barbe rousse, coiffé d'un casque ayant pour cimier deux ailes de corbeau, avec un plastron de buffle bardé de fer, un plaid bariolé et une claymore à lourde coquille. Ses muscles invaincus cachent un caractère faible; son courage est tout physique, et, dès qu'il met le pied dans l'ombre du surnaturel, une frayeur vertigineuse s'empare de lui, frayeur qu'il ne dompte que par crainte des froides railleries de sa femme. En effet, lady Macbeth est la volonté de cette force, le ressort de cette machine, l'âme de ce corps. Elle pense, il exécute. Selon nous, lady Macbeth est une femme blonde, pâle, aux yeux bleus, froids, féline, douée des grâces perfides de la tentatrice, trèspatricienne et très-lady, achetant un meurtre par une caresse dédaigneuse longtemps implorée, trouvant de ces paroles glaciales qui feraient se précipiter à l'abîme l'homme le plus lâ-

chc. Elle a cette cruauté féminine, abstraite, impitoyable, qui ne voit que le but, n'ayant pas le dégoût des besognes funèbres et ne mettant pas la main à la cuisine sanglante du meurtre. Si Macbeth croit comme un enfant à toutes les supertitions populaires, aux prophéties des trois vieilles, aux oracles ambigus arrachés aux fantômes qu'elles évoquent, lady Macbeth ne croit à rien, elle n'aperçoit pas les spectres qui épouvantent le Thane; d'ailleurs, les vît-elle, elle s'assoirait au festin sur l'ombre de Banquo. Le remords même ne peut entrer dans cette âme fermée à toute crainte qu'avec le sommeil, quand la passagère mort nocturne assoupit sa volonté. C'est alors qu'elle se promène à travers les noirs corridors du château, avec le regard vide du somnambulisme, frottant sur cette petite main, que ne sauraient purifier désormais tous les parfums d'Arabie, Une lâche de sang imaginaire. Mii« Karoly, l'actrice des grandes fureurs tragiques, n'est pas cette femme^là, certainement, mais elle a su tirer de sa nature des effets d'une violence impressionnante.

Taillade a eu de très-beaux mouvements, un surtout lorsque, sortant de la chambre où il vient de tuer Duncan, il se heurte dans l'ombre à un fauteuil et tressaille comme si déjà la main du vengeur le saisissait. Ses terreurs pendant la scène du festin, à l'aspect du spectre ensanglanté de Banquo assis à sa place, ont une vérité effrayante.

M^io Dugueret donne à l'intéressante figure du jeune Malcolm une physionomie touchante, et en outre elle dit très-bien le vers, qualité qui se perd de jour en jour. Les multiples rôles de ce vaste drame sont tous remplis avec le zèle le plus consciencieux. Le public semble vivement intéressé, et il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce Macbeth exact, pur, authentique, devînt, bien qu'écrit en vers excellents, un succès d'argent, le plus beau des succès même sur les théâtres littéraires.

Théophile Gautier.

{Moniteur universel. — i6 février i863.)

M. J. Lacroix, traducteur éprouvé qui serre toujours le texte au plus près, n'en a pas moins accompli un travail énorme en luttant avec le vers français contre le vers anglais (la lutte d'un chien contre un poisson). Si l'avantage ne lui est pas resté en toute circonstance, on peut dire en somme qu'il a été victorieux. Il a su, en un mot, être clair, même dans les choses les plus intimement anglaises, c'est-à-dire les plus fugitives et les plus individuelles.

Sa magnifique appropriation de VŒdipe roi a trouvé un pendant. Shakspeare n'a rien à envier à Sophocle. La mise en scène et l'interprétation des artistes ont voulu être dignes de l'œuvre.

Nestor Roqueplan.

{Constitutionnel. — 16 février i863.)

L'événement littéraire de la semaine n'est pas au Théâtre- Français, il est à rOdéon, oi^i \q Macbeth de Shakspeare, traduit par M. Jules Lacroix, vient d'apparaître pour la première fois, sur une scène française, dans sa terreur et dans sa grandeur. « Que serait-ce si vous aviez entendu le Monstre? » pouvait-on dire comme Eschine au public après le Macbeth de Ducis, et même après celui de M. Emile Deschamps . cette fois, c'est le monstre lui-même qu'on entend et qu'on voit. La traduction de M. Jules Lacroix s'est emparée du terrible dram.e; elle est entrée dans le vif de son originalité surhumaine. En serrant son modèle, elle ne calque pas seulement sa forme et sa couleur, elle s'assimile sa vie, son caractère, ses mouvements, son souffle, ce souffle infernal qui la parcourt et la pénètre, et qui, comme celui des Esprits dont parle Job, « fait hérisser le poil de la chair. »

La pièce a été réduite en cinq actes et en sept tableaux; mais M. Jules Lacroix n'a pas diminué le Macbeth de Shak-

Syô OPINIONS

speare en le resserrant; il n'a pas mutilé le géant pour le faire tenir sur la scène; tout au plus a-t-ii rogné ses ongles et retranché quelques boucles de ses cheveux. C'est sur une première traduction littérale, publiée il y a vingt-deux ans, qu'il a opéré ce remaniement. Nous le blâmerions dans un livre; il était presque indispensable au théâtre. Le drame shakspearien est trop multiple et trop rapide pour notre scène à peine affranchie de la servitude des trois unités. Ses changements à vue incessants, ses passages subits d'un extrême à l'autre, image si frappante de la vie humaine, dérouteraient le public français, habitué à voir régner l'ordre dans l'empire tragique. Macbeth est peut-être le plus vagabond et le plus tumultueux des drames de Shakspeare. Nous avons déjà signalé, en l'analysant ici même, son effrayante anarchie de péripéties et de catastrophes, si logique et si concertée sous son désordre apparent. L'action dure-t-elle quelques jours ou quelques années ? Qui pourrait le dire? Calcule-t-on l'espace et le temps des rêves? Elle semble voler avec les ailes de chauve-souris de ses trois Sorcières. On passe du camp où les soldats s'agitent à la clairière déserte où les Stryges bivaquent, de la chambre du meurtre à la salle du banquet, de la grotte enfumée ou remplie de fantômes à la plaine où les armées s'entrechoquent.

Le drame de M. Jules Lacroix affaiblit à peine cette sensation de rapidité. Ses sept actes concentrent les scènes "répandues dans les vingt-cinq tableaux de Shakspeare. Aucun trait saillant n'est omis, aucun détail caractéristique éludé. C'est dans un changement d'optique que se résume son travail. Il a rassemblé ce qui était dispersé, et groupé des effets épars. — La toile se lève sur la lande noyée de brouillard et rayée d'éclairs.

Au 2^ acte, un effet nouveau et qui appartient à M. Lacroix est celui du serment des Thanes jurant de venger la mort de leur roi. Leurs épées qu'ils tirent pour prononcer la formule

ET JUGElMENTS LITTÉRAIRES. 377

convergent sur la tête de Macbeth isolé dans le cercle que le soupçon trace autour de lui. La toile tombe sur ce présage de justice et de châtiment.

Au 3» acte, le spectre de Banque s'attablant au festin de Macbeth fait courir dans la salle un frémissement d'épouvante. Quelle incarnation du Remords que cet homme balafré, muet, invisible aux autres convives, contre lequel l'assassin se débat en pleurant et en rugissant !

La Consultation des Sorcières, fidèlement reproduite par la traduction et par le spectacle, a été d'un immense effet. Les hideuses sibylles évoquent devant Macbeth l'avenir

J'ai dit le tact respectueux et sûr avec lequel M. Jules Lacroix a plié le drame de Shakspeare aux proportions de la scène française. Il me reste à louer le grand style de sa traduction. Son vers énergique et souple, ferme et coloré, se plie à tous les modes et reproduit tous les traits de l'original. Sa familiarité n'est jamais triviale; son ton tragique ne monte jamais à l'emphase; il donne à Macbeth un accent français sans altérer ou changer sa voix. On ne saurait mieux traduire et moins s'asservir : c'est la fidélité dans la liberté.

Le succès a été très-grand; il fait honneur à l'Odéon, qui a encadré Macbeth dans un spectacle digne de lui.

Paul de Saint-Victor.

(Presse. — 16 février 186 3.)

Macbeth, que les adorateurs de Shakspeare proclament son chef-d'œuvre, a été représenté à l'Odéon par des acteurs de talent, sur une traduction faite avec amour et avec goût, reproduisant toutes les beautés de l'original et élaguant ses défauts les plus choquants. La mise en scène a été faite avec beaucoup de luxe et d'adresse.

iir. 32.

Les sorcières, les apparitions, les fantômes sont présentés de rnanière à produire le plus d'illusion possible. Les décors, les costumes sont pittoresques; les comparses sont nombreux. Lç chef-d'œuvre de Shakspeare a donc été représenté dans les conditions les plus favorables.

Eh bien, en vérité, nous croyons qu'au sortir de cette représentation, les partisans les plus fanatiques du divin William n'oseraient comparer l'auteur de Macbeth à l'auteur de PO' lyeucte et à celui d^Athalie.

Ce qui a éclaté à cette représentation, malgré toute la correction, tout le luxe, tout le zèle, tous les soins avec lesquels elle a eu lieu, c'est la barbarie et la naïveté primitive de l'ouvrage.

Non pas qu'il n'y ait de loin en loin quelques traits de génie, quelques images saisissantes, quelques mots profonds, quelques expressions touchantes et même délicates; non pas qu'il n'y ait quelques situations vraiment pathétiques et quelques belles scènes. Le mot de Voltaire se vérifie. « Il y a des perles dans ce fumier. » Mais le fumier domine. La comiposition générale est barbare.

Or, si cette barbarie se voit dans le Macbeth de M. Jules Lacroix, où l'action est bien plus dégagée et plus resserrée, où le style est bien plus précis et plus poli que dans l'original, et d'où les bouffonneries, les obscénités et les plus choquantes bizarreries ont disparu, que serait-ce donc si l'on représentait le Macbeth de Shakspeare tel qu'il est!

E.-D. DE BlÉVILLE.

{Le Siècle. — 23 février i863.)

Place à Shakspeare! Il vient, cette semaine encore, de remporter une grande victoire devant le public parisien, Macbeth a réussi au théâtre de l'Odéon, comme un drame de M. d'Ennery à l'Ambigu-Comique.

J'ai conté dans le temps, et avec toutes sortes de curieux détails, comment la Comédie-Française avait refusé de prendre le Macbeth que lui apportait M. Jules Lacroix. Elle avait reculé devant la dépense.

L'Odéon a été plus brave; il a recueilli ce Macbeth que la Comédie-Française laissait échapper de ses mains; et il est bien probable qu'il trouvera, dans ce vieux drame si connu de tout le monde, ce succès d'argent qu'il cherche en vain depuis le commencement de la saison, La pièce a été montée par le directeur du théâtre avec un grand luxe, mieux encore, avec infiniment de goût.

La mise en scène est riche; mais elle n'a rien de trop voyant ni de trop tumultueux. Elle n'étouffe point le chefd'œuvre.

La traduction de M. Jules Lacroix est tout à fait digne de l'homme qui nous avait, il y a cinq ou six ans, rendu VŒdipe roi de Sophocle dans son antique beauté. Ce qu'on en peut dire de mieux, c'est qu'elle ne sent point l'effort de la traduction : on croirait entendre une œuvre originale. Il est incroyable comme le vers de M. Lacroix se plie à la phrase de Shakspeare, et en rend, non-seulement le sens précis, mais même l'effet pittoresque. II faut pour arriver dans la traduction à cette fidélité rigoureuse, sans rien perdre de sa verve, deux qualités qui s'excluent d'ordinaire : la patience et l'enthousiasme. M. Jules Lacroix les réunit l'une et l'autre. La fatigue d'un écrasant labeur n'ôte rien chez lui à la fraîcheur de l'inspiration : son Macbeth prendra place dans toutes les bibliothèques à côté d'Œdipe roi.

Il avait pu donner à la Comédie-Française la tragédie de Sophocle, telle qu'elle était sortie des mains du poëte grec,

38o OPINIONS

sans arrangement ni mutilation. Il a fallu adapter le drame de Shakspeare aux nécessités de notre théâtre. Les dévots crieront sans doute au sacrilège. Le respect pour les grands noms est assurément une belle chose; mais faut-il, par excès de respect, les laisser dans leur tombe? On ne peut guère présenter Shakspeare tel qu'il est, in naturalibits, à un public français.

Préjugé ou raison, certains passages choqueraient son goût, et l'empêcheraient de sentir, comme il faut, les beautés du reste. Ne vaut-il pas mieux les sacrifier, dans l'intérêt même de Shakspeare ?

Taillade est admirable dans certaines parties du drame, oîi il faut saisir l'imagination par un geste violent. Quand il sort tout éperdu de la chambre de Duncan, qu'il vient d'égorger, lady Macbeth le touche à l'épaule; il a un sursaut d'effroi dont toute la salle a frissonné. Jamais assassin, surpris tout à coup par un gendarme, n'a tressailli d'une telle peur.

Le succès a été énorme le premier soir et très-vif à la seconde représentation. Je serais bien étonné s'il ne se maintenait pas. Il n'y a point de drame plus émouvant et plus terrible. On en sort la tête pleine de fantômes sanglants qui vous assiègent toute la nuit.

Francisque Sarcev.

{Opinion nationale. — 17 février i863.)

Le Macbeth de M. Jules Lacroix, à l'Odéon, a décidément un fort beau succès. Il réussit comme s'il n'était pas de la littérature; il fait de l'argent, comme s'il n'était pas un chefd'œuvre. Plus tard, lorsqu'on se rappellera les pièces qui, platitudes, scandales ou pamphlets, partagent avec lui la for-

ET JUGEMENTS LITTERAIRES. 38i

tune des belles recettes, on ne voudra pas croire qu'il ait pu en avoir sa part.

Il y a là tant de choses qui par leur beauté même répugnent au succès et le repoussent chez un public fait comme celui d'aujourd'hui, dont une moitié est trop blasée pour daigner sentir encore ce qui est beau, tandis que l'autre est trop ignorante pour le comprendre!

Ici, pour ne pas être ingrat envers une œuvre remarquable, sans laquelle nous ne serions peut-être pas à même de comprendre comme il convient le Shakspeare enfin révélé par M. Jules Lacroix, car pour faire de tels pas, pour aller du Macbeth de Ducis au Macbeth réel, il fallait bien un acheminement, une transition ; ici, l'on nous permettra quelques mots de souvenir, quelques mots d'éloges pour l'imitation de M. Emile Deschamps, qui, l'un des premiers, naturalisa chez nous avec tant de talent et un si grand succès un génie qui nous était si étranger!

Ce n'est pas toujours Shakspeare, mais c'est toujours un poëte, dirons-nous à propos de cette imitation d'Emile Deschamps.

Shakspeare, chez M. Deschamps, est souvent plus paré qu'il ne l'est dans son propre drame. On l'y trouve nettoyé partout^ et presque toujours embelli. Mais n'était-ce pas nécessaire? M. Deschamps, quand il risqua cette entreprise, si hardie en son temps, ne faisait pour ainsi dire pas une traduction, il ouvrait bien plutôt une sorte de jardin d'acclimatation littéraire, et, pour réussir, ce jardin intelligent se mettait tout en fleurs.

Ne le regrettons pas; toutes ces fleurs, qui pouvaient n'être qu'artificielles, étaient vraies, et l'on aime encore à respirer leur parfum. L'œuvre de M. Deschamps et celle de M. Jules Lacroix sont en réalité deux sœurs. L'une a sans doute ce mérite précieux dans les belles familles, de ressembler davantage à sa mère, mais l'autre n'en a pas moins sa beauté.

Excepté GefFroy, qui devait jouer ce rôle au Théâtre-Français, et qui nous y semblera toujours à regretter, je ne vois aujourd'hui personne qui l'eût mieux joué que Taillade.

■ Edouard Fournier.

{La Patrie. — 2 mars j863.)

M. Lacroix nous a donné de ce drame une copie magistrale. Il a fort bien rendu la profondeur, la simplicité, le mouvement et le souffle shakspeariens; il a reproduit des tirades entières avec un bonheur de style qui tient de l'inspiration. Son vers sonore, ample, ferme, sobre d'épithètes, ne redoutant pas le mot propre, mais le cherchant au contraire, dans le langage le plus familier, et l'ennoblissant, par une sorte de réaction poétique contre de vains scrupules qui l'avaient frappé d'indignité; sa rime aisée, sa période large et dont aucune entrave, aucune phrase incidente ne gêne et ne ralentit l'essor; toutes ces qualités brillantes et solides qu'on avait déjà admirées chez le traducteur d'Œdipe roi, poëte et auteur lui-même d'un rare mérite, ont valu à M. Lacroix les applaudissements de cette jeunesse intelligente et généreuse des écoles, et du public de rOdéon^ si sympathique aux grandes tentatives.

P. -A. FlORENTINO.

{France. — 16 février i863.)

M. Jules. Lacroix, dans son adaptation du Macbeth à la scène française, nous semble avoir manié les ciseaux aussi habilement que la plume. M. Jules Lacroix comprend trop bien Shakespeare pour lui avoir rien retranché sans un trem-

blement que je me sens moi-même dans les doigts, rien que d'y songer; mais qui aime bien rogne bien, et il a dû, pour des raisons que je veux croire excellentes , amputer au Macbeth deux scènes, oui, deux scènes, dont un monologue. Or, à parler franchement, la scène (celle où lady Macduff est égorgée avec sa famille par ordre de Macbeth) je la regrette peu; mais le monologue, {la scène du portier ivre), à la place du traducteur je l'aurais risqué.

Les quelques remaniements qu'il a fait subir à la pièce témoignent d'un égal respect pour Shakspeare et d^une remarquable entente du théâtre.

Voilà donc entin un succès, un très-giand succès, un succès de vogue, qu'on peut s'expliquer à l'honneur de l'œuvre, delà Direction, des artistes et du public. Il y a longtemps que nous n'avions été à pareille fête.

A. DE Belloy.

(Nord. — iG février i863.)

U n journal assure que le comité de lecture du Théâtre- Français avait refusé la traduction de Shakspeare, qui vient d'obtenir un si grand succès à l'Odéon. Je ne sais si ce journal est bien informé, ou s'il exagère. Peut-être le comité s'est-il borné à exprimer le vœu de corrections, d'adoucissements indispensables pour un théâtre de si excellente compagnie : les sorcières, le spectre, les visions et les combats du dénoûment, étaient de nature à troubler les calmes habitudes prises depuis plusieurs années.

La tragédie, elle-même, ne fait plus qu'à de rares intervalles rouler son tonnerre sous les voûtes du temple abandonné par les Euménides; Ducis serait encore trop violent pour l'écho ouaté qui s'assourdit de jour en jour. Beauvallet, inutile, est

parti; Getfroy, dit-on, veut partir. Qui donc se hasarderait dans ce rôle farouche de Macbeth?

Il est donc tout naturel que le premier Théâtre-Français ait décliné la responsabilité d'une interprétation qui n'est pas dans ses moyens.

Quant à l'Odéon, il n'a pas hésité; il a mis héroïquement toutes ses bannières au vent. C'était comme pour une grande et glorieuse bataille. Tout le monde voulait en être, et nul n'a déserté. Aussi, quel triomphe!

Cette vaste scène paraissait agrandie encore. Un souffle de vie, un rayonnement divin animait ce solennel mausolée de la littérature classique. On se sentait emporté au delà des mesquineries contemporaines, par delà tous les horizons fran-^ çais; et si des scrupules, des regrets se sont produits, ils s'adressaient au traducteur consciencieux dans tout ce qu'il a donné, mais si prudent et si réservé encore, et qui a reculé devant certaines témérités sinistres.

J'en suis persuadé : rien n'eût paru choquant, tant on se sentait possédé et convaincu par Shakspeare.

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que M. Jules Lacroix ait trop souvent exercé ces mutilations, qu'un dernier préjugé impose aux traducteurs; il a respecté partout le texte original. Son vers, souple et ferme, s'est adajné avec précision à tout le relief de cette poésie étrange, et n'en a dissimulé aucune beauté essentielle.

Tel qu'il est, malgré tout, ce drame est donc bien autheniiquement du Shakspeare, et c'est bien ce fier et incommensurable génie que l'on nous a fait entrevoir.

Louis Ulbach.

{Temps. — i6 février.)

LE %,0I LEq4%^

Si l'on élevait un tombeau à Shakspeare, les quatre coins du sarcophage seraient : Hamlet, Macbeth, Othello et le Roi Lear .

Ce sont les quatre génies qui veillent sur la mémoire du poëte de Straffort-sur-Avon ! ce sont les quatre drames gran-

î. Le Roi Lear n'a pas eu, comme Macbeth, cent représentations de suite, mais son triomphe n'a pas été moindre au tliéâtre. Peut-être même le succès littéraire a-t-il été plus vif encore, plus accentué dans la presse, plus unanime?

Dans un grand nombre de feuilletons épars devant moi, je ne trouve que des éloges, parfois enthousiastes. Il me serait doux de les reproduire, du moins en partie, mais je dois me restreindre, n'ayant plus maintenant la même excuse ou les mêmes raisons que pour Œdipe et le Testament de César.

De ces nombreux articles, signés : Alex. Dumas, Gautier, Janin, Roqueplan, Sarcey, P. de Saint-Victor, Béchard, de Biéville, Jouvin, Ed. Fournier, Banville, Paul Foucher, Alex, de Lavcrgne, Listener, Achille Denis, de Bornier, IJlbach, Claretie, etc., etc , de toutes ces pages remarquables à différents titres, et dont plusieurs fort éloquentes témoignent d'une profonde étude de Shakspeare, je ne citerai que les trois premières, non qu'elles soient plus sympathiques ou plus brillantes; mais elles portent trois noms bien chers aux lettres, trois noms glorieux, inscrits déjà sur la pierre funèbre... Alex. Dumas, Gautier, Janin, ces chefs de la grande pléiade de iS3o, que nous avons couchés naguère dans leur tombe, l'un après l'autre, à de si courts intervalles!

Ces pages toutes pleines d'une sincère bienveillance, écrites pour mon frère, ne sont-elles pas comme un adieu suprême des trois illustres morts au poëte, qui les réunit tous les trois dans son admiration, dans sa reconnaissance ?

(Bibliophile Jacob.)

Ce iS octobre iSj4. •

nu 33

dioses qui soutiennent son sépulcre, comme celui de Mahomet, entre le ciel et la terre.

Aujourd'hui nous n'avons à nous occuper que du dernier, c'est-à-dire du Roi Lear.....

Cordélia! c'est le chef-d'œuvre de la tendresse filiale; c'est le rêve de la maternité de la fille sur le père; c'est un sentiment si grand, si poétique, si vénérable, que Shakspeare le relègue dans cette période vaporeuse qui s'écoule entre la fable et l'histoire. Le soleil ne luit encore que sur le précoce Orient. Tout l'Occident est mystérieux

Jugez-en, — dans Shakspeare — Aganippus est roi de France, et Lear roi des Iles ténébreuses, — c'est-à-dire, de l'Angleterre^

Le roi Lear, c'est une tour bâtie au milieu du brouillard, battue par les vents, la foudre, les éclairs et la tempête, s;n> montée d'un ange ouvrant ses ailes blanches.

L'ange, c'est Cordélia.

L'action dn Roi Lear q?>\ tout humaine. C'est un drame réa-* liste, comme diraient les modernes.

Un vieux roi, las de la couronne, fait venir ses trois filles î Oonerille, Régane et Cordélia.

Il leur annonce que ce sont elles qui vont régner à sa place, et, déroulant la carte de son royaume, il ordonne à chacune d'elles de lui dire de quelle façon elle l'aime, afin que, par une part plus ou moins large, il récompense son amour plus ou moins grand !

C'est à Oonerille, c'est-à-dire à l'aînée, de répondre la première ; elle répond :

Je vous aime, seigneur,

Plus que tous les trésors, beauté, richesse, lionneur!...

D'un amour indicible et que rien ne surpasse ;

Plus que la liberté, la lumière et l'espace,

Plus que tout ce qu'on voit de rare sous les cieux!...

Je vous aime à l'égal de la vie, oh ! bien mieux,—

Fût-elle glorieuse, éclatante et prospère !

Jamais enfant n'aima plus que moi. Jamais père

Page 1