VI IL Y A TRENTE-CINQ ANS
Oh! quelle magnifiquQ soirée ! Moins triomphante, mais presque aussi glorieuse que celles à^ Henri III et diHernani. J^étais , soldat obscur et perdu dans les rangs, à ce triple combat, dans cette grande mêlée, toute pleine d'émouvantes péripéties. J'étais encore, et c'est un de mes plus chers souvenirs de jeunesse, à cette fameuse lecture de Alarionde Lorme^ chez Victor Hugo, rue Notre- Dame-des-Ghamps, tandis que les petits enfants du grand poète jouaient dans le jardin au soleil et babillaient sous les fenêtres. Ils étaient là aussi tous ces vaillants lutteurs, ces hommes plus ou moins célèbres, mais tous ardents et convaincus : Charles Nodier, de Vigny, les deux frères Deschamps (Emile et Antony), Samte-Beuve, Alex. Dumas, Th. Gautier, Méry, Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Louis Boulanger, Jean Duseigneur, Auguste Fontane}^ Cordellier-Delanoue, Pétrus Borel. . . et combien j'en oublie ! tous morts, tous disparus !... Quelques autres encore, de rares survivants *, mon frère Paul, un tout jeune homme, déjà presque légendaire sous les quatre-vingts ans du bibliophile Jacob, — et ce bon, cet excellent Paul Foucher, si doux, si bienveillant, mais alors un des plus fougueux, un des plus terribles athlètes
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de i83o. Il était là aussi, pourrais -je Poublier avec ses cheveux noirs, aujourd'hui si blancs, si vénérables, Pami, le compagnon de voyage, le collaborateur de Nodier, notre cher baron Taylor, cet esprit jeune et vaillant, sans préjugés, dévoué à Fart, aux poètes ; lui qui, malgré d'implacables résistances, à travers les haines, les colères, les imprécations furibondes, ouvrit toutes grandes les portes du Théâtre- Français aux nobles tentatives, au chef-d'œuvre insulté. .
Je franchis un grand intervalle, environ huit ou dix ans, qui, pour moi pleins de mécomptes et de labeurs ingrats, ne m'ont laissé que d'amers souvenirs. Cependant, ignoré, loin du monde, vivant dans une retraite laborieuse, je poursuivais ma tâche en silence, je traduisais Shakspeare. Au moment de publier Macbeth , après une longue et sérieuse conversation avec Philarète Chasles, un doute me prit, une hésitation. J'écrivis à l'illustre ami, que je ne voyais plus qu'à de rares intervalles, honteux et embarrassé d'être si peu de chose, de n'avoir pas encore justifié par mon travail la bonne opinion qu'il me semblait avoir de moi. Voici ma lettre :
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Cher ami, cher maître,
C'est un conseil que je vous demande, un conseil qui va me tirer d'une pénible incertitude. J'ai entrepris une oeuvre bien colossale, que je ne finirai sans doute qu'avec des cheveux blancs, si Dieu me prête vie, mais que je poursuivrai courageusement et sans interruption, dusse" je mourir à la peine. Je veux faire pour Shakspeare ce que je ferais pour vous, ô maître, si j'étais Anglais : je veux traduire en vers tout Shakspeare.
J'ai déjà traduit Hamlet, Macbeth, une grande partie du Roi Lear et de Richard III, deux actes de Jules César. Mais dites-moi, je vous en prie : dois-je mélanger comme dans Shakspeare les vers et la prose; dois-je traduire en vers ce qui est en vers dans le texte, en prose ce qui est en prose? Ou bien faut-il que j'enferme tout dans l'alexandrin? Je penche, moi, pour ce dernier système, mais quel est votre avis?
Ne serait-ce pas une disparate bien choquante pour nous au'res Français, que ce bariolage de rimes et de prose, souvent dans la même scène, dans le même dialogue?
En anglais, cette bigarrure est moins étrange et la prose ne tranche pas si crûment sur des vers sans rimes.
Certes, je serais matériellement plus exact en traduisant le vers par le vers, la prose par la prose, comme hier encore me le conseillait un esprit des plus distingués, un des hommes qui ont le plus sérieusement étudié Shakspeare, M. Philarète Chasles; mais cette exactitude
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matérielle et brutale ne ressemblerait-elle pas à ces lourdes versions mot à mot qui défigurent un poète et ne valent guère mieux que des contre-sens?
Pensez- vous que Shakspeare, en amalgamant dans une même scène la prose, les vers blancs, les vers rimes, suivait un système dramatique bien arrêté? N'étaitce point plutôt pour gagner du temps, comme parfois Molière dans quelques ouvrages de peu d'miportance commandés par Louis XIV, écrits à la hâte^ et qu'il se proposait de reprendre plus tard?
M. Philarète Ciiasles est persuadé que Shakspeare avait une intention dramatique très-positive lorsqu'il traitait certaines scènes en prose, comme, par exemple, la terrible scène du somnambulisme dans Macbeth; il m'affirme que c'était pour donner à la situation plus de naturel et de vérité. Mais une pareille assertion me semble peu soutenable quand je vois dans Shakspeare les passage^ les plus poétiques, les plus lyriques même, écrits souvent en prose, — entre autres quelques magnifiques scènes d'Hamlet, du Roi Lear et de Timon d'Athènes.
D'ailleurs, quand ce mélange bizarre ne serait pas fortuit dans le grand poète de l'Angleterre, notre vers français ne se prête-t-il pas merveilleusement bien à tous les tons, à toutes les nuances, à tous les dialogues? N'estil pas tour à tour Corneille et Molière, Lafontaine et Régnier? N'est-il pas, quand il veut, tout aussi bien- que la prose, ce pédestre eloquium des Épîtres d'Horace, avec le rhythme et l'harmonie du Jam satis terris nivis