FIN DE MACBETH
Dans une note de l'exacte et vigoureuse traduction en prose des œuvres de Shakspeare par François-Victor Hugo, nous lisons ce qui suit :
« L'endroit où l'action dramatique a lieu n'est jamais indiqué dans les éditions originales des pièces de Shakspeare. Dans les éditions faites du vivant de l'auteur, la division pai scènes et par actes n'est pas indiquée. Ce ne fut qu'après k mort de Shakspeare qu'on s'avisa de faire au texte primiti: toutes ces additions que renferment aujourd'hui les éditioni modernes. Les comédiens Héming et Condell, qui publièren' en 1623, sept ans après la mort du poète, la première éditior in-folio du théâtre de Shakspeare, prirent sur eux de soumettre la plupart des pièces à la division classique en cinc actes... Pour donner plus de clarté à l'œuvre que nous traduisons, nous avons accepté dans notre édition la division par scènes, tout en rejetant la division par actes qui, sans aucur avantage, a l'immense inconvénient de scinder arbitrairemen' l'action. »
Bien avant de connaître cette note si précise, je savais qu{ la division par actes n'avait rien d'absolu, et qu'elle n'appar-
tenait pas à Shakspeare, Aussi n'ai-je pas craint d'adopter — pour le théâtre seulement — une coupe qui me semblait à la fois plus vive, et préférable au point de vue dramatique. En général, cette coupe n'a trouvé que des approbateurs. Quant aux suppressions, je n'en regrette qu'une ceule, qui évite, il est vrai, un changement de décor au milieu du troisième acte, mais qui peut- être nous prive à tort d'un effet trèssaisissant. Je parle de la courte scène où les trois assassins, apostés par Macbeth, attendent Banquo et son tils qui reviennent, le soir, de leur promenade à cheval et se rendent au palais. Il est certain qu'après cette effrayante scène de meurtre nocturne, le spectre de Banquo, apparaissant au milieu du festin et venant s'asseoir, pâle et sanglant, sur le fauteuil royal de Macbeth, serait encore plus terrible. Bien qu'en principe je n'aime guère les changements à vue dans le courant d'un acte, sans une absolue nécessité, j'aurais pourtant conseillé celui là.
Voici la scène, telle qu'elle se trouve dans ma traduction complète de Macbeth (édition Delloye, 1840) :
Un parc avec une porte qui mène au palais. — Entrent troij assassins. PREMIER ASSASSIN.
Parle! qui t'a chargé, l'ami, de nous rejoindre?
TROISIÈME ASSASSIN
C'est Macbeth.
DEUXIÈME ASSASSIN
Je n'ai plus de crainte, pas la mc'.ndre, Car il sait la consigne, et nous sommes d'accord.
PREMIER ASSASSIN
Reste. — D'un faible jour le couchant luit encor Voici l'heure où, tardif et craignant l'aventure, Le voyageur talonne et pique sa monture. — Celui que nous guettons n'est pas loin.
iir. 10.
TROISIÈME ASSASSIN
Chut! j 'entend Des chevaux.
BANQUO, derrière la scène.
Qu'on m'éclaire.
PREMIER ASSASSIN
Il vient!
DEUXIÈME ASSASSIN
Ceux qu'on attend A la fête — sont tous arrivés.
PREMIER ASSASSIN
On emmène Ses chevaux.
TROISIÈME ASSASSIN
Hors du parc. Mais Banquo se promène Par ici chaque fois qu'il se rend au palais.
DEUXIÈME ASSASSIN
Une torche!
TROISIÈME ASSASSIN
C'est lui!
DEUXIÈME ASSASSIN
Terminons sans délais.
Entrent Banquo et Fleance. — Un domestique les précède avec une torche.
BANQUO
Il tombera de l'eau cette nuit.
PREMIER ASSASSIN
Qu'elle tombe !
Il poignarde Banquo.
NOTES SUR MACBETH. ii5
BANQUO
Trahison! — Fuis, mon fils!... Venge-moi!...— Je succombe Il meurt. Fleance et le domestique s'échappent. TROISIÈME ASSASSIN.
Quoi! les flambeaux éteints?
PREMIER ASSASSIN
C'était le bon parti.
I TROISIÈME ASSASSIN
le n'en vois qu'un à terre, et le fils est parti.
I DEUXIÈME ASSASSIN
Wous avons manqué là le plus, beau de l'afïaire!
PREMIER ASSASSIN
Allons dire toujours ce qui vient de se faire.
Ils sortent.
Vair page 107 — i^^' et 2^ vers.
Qu'il me soit permis de rendre compte au lecteur du motif ui m'a fait quelque peu dévier de mon système de reproducon littérale dans un passage interprété de cinq ou six maières.
C'est quand Seyton vient apprendre à Macbeth que la reine il morte :
f 11 The queen, mylord, is dead.
MACBETH
She should hâve died hereafter.
There would hâve been a time for such a word. »
Littéralement : « Elle aurait dû mourir plus tard. Un temps rait toujours venu pour ce mot-là. » Telle est la traduction goureusement exacte de M. Fr. Victor Hugo.
ii6 NOTES SUR MACBETH.
Nous retrouvons à peu près le même sens avec d'autres ex
pressions dans l'ancienne traduction de Letourneur, revue pa
M. Guizot.
M. John L.emoinne, cetéminent critique, traduit: — « Eli
devait mourir un jour. Il serait venu un temps pour ce mot.
C'est-à-dire : « Cela devait arriver un jour ou l'autre. Un pe'
plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? — 11 faut toujours e
passer par là. ))
J'avais d'abord adopté le même sens; mais aux répétition
de la pièce, il a semblé peu dramatique. J'ai cru pouvoir cho'
sir pour la scène un sens plus net et moins abstrait, qui, san
traduire le mot, explique la situation : Macbeth, entouré d'en
nemis, a bien assez d'affaires sur les bras sans avoir encore
s'occuper de cette catastrophe.
Reste à savoir si, dans la réponse de Macbeth à Seyton, qi
lui annonce la mort de la reine, il y a de la douleur, ou quelqi;
chose d'amer et de haineux, — ou simplement l'indifférenc
philosophique, le fatalisme d'un homme qui se sent perdu?
Observons que Macbeth, poussé au crime par cette femrr
qui est son mauvais génie, n'a point exhalé contre elle, dai
tout le cours de ce drame sanglant, une seule plainte, un sei
reproche. Il l'aime donc. Pourquoi? — C'est le mvstère. •
Peut-être comme le tigre aime sa tigresse. Mais enfin il l'aimi
et quand on vient lui dire : La reine est morte! il sent ui
larme, la seule qui lui reste, une larme de rage et de douleu
brûler son œil aride.
(Extrait d'une note de la première édition du Macbe représenté à i'Odéon.)
A MADAME