‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 17 sur 210 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

MICHAUD

Eh ! mon Dieu ! à force de vous acheter de la terre petit à petit, lopin par lopin, j'en suis arrivé, sans m'en douter, à posséder aujourd'hui la plus grosse partie de votre domaine. J'en suis au regret, mais je finirai par vous gêner. Déjà vous n'êtes plus chez vous; je plante par-ci, je bâtis par-là, j'élève des murs. Avant qu'il soit peu, je vous aurai caché la vue de la vallée, et je ne m'en consolerai jamais.

RENÉE

Vraiment, monsieur Michaud, vous avez des sentiments que je ne puis me lasser d'admirer.

MICHAUD

Ce n'est pas tout, mademoiselle; ce pays me plaît, je rêve d'y finir mes jours, et je compte venir bientôt m'y installer avec ma fille.

RENÉE

Je serai charmée de vous avoir pour voisins, vous et mademoiselle Michaud.

Oht je n'en doute pas... Irma est une bonne fille, sans façon, toute ronde, avec qui vous aurez bientôt fait connaissance. Nous nous verrons souvent, ça vous distraira ; elle se mariera, un jour ou l'autre; puis viendront les enfants; ça pleure, ça crie, ça piaille! ça jettera du mouvement autour de vous.

RENÉE

Sans doute, et vous m'ouvrez là des perspectives enchantées.

MICHAUD

Pour ce qui est de moi, j'aime la chasse, et ça vous amusera d'entendre aboyer mes chiens et de me voir tirer des lapins sous vos fenêtres.

RENÉE

Vous animerez le paysage.

MICHAUD

Malheureusement, il y a le revers de la médaille.

RENÉE

Ah! sans cela, c'eût été trop beau.

MICHAUD

Je suis un bonhomme, mademoiselle, d'humeur facile et con-

cilianlejet bien que mon père, l'eu Etienne Michaud, meunier comme moi, lui natif de CSaen, en basse Normandie.»

ni: NÉE.

Ali! monsieur votre père était Normand ?

Oui, mademoiselle; et cepen lant, chacun vous dira que je ne suis pas chicanier. Seulement; je tiens à mes droits. Mon droit

et la loi, je ne connais que ça! Aussi, malgré mon horreur des procès, j'en ai eu plus de vingt, rien que pour le cours d'eau qui fait tourner mon moulin. Je tiens à mes droits I

RENÉE

Soyez tranquille, monsieur Michaud, on les respectera.

MICHAUD

Oui, vous, mademoiselle, vous les respecterez; mais pouvezvous répondre de vos gens, de vos animaux?... Un de vos serviteurs, pour abréger son chemin, passe dans ma luzerne; un canard, abandonné à lui-même, s'introduit dans mon champ ; une vache, en rupture de ban, s'invite à déjeuner dans mon pré; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus. Mais je tiens à mes droits... et voilà des procès sans fin! Et les procès, ça coûte gros... outre qu'à la longue, ça finit par altérer les bonnes relations.

RENÉE, a part.

Où veut-il en venir? (Haut.) Continuez, monsieur Michaud, vous m'intéressez vivement !

MICHAUD

Mademoiselle, outre les petits inconvénients que je viens de vous signaler, est-ce que vous vous trouvez bien ici ?

RENÉE

Ici? dans ce château où je suis née? Mais, vous êtes bien bon, monsieur Michaud, je na m'y trouve pas mal.

MICHAUD

Hum! il n'est point gai, ce vieux manoir ! Sans compter qu'il n'est pas soli le. Je sais bien que, tel qu'A est, je ne voudrais pas l'habiter.

Je le comprends, monsieur Michaud; mais une pauvre fille comme moi s'y résigne et s'y accommode.

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