ACTE PREMIER
MICHAUD
Eh ! mon Dieu ! à force de vous acheter de la terre petit à petit, lopin par lopin, j'en suis arrivé, sans m'en douter, à posséder aujourd'hui la plus grosse partie de votre domaine. J'en suis au regret, mais je finirai par vous gêner. Déjà vous n'êtes plus chez vous; je plante par-ci, je bâtis par-là, j'élève des murs. Avant qu'il soit peu, je vous aurai caché la vue de la vallée, et je ne m'en consolerai jamais.
RENÉE
Vraiment, monsieur Michaud, vous avez des sentiments que je ne puis me lasser d'admirer.
MICHAUD
Ce n'est pas tout, mademoiselle; ce pays me plaît, je rêve d'y finir mes jours, et je compte venir bientôt m'y installer avec ma fille.
RENÉE
Je serai charmée de vous avoir pour voisins, vous et mademoiselle Michaud.
Oht je n'en doute pas... Irma est une bonne fille, sans façon, toute ronde, avec qui vous aurez bientôt fait connaissance. Nous nous verrons souvent, ça vous distraira ; elle se mariera, un jour ou l'autre; puis viendront les enfants; ça pleure, ça crie, ça piaille! ça jettera du mouvement autour de vous.
RENÉE
Sans doute, et vous m'ouvrez là des perspectives enchantées.
MICHAUD
Pour ce qui est de moi, j'aime la chasse, et ça vous amusera d'entendre aboyer mes chiens et de me voir tirer des lapins sous vos fenêtres.
RENÉE
Vous animerez le paysage.
MICHAUD
Malheureusement, il y a le revers de la médaille.
RENÉE
Ah! sans cela, c'eût été trop beau.
MICHAUD
Je suis un bonhomme, mademoiselle, d'humeur facile et con-
cilianlejet bien que mon père, l'eu Etienne Michaud, meunier comme moi, lui natif de CSaen, en basse Normandie.»
ni: NÉE.
Ali! monsieur votre père était Normand ?
Oui, mademoiselle; et cepen lant, chacun vous dira que je ne suis pas chicanier. Seulement; je tiens à mes droits. Mon droit
et la loi, je ne connais que ça! Aussi, malgré mon horreur des procès, j'en ai eu plus de vingt, rien que pour le cours d'eau qui fait tourner mon moulin. Je tiens à mes droits I
RENÉE
Soyez tranquille, monsieur Michaud, on les respectera.
MICHAUD
Oui, vous, mademoiselle, vous les respecterez; mais pouvezvous répondre de vos gens, de vos animaux?... Un de vos serviteurs, pour abréger son chemin, passe dans ma luzerne; un canard, abandonné à lui-même, s'introduit dans mon champ ; une vache, en rupture de ban, s'invite à déjeuner dans mon pré; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus. Mais je tiens à mes droits... et voilà des procès sans fin! Et les procès, ça coûte gros... outre qu'à la longue, ça finit par altérer les bonnes relations.
RENÉE, a part.
Où veut-il en venir? (Haut.) Continuez, monsieur Michaud, vous m'intéressez vivement !
MICHAUD
Mademoiselle, outre les petits inconvénients que je viens de vous signaler, est-ce que vous vous trouvez bien ici ?
RENÉE
Ici? dans ce château où je suis née? Mais, vous êtes bien bon, monsieur Michaud, je na m'y trouve pas mal.
MICHAUD
Hum! il n'est point gai, ce vieux manoir ! Sans compter qu'il n'est pas soli le. Je sais bien que, tel qu'A est, je ne voudrais pas l'habiter.
Je le comprends, monsieur Michaud; mais une pauvre fille comme moi s'y résigne et s'y accommode.