ACTE PREMIER
MICHAUD
Oui... je l'examinais tout à l'heure en venant et je me disais... (il se lève.) Ah! ma foi, mademoiselle, au risque de vous offenser, il faut que je vous dégoise une bonne fois ce qu'il y a là dedans pour vous, (il se frappe la poitrine.) Eh bien, oui, ça me fend le cœur de voir une personne comme vous vivre dans une masure ouverte à tous les vents et qui vous tombera sur la tête un de ces matins. Encore, s'il vous était permis d'y vivre doucement, dans le luxe ou au moins dans l'aisance; mais c'est tout le contraire; et votre position ne peut qu'empirer chaque jour. Voyons, comment complez-vous sortir de là? Qu'espérez-vous? qu'attendez- vous? Votre cause est perdue sans retour. (Renée proteste d'un geste.) Vous ne voulez pas vous marier; vous avez aliéné le plus clair et le plus net de vos biens. Enfin... car il faut tout vous dire, n'est-ce pas?
RENÉE
Oui, tout.
MICHAUD, baissant la voix.
Eh bien, mademoiselle, vous n'êtes pas très-bien notée dans les papiers de la République.
RENÉE
J'aime à le croire, monsieur.
MICHAUD
Vous êtes suspecte... Je ne voudrais pas vous effrayer; mais, ce matin même, j'entendais parler de vous à la municipalité de Nantes... Le Directoire a les yeux sur vous... et au moindre soulèvement...
Cela me regarde... Arrivons à votre combinaison. MICHAUD, se grattant l'oreille.
Ma combinaison, mademoiselle, ma combinaison... (Portant sa chaise à gauche.) Ah ! ma foi, tant pis! c'est plus fort que moi ! On dira ce qu'on voudra : que je me ruine, que je mets ma fille sur la paille et que je suis fou à lier; mais on ne dira pas que j'ai abandonné mademoiselle de Penarvan! — J'achète, en bloc, tout ce qui vous reste. Je n'y vais pas par quatre chemins, je prends tout, je vous débarrasse de tout! — Qu'est-ce que ça peut valoir? un millier d'écus. Et qu'est-ce que j'en donne? dix mille, vingt mille francs? Fi donc!... Il s'agit de vous assurer une exis-
tence honorable, Indépendante... etjo vous en donne quarante mille francs!
RENÉE
Quarante mille francs!
MICIIAUD.
Avec cela, vous pourrez vivre où vous voudrez, comme vous l'entendrez, sans souci du présent, sans crainte de l'avenir... Quarante mille francs! vous ne les trouveriez pas dans les caisses de l'Étal, et ils sont chez mon notaire. Je les tenais en réserve pour la dot de ma fille; tant pis pour mon gendre, il s'en passera 1 lis sont à vous, mademoiselle, je vous les donne.
RENÉE
Et vous prenez tout? les terres, les bois, les prés?
MICIIAUD.
Le château !... jusqu'au mobilier!
RENÉk
Et les portraits de famille aussi?
Ça m'est égal. Enfin, je prends tout, quoi ! je prends tout!
RENÉE
C'est bien! mais, dites-moi, monsieur Michaud, que comptezvous faire de mon château?
MICIIAUD.
Oh! soyez tranquille, mademoiselle, vous n'avez pas affaire à un démolisseur, à un vendeur de pierres ; je suis un brave homme, moi, je me suis enrichi honnêtement... dans le commerce des grains... Votre château, je le ferai restaurer, badigeonner, enfin je le ferai remettre à neuf, de fond en comble, et je m'y installerai moi-même avec ma famille.
RENÉE, désignant les portraits.
Et vous daignerez conserver... ?
MICIIAUD.
Ces messieurs? On en aura soin, mademoiselle, on les savonnera, on les mettra dans des cadres neufs, et...
RENÉE, se levant.
Assez, monsieur! Brisons là! Finissons cette comédie!