ACTE I, SCÈNE II
LE DUC
Tiens, franchement, ce n'est pas toi que je crains de gôner, c'est moi. Tu comprends... tu vis en famille... ta femme, ton beau-père...
GASTON
Ah! oui, tu te figures, parce que j'ai épousé la fille d'un ancien n^ftrchand de draps, que ma maison est devenue le temple de l'ennui, que ma femme a apporté dans ses nippes une horde farouche de vertus bourgeoises, et qu'il ne reste plus qu'à écrire sur ma porte : Ci-gît Gaston, marquis de Presles! Détrompe-toi, je mène un train de prince, je fais courir, je joue un jeu d'enfer, j'achète des tableaux, j'ai le premier cuisinier de Paris, un drôle qui prétend descendre de Valel et qui prend son art au grand sérieux; je liens table ouverte (entre parenthèses, tu dîneras demain avec tous nos amis et tu verras comment je traite) ; bref, le mariage n'a rien supprimé de mes habitudes, rien... que les créanciers.
LE DUC
Ta femme, ton beau-père, te laissent ainsi la bride sur le cou?
GASTON
Parfaitement. Ma femme est une petite pensionnaire, assez jolie, un peu gauche, un peu timide, encore tout ébaubie de sa métamorphose, et qui, j'en jurerais, passe son temps à regarder dans son miroir la marquise de Presles. Quant à M. Poirier, mon beau-père, il est digne de son nom. Modeste et nourrissant comme tous les arbres à fruit, il était né pour vivre en espalier. Toute son ambition était de fournir aux desserts d'un gentilhomme : ses vœux sont exaucés.
LE DUC
Bah! il y a encore des bourgeois de cette pAte-là?
G.\STON.
Pour te le peindre en un mot , c'est George Dandin à l'état de beau-père... Sérieusement, j'ai fait un mariage magnifique.
LE DUC
Je pense bien que tu ne t'es mésallié qu'à bon escient.
GASTON
Je t'en fais juge : tu sais dars quelle position je me trouvais? Orphelin à quinze ans, maître de ma fortune à vingt,
j'avais prumptement exterminé mon patrimoine et m'étais mis en flevoir d'amasser un capital de dettes, digne du neveu de mon oncle. Or, au moment où, grâce à mon activité, ce capital atteignait le chiffre de cinq cent mille francs, mon septuagénaire d'oncle n'épousait-il pas tout à coup une jeune personne romanesque dont il se voyait adoré? Corvisart l'a dit, à soixante-dix ans on a toujours des enfants. J'avais compté sans mes cousins; i' me fallut décompter.
LE DUC
Tu passais à l'état de neveu honoraire.
GASTON
Je songeai à reprendre du service actif dans le corps des gendres; c'est alors que le ciel mit monsieur Poirier sur mon chemin.