LE ROYAUME DU POT-AU-FEU
Le théâtre représente la place de ville, en hémicycle. Toutes les rues y aboutissent, de façon que l'on peut apercevoir d'un seul coup d'œil la ville entière. Les maisons, toutes pareilles et d'une architecture pitoyable, à façade nue, sont peintes en couleur chocolat, avec des réchampis blancs. Au milieu de la place, porté par un trépied et sur les charbons embrasés, bouillonne un gigantesque pot-au-feu.
Autour du pot*au'feu, il y a, rangés en demi-cercle, des fauteuils de bureau en acajou^ dans lesquels se tiennent assis les épiciers, tous en serpillière et en casquette de loutre. Derrière eux, des deux côtés de la scène, debout, les diftérentes corporations de la ville, portant des bannières, où l'on voit écrit : BuRi: AUCRATir., Scii-Nci-s, Littérature, etc. Les savants ont des toques et des abat-jour verts ; les littérateurs, un mirliton et un encrier passés en bandoulière sur la hanche ; les bureau-
crates, des bouts de manche de percale noire avec une plume de fer à l'oreille. Tous les citoyens portent la barbe en collier et ont (à l'exception des épiciers) des redingotes à la propriétaire et des chapeaux-troniblons sur la tcte.
Le grand pontife, au milieu de la scène, derrière le pot-au-feu, faisant face au spectateur et monté sur un escabeau, dépasse la multitude. Des deux côtés, sur le devant, un groupe de collégiens, coiffés de képis, joue de l'accordéon. Aux fenêtres des maisons, il y a des femmes à bonnets tuyautés et en robe de laine brune ; sur les toits à tuiles rouges, des chats. Au-delà, un ciel gris.
La toile je lève aux sons milancoliques des accordéons joues par les collégiens, et qui se prolongent quelque temps encore après quelle est entièrement levée. Puis il se fait un silence. On entend bouillonner le pot-au-feu tout doucement, et enfin le grand pontife commence.
LE GRAND PONTIFE, une écumoire à la main.
Citoyens, bourgeois, croûtons ! En ce jour solennel, où nous sommes réunis pour adorer le trois fois saint Pot-au-Feu, emblème des intérêts matériels, autrement dit des plus cliers ! si bien que, grâce à vous, le voilà maintenant presque uns divinité!... C'est à moi, le grand pontife de ce culte sage, qu'il incombe de vous remémorer vos devoirs et de vous relier tous, par un acte
commun, à la vénération, à l'amour, à la frénésie du Pot-au-Feu !
Vos devoirs, ô Bourgeois, nul d'entre vous, je le déclare, n'y a transgressé! Vous vous êtes tenus philosopliiquenVcnt dans vos maisons, ne pensant qu'à vos affaires, à vous-mêmes seulement ; et vous vous êtes bien gardés de lever jamais les yeux vers les étoiles, sachant que c'est le moyen de tomber dans les puits. Continuez voire petit bonhomme de chemin, qui vous mènera au repos, a la richesse et à la considération ! Ne manquez point de haïr ce qui est exorbitant ou héroïque, — pas d'enthousiasme surtout! — et ne changez rien à quoi que ce soit, ni à vos idées, ni à vos redingotes ; car le bonheur particulier, comme le public, ne se trouve que dans la tempérance de l'esprit, l'immutabilité des usages et le glouglou du pnt-au-feu !
Àccordf'ons.
A VOUS d'abord, colonnes de la patrie, exemples du commerce, base de la moralité, protecteurs des arts. Épiciers !
Les épiciers se lèvent.
Jurez-vous de toujours mettre de la chicorée dans le café?
LES ÉPICIERS, en chotur.
Oui !
SIXIÈME TABLEAU, SCÈNE I. p5
LE GRAND PONTIFE
Et de ne pas quitter le coinptoi.', sauf, bien entendu, pour venir sur votre seuil indiquer aux badauds la route qu'il faut suivre ; enfin, de vous infusionner dans le monde par toutes sortes de moyen«, alliances et propagande, de manière à faire prévaloir vos principes et à demeurer, ce que vous êtes, les rois de l'humanité, les dominateurs universt Is ?
TOUS LES ÉPICIERS, debout, h main étendue vers le pot-tiu-feu.
Nous le jurons !
LE GRAND PONTIFE
Et vous, Bureaucrates !
LES BUREAUCRATES
Présents !
LE GRAND PONTIFE
Êtci-vous bien résolus à travailler toujours le moins possible, en ne songeant toujours qu'à votre avancement?
LES BUREAUCRATES
Oh ! oui !
LE GRAND PONTIFE
Jurez-vous de toujours bniler effroyablement de bois dans vos poèbs, d? vous montrer incivils,
}a6 LE CHATEAU DES COEURS.
de maudire vos chefs en vous plaignant de l'existence, et de dépenser pour cent écus d'écritures dans une affaire de vingt-cinq centimes, dont vous ferez attendre la solution pendant quinze ans ?
LES BUREAUCRATES
Nous le jurons !
LE GRAND PONTIFE
Messieurs les Savants, lumières du pays, à votre tour!
Les Savants se présentent à dirai courbés , avec un tremhlement stnile.
LE GRAND PONTIFE, d'un ton familier.
Vous vous engagez, n'est-ce pas, comme par le passé, à ne faire que des petites recherches innocentes, qui ne troublent rien ?
TOUS LES SAVANTS, levant les mains.
Oui ! oui ! N'oyez pas peur ! Nous le jurons.
LE GRAND PONTIFE
Cela suffit! — Venez maintenant, vous, talents honnêtes qui charmez nos soirées de famille. L'Art étant fait pour récréer, vous nous récréez. Allons !
LES POÈTES COMIQUES àendent tous la main
vert le pot-au-feu f en faisant :
Cocorico !
Ricanements dans l'assemblée.
SIXIÈME TABLEAU, SCInI I. 327
LE GRAND PONTIFE, souriant aux e'piciert qui Ventourent.
Encore un peu d'excentricité clans la forme ; mais les intentions sont si pures î
Ilfrjppe avec son ectt'iioire sur le pot-au-feu pour réclamer Vattention.
Un dernier mot, Messieurs, à la Jeune:se, ou printemps de la vie.
Sur un signe qu'il leur fait, les colltgiirns s'.'pprochent avec leurs accordéons sous le bras.
Approchez, Ephèbes, approchez ! Jeunes gens, notre espoir, vous allez entrer dans l'âge des passions ! Prenez garde, c'est comme si vous pénétriez dans une poudrière ; la moindre étincelle, tombant sur vos ceneaux, peut faire sauter l'édifice! On a eu soin d'écarter de vous toutes les torches, je le sais : n'importe ! II n'en faut pas moins se défier des ardeurs du sang et de l'imagination ; elles ne produisent que des crimes et des folies ! ou plutôt, utilisez vos vices ! employez profitablemcnt vos mauvais instincts! Que ceux, pa~ exemp>le, qui savent gagner au jeu rapportent leur argent à la maison, et qu'ils le placent ! Amusez-vous en cachette, économiquement; prenez un bon état, et ne rentrez jamais passé dix heures du soir. Voilà le secret. Jurez-vous de l'observer ?