SCE'K.E VI
LOTHAIRE, VIVIEN, NOÉLIE, puis FOUQUETTE.
LOTHAIRE
Noël, unissons-nous pour le fléchir enfin.
NOÉLIE.
Après ce qu'il a dit, tout propos serait vain.
IC)4 THEATRE LEGENDAIRE
LOTHAi RE, à Vivien.
Si j'insiste avec vous, c'est moins, je vous le jure, Par simple humanité que par amitié pure. Vers vous et vers Noël, malgré votre raideur, Dès l'heure où je vous vis, fut emporté mon cœur; Laissez-vous convertir.
VIVIAN, avec c'niolioiu
C'est trop de bienveillance.
LOTHAI RE.
Dois-je, pour vous sauver, vous faire violence?
Brisons là, cher seigneur, et demeurons amis.
Fouqnette paraît au fond an théâtre, et fait signe à Vivien. Sur le désir de la princesse, j'ai promis, Ne pouvant lui donner aucune autre réponse. De l'attendre céans. C'est elle qu'on m'annonce.
LOTH AIRE
Rolande a désiré vous voir! Est-ce réel? Soupçonnez-vous pourquoi?
Sur tm geste négatif de Vivien.
Laissons-les seuls, Noël.
Lolhaire emmène Noélie. Rola>ide entre en scène et congédie Fonquette.
LIBRES COEURS lOf
SCE'KE Fil VIVIEN, ROLANDE.
ROLANDE
Mon frère vient de vous parler?
VIVIEN
Je suis encore Tout ému des bontés dont le prince m'honore.
ROLANDE
Vous a-t-il bien montré la grandeur du péril?
VIVIEN
Il n'a rien négligé pour cela.
Vous a-t-il Prouvé que l'entreprise est impossible, folle?
VIVIEN
Du moins, il l'affirmait très haut.
ROLANDE
Sur sa parole, Vous avez dû céder alors.
I06 THÉATRELÉGENDAIRE
VIVIEN
Je ne saurais Déférer à ses vœux, quels que soient mes regrets.
ROLANDE
Vous persistez!
VIVIEN
Daignez m'excuser.
ROLANDE
L'évidence Est là, pourtant. D'où vient cette aveugle jactance? En vous déterminant, vous connaissiez mon nom, Mon histoire; mais moi, me connaissiez-vous?
VIVIEN
Non.
ROLANDE
Ah! fuyez donc. Si vous saviez comme je souffre!
Lorsque vous n'avez pu, sur le chemin du gouffre. Arrêter nul de ceux qui vinrent avant moi, Pourquoi me demander de reculer; pourquoi Supposer que je sois moins fier, moins intrépide?
ROLANDE
Vous êtes le premier vers qui je me décide, Dieu le sait, à tenter un si pénible effort; Et vous ne voudrez pas y rester sourd. La mort A reçu de ma main déjà trop de victimes.
LIBRES CCEURS I07
Que n'eùtes-vous moins tard ces élans magnanimes!
ROLANDE
Comment imaginer des hommes assez fous
Pous prendre au mot mon triste et hautain rendez-vous?
Et ne voyait-on pas que par cette bravade
Je voulais seulement, d'un coup, sans discours fade.
Opposer l'impossible à chaque prétendant?
Je me suis défendue.
Hélas! cœur imprudent, Entre l'amour et vous, sans pressentir le crime, Vous avez mis la mort, vous avez mis l'abime. Comme si l'on pouvait être sûr à vingt ans De ne jamais aimer! Comme si le printemps Ne devait plus fleurir! Et comme si l'argile Dont vous fûtes pétrie, était chair moins fragile Que ne l'est le commun de notre humanité! Cela ne se fait pas avec impunité.
ROLANDE
J'eus tort. Je le comprends. Avec des traits de flamme,
Vos paroles soudain ont éclairé mon âme.
O détestable orgueil, emportement fatal!
Savais-je alors, pourtant, que cela, c'était mal?
Je traversais la vie en poursuivant un songe.
Si j'ai péché, c'est par horreur de tout mensonge.
De toute servitude et de tout acte vil.
A présent, me voici jetée en plein péril;
Je m'éveille, et j'entends, à travers la tempête,
Le châtiment terrible éclater sur ma tète.
Au nom de tout ce qui vous est cher et sacré,
Épargnez à mon cœur brisé, désespéré,
La plus navrante honte et le regret suprême;
Ayez pitié de moi, des miens et de vous-même!
Je ne saurais pour vous faire une lâcheté.
ROLANDE
Pourquoi ce mot blessant? L'ai-je aussi mérité? Soyez juste; et devant mon erreur déplorable Apprenez à ne point rester inexorable.
Est-ce ma faute si, dans leur funeste émoi. Des malheureux, m'aimant jusqu'à mourir pour moi. M'ont laissé le remords que jamais rien ne m'ôte? Si je ne les pouvais aimer, est-ce ma faute? Est-ce ma faute, enfin, si vous, maintenant, vous. Malgré vos regards durs et mon orgueil jaloux. Ah! vous le voyez bien, je vous aime?
VIVIEN
Ironie!
Vous m'aimeriez! Vous, moi!
ROLANDE
Comme je suis punie!
Je le cachais en vain, cet amour éperdu; Vous l'aviez deviné, vous l'avez entendu.
VIVIEN
Même en vous écoutant, je n'y puis croire encore.
LIBRES COEURS lOÇ
Souvent on est trompe sur soi-même, on s ignore : Ce que vous avez pris pour de l'amour, est-il Autre chose, après tout, que le brusque et subtil Revirement subi par votre humeur altière? Vous ne pouviez souffrir qu'on vous aimât, naguère; Et sans doute, aujourd'hui, vous regrettez tout bas Qu'on se permette ainsi de ne vous aimer pas.
ROLANDE
Me faudra-t-il mourir pour vous sauver la vie?
Misérable! Y songer, et par cet acte impie Vouloir fermer votre àme au salut éternel!
ROLANDE
Que faire?
VIVIEN
Abandonnez le défi criminel Que ne peut expliquer nul motif légitime!
ROLANDE
Dès l'heure où succomba la première victime, La mort a, sans pitié, consacré mon serment; Et je reste liée irrévocablement Au pacte provoqué par moi dans un vertige. Oublier le passé, me rétracter, le puis-je? Je n'aurais même plus pour excuse à mes yeux Ma loyauté farouche, ou, si vous aimez mieux. Mon orgueil. Je serais avilie, achevée, Perdue à tout jamais.
I lO THÉÂTRE LÉGENDAIRE
VIVIEN
Non, vous seriez sauvée!
Non, vous échapperiez à cet horrible sort De n'inspirer l'amour que pour donner la mort.
ROLANDE
Si je me rétractais, pourriez-vous m'aimer?
VIVIEN
Trêve De vaines questions! Écartez un tel rêve. Comment recueillir, moi, sans en être flétri, Le profit d'une épreuve où d'autres ont péri, Où j'ai juré de tout risquer, et de laquelle Je me dispenserais à l'heure solennelle?
ROLANDE
D'un projet insensé revenir au bonheur.
N'y saurions-nous songer sans forfaire à l'honneur? Vous irez, si quelqu'un vous blâme, vous accuse, Le combattre en champ clos et démasquer sa ruse. Mais, sous votre amertume et vos airs de courroux. Prince, dans votre cœur je vois plus clair que vous; Et ce qui rend hardi l'amour dont je vous aime. C'est que vous aussi, vous qui pâlissez, vous-même. Vous m'aimez, malgré vous, d'un invincible amour. Vous m'aimez, vous m'aimez, vous dis-je... Oh ! nul détour!
VIVIEN
A vous le contester, s'il vous plaît de le croire. J'aurais mauvaise grâce, et n'y mets point ma gloire; Les faits, mieux que les mots, diront la vérité.
LIBRESCCEURS III
ROLANDE
Les faits ne prouvent rien; le cœur a sa clarté. Vous dissimulez mal, étant loyal dans Tàme; Avouez donc !
VIVIEN
Et si j'aimais une autre femme?
ROLANDE
Voudriez-vous pour moi braver la mort?
Et si Cette femme m'avait fait venir, elle, ici. Par protestation d'héroïsme sublime, Pour abolir le pacte en traversant l'abime?
Quelque sujet qu'elle eût de jouer pareil jeu,
Cette héroïne-là vous aimerait bien peu.
L'amour au cœur, l'amour avec sa fièvre ardente.
Vous eût-elle poussé vers la tombe béante?
Moi qui vous aime, hélas! vous voyez que j'ai peur,
Que je n'épargnerais rien pour vous, hors l'honneur.
Ah! puisqu'un sentiment si profond nouS'pénètre,
Franchement, hautement, sachons le reconnaître;
Et dût l'âpre destin redoubler ses rigueurs.
Ne craignons pas d'agir sans mentir à nos cœurs!
VIVIEN
Un tel amour serait, s'il prenait l'offensive, La raison la plus forte et la plus décisive
Pour me faire tenter, résolument, là-bas, L'essai dont vous croyez que l'on ne revient pas. Mais je vous ai contrainte à trop de patience.
ROL AN DE
Il suffit. Je vous laisse à votre conscience.
Elle sort.