SCE'KE VIII
VIVIEN, seul.
Pourquoi donc devant elle ai-je baissé les yeux? Comme mon cœur battait! Que j'étais anxieux! Que je le suis encor! Quelle angoisse inconnue, Quand je me rassurais, m'est tout d'un coup venue? Son charme ténébreux pourrait-il m'opprimer? Son image m'obsède. Ah! j'ai peur de l'aimer.
SCElsLE IX
VIVIEN, FOUQUETTE.
FOUQUETTE, s' approchant de Vivien qui, absorbe, ne l'a pas vue entrer.
C'est moi...
VIVIEN
Dites.
FOUQUETTE.
Je sais une princesse au monde, Dont l'esprit est parfait, la beauté sans seconde, Et d'autre part un prince, oh! le plus vertueux, Le plus fier, le premier des princes; et tous deux. S'ils écoutaient enfin leur tendresse étouffée. Seraient heureux, heureux comme un conte de fée. Faute d'un mot, ils vont laisser fuir le bonheur...
VIVIEN
N'ayez point trop de zèle, enfant.
FOUQUETTE.
Pardon, seigneur.
Vivien sort, laissant Foiiqiiette déconcertée.
SCE'KE X FOUqUETTE, JAPIOT, /'«/5 BARBAZE,
JAPIOT.
Que, diantre! te contait ce prince téméraire? FOUQUETTE, reprenant son assurance.
Les princes ne me font pas peur.
JAPIOT.
Non. Au contraire.
Coquette!
FOUQUETTE.
Toi, jaloux! Pauvre garçon !
JAPIOT.
Eh ! mais...
FOUQUETTE.
Tu me rappelles Zab.
JAPIOT.
J'y renonce.
Barlm-{e paraît au fond de la scène et se cache pour écouter.
FOUQUETTE.
Promets De ne plus bouder.
JAPIOT.
Bé! je n'ai pas de rancune.
Fouquette veut s'éloigner. Tu me quittes? Veux-tu me rejoindre à la brune, Au parc, dans le petit pavillon des tilleuls? Nous y pourrons jaser à notre aise, tout seuls.
BARBAZE, à part.
Le gaillard !
FOUQUETTE.
Et qu*as-tu, ce soir, par aventure, A m'expliquer ainsi?
JAPIOT.
Des choses, je t'assure.
Du plus vif intérêt.
LIBRESCOEURS Ilf
FOUQUETTE.
Dis-les en ce moment.
On ne saurait, ici, causer tranquillement.
FOUQU ETTE.
Tu m'avertis trop tard.
JAPIOT.
Faut-il que je remette A demain soir? Demain, tu viendras, dis, Fouquette? J'ai la clé. Nous serons chez nous. Il n'est pas loin. Le pavillon. Tu sais qu'il est rempli de foin; Il embaume. J'y vais quelquefois faire un somme. Et c'est plus doux qu'un lit de plume.
FOUQU ETTE.
Pour un homme!
JAPIOT.
Là, j'ai rêvé de toi.
FOUQUETTE.
Fi, tu n'es pas honteux!
Si l'on nous surprenait dans ce foin tous les deux?
JAPIOT.
Nous surprendre? Va donc, poltronne!
Arrêtant Foitqiiette qui partait.
Je suis tendre, Je suis gentil tout plein; tu ne veux rien entendre. Ah, misère! On est jeune, alerte; on a le sac;
Il6 THÉÂTRE LÉGENDAIRE
On pourrait être heureux; on n'ose pas, et crac! Une tuile vous choit sur le nez. Plus personne.
FOUQUETTE.
Ce brave Japiot, quel triste glas il sonne!
Demain soir, faudra-t-il t'attendre?
FOUQUETTE, r'uvit.
Si tu veux.
Voyant venir Lothaire et Noélie, elle se sauve et envoie un baiser à Japiot, qui sort de scène d'un autre côté.
BARBAZE, seul, quittant sa cachette.
J'écoutais, par bonheur, et j'aurai l'œil sur eux.
Il part avec un geste de menace.
SCEn.E XI LOTHAIRE, NOÉLIE.
LOTHAIRE
Vous et lui, vous m'avez jeté, je crois, un charme.
NOÉLIE.
Oh! fort innocemment.
LOTHAIRE
Que le prince m'alarme;
LIBRESCOEURS l IJ
Et contre quel mutisme intraitable, éternel,
Je me heurte avec lui comme avec vous, Noël!
NOÉL lE.
Ne soyez pas injuste.
LOTHAIRE
Il me faudrait peut-être, Puisque vous m'y forcez, agir, trancher en maître, Et vous les arracher à la fin, vos secrets. Mais j'ai trop de faiblesse aussi; je ne pourrais. La clarté de vos yeux, l'accent de votre bouche. Tout ce qui vient de vous m'embarrasse, me touche. M'emplit de je ne sais quel trouble, me surprend. M'attire, et me ravit quand même, en me leiwrant. Ai-je bu quelque philtre, ou bien votre jeune âge A-t-il, d'un vieux sorcier, appris par badinage Les incantations magiques du printemps?
Vos airs sont si naïfs et si déconcertants! Vous semblez tout savoir ou tout ignorer, sombre Mais doux et rayonnant comme un ciel pur dans l'ombre.
Douteriez-vous de mon respect?
LOTHAIRE
Quand vous parlez.
Je crois entendre un luth sous les rameaux mouillés, Tandis qu'à l'horizon l'étoile d'or se lève; C'est comme une musique exquise dans un rêve. Il me semble que, les yeux clos, par vous guidé. Je chemine à travers un jardin enchanté
Il8 THÉÂTRE LÉGENDAIRE
OÙ je ne puis pas voir les fleurs que je devine, Et dont je sens l'odeur pénétrante et divine.
NOÉLIE.
C'est vous qui vous moquez. Vous avez aujourd'hui, Mon cher seigneur, l'esprit le plus épanoui Qu'on puisse cultiver dans une rhétorique.
Non. Je ne fus jamais un rêveur chimérique. Aurais-je imaginé pareil enchantement S'il ne m'avait conquis d'abord étrangement? Vous rougissez. Voyons, n'hésitez plus. Courage! Vous savez tout de moi, qui n'ai pris nul ombrage; Et moi, je ne sais rien de vous. Faites-moi donc Vos confidences, comme, avec tant d'abandon. Je vous ai vite fait les miennes, ce poème! Voulez-vous? Parlez-moi du prince, de vous-même; Il ne faut plus rester mystérieux pour moi.
NOELIE.
Vous êtes, monseigneur, beaucoup trop bon.
LOTHAIRE
En quoi?
NOÉLIE.
Puis-je prendre congé?
LOTHAIRE
Souffrez qu'on vous retienne.
Comment? vous retirez votre main de la mienne! Envers vous, par mégarde, aurais-je eu quelque tort? Mais empêchons Vivien d'aller droit à la mort.
Ne désespérons pas! Jusqu'à l'instant suprême, Nous devons essayer tout, l'impossible même.
Rolande vient de paraître; elle entend ces derniers mots et s'avance vers Lothaire et Noelie.
SCÈ'KE XII Les Mêmes, ROLANDE.
ROLANDE
Puisse mieux réussir votre eifort que le mien!
LOTHAIRE
Vous avez vu le prince?
ROLANDE
11 ne me cède rien.
J'ai cependant prié, supplié.
LOTHAIRE
Vous, Rolande!
J'en suis là maintenant. Votre surprise est grande.
NOELIE.
Pourquoi vous adresser à lui?
ROLANDE
Parce que, moi, Je ne veux pas qu'il meure; et parce que...
NOÉL lE.
Pourquoi?
De grâce, achevez donc !
ROLANDE
Déjà, mieux que moi-même, N'aviez-vous pas compris? Parce qu'enfin je l'aime, Parce que je n'ai plus la force, en un tel jour, De vaincre, de cacher, d'étouffer cet amour.
NOÉL lE.
Le sait-il?
ROLANDE
Oui.
De qui?
ROLANDE
De moi. Coûte que colite!
NOÉL I E.
Quoi, vous avez osé le lui dire!
ROLANDE
Sans doute.
11 affectait d'abord un dédain protecteur; Puis... C'est fou. Mais qu'importe? Eh bien ! sous sa froideur J'ai cru qu'il n'était pas tout à fait insensible.
NOÉLIE.
On croit toujours ce qu'on désire.
ROLANDE
Il est possible
Que je me sois trompée; et je dis simplement, Au hasard, ce que j'ai senti sur le moment. J'entrevoyais cela sans lumières certaines. Tout d'un coup, par lueurs palpitantes, soudaines, Par éblouissements, par éclairs. Ah! tenez, Encor que mes propos ne soient pas raisonnes. Je me souviens, je vois, il m'aime. J'en suis sûre, Il m'aime!
LOTHAiRE, à Noélie qu'il voit pâlir.
Ou'avez-vous, Noël?
NOÉLIE.
Une blessure.
Qui faillit me tuer, me fait parfois souffrir.
ROLANDE, sans avoir vu ni entendu.
Non, il me h?ii!... Noël, il faut me secourir.
Moi !
ROLANDE
Quel est son secret? Vous savez quelque chose. Aimait-il? Était-il aimé?
NOÉLIE.
Vraiment, je n'ose Rien supposer; je n'ai rien surpris.
ROLANDE
Cependant...
NOÉLIE.
Je suis son serviteur et non son confident.
ROLANDE
Au fond, qu'ai-je besoin d'interroger personne?
Et s'il avait ailleurs l'amour que je soupçonne,
Aurait-il, je le lui disais précisément.
Tout quitté pour risquer ses jours? L'étrange amant!
En outre, celle qui l'aimerait, l'aurait-elle
Laissé partir pour cette aventure mortelle?
LOTHAIRE, à Noélie.
C'est exact. N'est-ce pas, ami?
Qu'en sais-je, moi?
On se trompe en jugeant les autres d'après soi.
ROLANDE
OÙ trouver là, du reste, un motif pour qu'il m'aime?
Il peut assurément ne point m'aimer, quand même
11 n'aurait aucun autre amour. Je ne sais plus,
Je ne sais plus... J'ai peur... De quels yeux résolus,
Avec quelle hauteur dédaigneuse, insultante.
Tout à l'heure, il me vit m'en aller, haletante!
Il me hait. Juste ciel, que je souffre! Il me hait.
LOTHAIRE
Rentrons chez vous. Venez, pauvre cœur inquiet. Rien n'est encor perdu.
Il emiiihie Rolande.
N o É L I E , à part, en les regardant s'éloigner.
Mon Dieu, comme elle est belle!
Et que de passion!.,. Ah! je souffre autant qu'elle; Plus qu'elle! Voilà donc ce que le sort permet. L'aimerait-il? Seigneur tout-puissant, s'il l'aimait!