SCE'K.E II VIVIEN, LOTHAIRE
L OTH AI RE.
Non, ma sœur ne veut pas comprendre. Vainement La duchesse, le roi, moi-même en mon tourment. Mains jointes nous l'avons suppliée. Il ne reste Qu'en vous seul un recours. De son dessein funeste Détournez-la! Sinon, c'est à coup sûr la mort. Pourquoi, vous qu'on voyait trop modeste d'abord, Vous le vainqueur, l'avoir poussée au précipice, Comme s'il vous fallait à tout prix son supplice, Comme si le devoir l'exigeait en pleurant. Comme si vous aviez peur d'elle? Soyez franc. Est-ce haine, est-ce amour?
VIVIEN
Oui, je l'aime, je l'aime!
J'ai douté, j'ai nié, jusqu'à l'heure suprême. Quoique j'eusse été pris dès son premier regard. J'ai pu me dominer, tenir à tout hasard Mon serment; mais enfin, pour me préserver d'elle. D'elle et de moi! pour être à mon passé fidèle, Je n'eus d'autre ressource, en un calme affecté. Qu'un désespoir cruel jusqu'à la lâcheté.
LIBRES CCEURS I fy
Ah! comme j'ai besoin d'un avis salutaire! Guidez ma conscience, inspirez-moi, Lothaire; Et que vous tites bien en me forçant ainsi A rompre le silence où j'étouffais! Merci.
II lui prend les mains avec effusion.
Mais Noélie? Hélas! trahirai-je un tel ange?
LOTHAIRE
Il se peut que son cœur se console, qu'il change Comme a changé le vôtre.
VIVIEN
Elle, un amour nouveau!
Elle, oublier, faillir, descendre à ce niveau!
LUTH Al RE.
l.'amour n'est pas toujours pour le plus digne; et même
On finit quelquefois par aimer qui vous aime,
Sans nul autre motif que le rayon divin
Ardemment réfléchi vers l'objet dont il vint.
Puisse jusqu'à son âme une ferveur si tendre
Rejaillir!
VIVIEN
Vous l'aim.ez?
LOTHAIRE
Je n'ai pu m'en défendre.
VIVIEN
Sait-elle votre amour?
LOTHAIRE
Je n'ai pu le celer.
Je souffrais tant pour elle! Ai-Je eu tort de parler? Mais non! J'eus le bonheur de ne point lui déplaire: Et les affectueux conseils de mon grand-père Ont vaincu son dernier scrupule. Elle reprend Le vêtement qui sied à son sexe, à son rang. Elle a banni déjà toute mauvaise honte Et veut que, pleinement rassuré sur son compte, Vous sachiez bien, devant le péril redouté, Le droit que vous avez à votre liberté.
VIVIEN
Je voudrais croire à vos propos, et j'y résiste; J'air peur d'être leurré par mon cœur égoïste, Par la naïve et très indulgente pitié De Noélie, et par votre bonne amitié.
Voyant venir Noélie.
Dieu, la voilà !
SCEI^E III Les Mêmes, NOÉLIE, en vêtements de femm e,
Fl L LES d'hONNE U R.
NOÉLIE, allant à Vivien, tandis que les filles d'honneur restent au fond de la scène.
Vivien, au roi qui vous demande.
J'ai pour vous hautement répondu de Rolande.
LIBRES COEURS IfÇ
A la hâte, je les précède ici tous deux;
Il faut, avant que vous soyez en face d'eux,
Me promettre de la sauver, l'infortunée.
Ce n'est pas moi que Dieu vous avait destinée,
C'est Rolande. Allez-vous la vouer au trépas,
Vous qui l'aimez, pour moi qui ne vous aimais pas?
LOTHAIRE, (7 Kocllc, avcc iiJi gcstc aiin'caî vcis Vivien. La tâche qu'il peut seul remplir, sera remplie.
J'aurais dû vous cacher mon secret, Noélie; Je n'ai plus ma raison.
NOÉLIE.
Qu'avez-vous fait de mal?
Vous ne fûtes que trop généreux, trop loyal. Puis-je vous en vouloir? Et jamais, dans ma peine, Vous en ai-je voulu? N'étais-je pas certaine Que vous luttiez, que vous étiez de bonne foi? Ne vous sentais-je pas plus malheureux que moi? La première, j'ai tout deviné. De cette heure, Et je ne sais par quelle aurore intérieure. En vous que je croyais connaître, sous vos traits, Tout d'un coup m'apparut quelqu'un que j'ignorais. Je ne retrouvais plus le Vivien de naguère, Mon Vivien. Non! c'était celui d'une étrangère. Alors, faut-il aussi vous avouer cela?
Un ami déférent vint à moi, me parla, Sembla sincèrement touché de ma souffrance; En pleurant près de lui, je repris espérance;
l6o THÉÂTRE LÉGENDAIRE
Et sa voix, ses regards, à travers ma langueur, Émurent, malgré moi, dans le fond de mon cœur, Un sentiment si doux que j'en étais confuse. Vous voyez, j'en rougis encor, je m'en accuse.
LOTHAiRE, à Koclie .
Mon humble amour saura, n'étant pas rebuté, Trouver grâce à vos yeux pour mon indignité!
Sans votre confidence, aurais-je eu, Noélie,
Un instant de bonheur? Vous me rendez la vie.
Mais quel déchirement! Il faut donc dire adieu
A nos rêves de foi candide et de ciel bleu.
Si lumineux, si beaux, si pleins d'essors sublimes,
Qu'il me semble, en voyant, parmi les blanches cimes,
Le mirage enchanté se perdre à l'horizon.
Que c'est ma déchéance après ma trahison.
O cœur, cher pour toujours, dont le sort me délie.
Ne comprenez-vous pas l'acre mélancolie
Qui m'étreint, qui m'arrête, au moment solennel
Où va se diviser notre élan fraternel?
Vos yeux se sont mouillés; et comme vous je pleure.
Notre céleste songe, en s'envolant, m'effleure;
11 me laisse imprégnée, à jamais, d'un parfum
De suave tristesse et de printemps défunt.
Ne pensons plus à nous, ne pensons qu'à Rolande.
Ah! de son désespoir mortel qu'on la défende!
LIBRES COEURS l6l
Parlez-lui, sauvez-la! Trouvez le trait vainqueur Qui, tel un chaud rayon, fond les glaces du cœur!
Le roi Flortis paraît, porté dans une litière, d'où il descend tandis que Vivien, I.othaire et Koélie s'empressent vers lui.