‹ Théâtre légendaireChapitre 4 sur 74 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

O miséricorde éternelle, Saint amour, bonté paternelle!

Chantons lahvé, chantons encor.

Allons, nébel; allons, kinnor; Allons, mon chant, ouvre ton aile Et vers les cieux prends ton essor.

Le chœur et les joueurs d'inslrutiients se retirent au fond de la scène. Nathan, Çadoq, Benayahou et Ahischar se groupent, avec Elihoref, aie pied du trône de justice où siège Saloinon. Entrent Jaél et Zila; celle-ci porte dans ses bras un petit enfant; elle est accompagnée d'une vieille femme, et fuel d'une jeune fille.

SCÈ-'ME IV Les Mêmes, JAËL, ZILA,

UNE VIEILLE FemME, UNE JEUNE FlLLE. ELIHOREF.

Notre roi Salomon — lahvé lui soit propice! — Au peuple d'Israël va rendre la justice.

Peuple, qui d'entre vous, selon l'antique loi, Sollicite aujourd'hui la justice du roi?

JAËL, se précipitant vers Sahmon, tandis que, derrière elle, Zila s'avance avec l'enfant qu'elle porte sous un léger voile.

Moi, moi! Si misérable, hélas! que je puisse être, Daigne me regarder et sauve-moi, mon maître! On ne veut pas me croire.

Montrant Zila.

et Zila se défend ; Mais tu m'écouteras, toi. Rends-moi mon enfant!

Vie éternelle au roi Salomon, notre juge! Cette femme a perdu l'esprit. Sois mon refuge.

EL 1 HOREF.

Elles sont, mon seigneur le roi, toutes les deux. De ces pauvresses qui, pour métier hasardeux. Ont les chansons d'amour, la musique et la danse. Leur différend, sans doute, offre peu d'importance; Le roi pourrait laisser aux dizainiers le soin D'en connaître.

SALOMON

Non pas. Les humbles ont besoin, Eux surtout, je le sais, que le roi s'intéresse Directement à leurs douleurs, à leur détresse. Puis, c'est chose sacrée : il s'agit d'un enfant. Laisse-les donc tout dire en liberté, devant Élohim, qui du fond des cieux lit dans les âmes,

Et devant moi, qui par lui règne. Approchez, femmes. Toi, la demanderesse, explique-toi d'abord.

JAÉL.

Voici. Je suis Jaël, seigneur. On m'a fait tort, C'est Zila... Mais...

Elle s'arrête, Iroiihle'e.

SALOMON

Poursuis. Q^u'as-tu?

JAËL

Pardon ! je tremble...

J'ai peur de mal parler... Nous habitions ensemble. Elle et moi. Nous vivions seules, sans parenté. Nous n'avions pour nous deux, en notre pauvreté, Qu'une chambre, et portions les mêmes robes peintes. Or nous eûmes, étant toutes les deux enceintes, Presque en même temps, là, dans ce coin de maison. Un enfant, et ce fut pour chacune un garçon; Et ce fut, cher seigneur, malgré notre misère. Grande félicité chez nous pour chaque mère. Un fils est notre joie, il sera notre appui; Et nous n'existons plus que par lui, que pour lui...

Femme, va droit au but; sois discrète, sois brève.

JAËL

Le roi m'en voudrait-il?

SALOMON

Non, ne crains rien. Achève.

Que s'est-il passé? Dis.

JAËL

Une nuit, en dormant, Car le malheur ne put arriver autrement, Comme Zila gardait dans son lit, auprès d'elle. Son garçon nouveau-né, créature si frêle, Elle eut un mouvement aveugle, et sur l'enfant, Pleine d'un sommeil lourd, s'étendit, l'étouffant; Et le pauvre petit mourut. Lorsque la mère Vit, en se réveillant, le meurtre involontaire, Il ne faisait pas jour encore, et je dormais. Alors (pourquoi cela, le saura-t-on jamais?) Vers ma couche elle vint sans bruit, étrange audace, Y prit mon fils, et mit l'enfant mort à sa place. Quand, à l'aube, j'ouvris les yeux, mon cher seigneur. Je crus que j'allais, moi, mourir aussi. L'erreur, Certes, ne dura point. Dès que j'eus, moins farouche. Regardé mieux l'enfant qu'en vain baisait ma bouche. Dans mon cœur éclata soudain la vérité : Ce n'élait pas le fils que j'avais enfanté. Non! mon fils, mon vrai fils, le fils que je réclame, Il vivait, il était aux bras de cette femme Qui le tient devant toi, qui dit que c'est le sien. Et qui me l'a volé. Mais tu rne comprends bien; Mes tourments vont finir. Il faut qu'on me le rende. Rien n'échappe au roi juste et sa puissance est grande; Et le cher nourrisson doit languir après moi.

EUe veut prendre Venfat't; mais Zila recule et lui échappe, protégée par Elihoref et par les gardes.

LE JUGEMENT DU ROI SALOMON If

SALOMON

Que Zila maintenant parle de bonne foi.

ziLA, après avoir confié l'enfant à la vieille feninie venue avec elle.

O mon maître, comment croire à ce qu'elle conte? C'est insensé. Pour elle et pour moi, j'en ai honte. Est-ce qu'on revendique ainsi le bien d'autrui ? Apporte-t-elle un signe, une preuve, à l'appui? Peux-tu me reprocher quelque chose, ô mon maître; Et l'enfant semble-t-il mieux que moi la connaître?

JAËL

Nous leur donnions le sein, l'une et l'autre, à tous deux. Oh! soutenir toujours ce mensonge odieux, Et ne pas redouter!...

ÉLI HOREF.

Chut!

ZILA.

Sa tête affaiblie Est encor sous le coup d'un accès de folie. Illusion d'un cœur si brusquement déçu!

Ce qu'elle affirme au roi, comment l'a-t-elle su? Elle dormait, dit-elle; elle'a rêvé sans doute.

SALOMON

C'est possible. Pourtant, d'où vient, quand on l'écoute, Cet accent convaincu, simple et si déchirant? J'hésite; je n'y puis rester indifférent. Toi, Zila, ta parole est très persuasive.

l6 THÉÂTRE LÉGENDAIRE

Mais semble un peu trop sèche, un peu trop évasive, Et laisse vaguement une ombre en mon esprit.

Son accusation tout d'abord me surprit, M'irrita. Pour le roi, je suis calme et j'abrège. Elle invente, elle ment. Quel intérêt aurais-je. Si c'était mon garçon qu'eijt frappé le trépas, A garder un enfant ne m'appartenant pas?

SALOMON

La chose, assurément, paraît peu naturelle. Mais, j'y pense, elle aussi, quel motif aurait-elle De réclamer si fort un enfant étranger? Comment nous tiendrait-elle un propos mensonger Avec cette tendresse et cette véhémence?

ZILA.

Que sais-je? Est-ce un effet de sa triste démence? Ou croit-elle pouvoir plus tard, comme en rêvant. Oublier l'enfant mort avec l'enfant vivant?

JAËL

Quoi! je voudrais, seigneur, et pour cette chimère, Accabler d'un pareil supplice une autre m.ère!

ZILA.

Elle est jalouse.

JAËL

Moi ! De qui ?

ZILA.

De mon en/ant.

A le voir là, qui dort si beau, son cœur se fend; Ayant perdu son fils, elle veut, dans sa haine, Que je perde le mien aussi, j'en suis certaine.

Ah! Zila se trahit. C'est elle qui me hait Et m'attribue, à moi, tout le mal qu'elle a fait. Peut-on imaginer cela sans qu'on l'éprouve? Regarde-la, seigneur, avec ses airs de louve, Son front dur qui défie et son geste irrité! Chaque mot dit par elle est un trait de clarté. Je le reconnais trop, son cœur faux et rebelle Qui m'enviait si fort parce que j'étais belle, Et parce que mon fils, oui, je m'en souviens bien, Était, le cher petit, plus mignon que le sien. Comme elle s'est troublée, encor qu'elle soit fine! Elle baisse les yeux de peur qu'on n'y devine Tout l'exécrable enfer qui se tord dans son sein. Tes paupières, cachant ce scandaleux larcin. Mais relève-les donc un peu, méchante femme, Pour qu'on pénètre enfin jusqu'au fond de ton âme!

ZILA.

Assez!

Levant les yeux vers le roi.

Mon maître voit que je ne cache rien.

Malgré cette furie, il sera mon soutien Et ne permettra pas plus longtemps que sa ruse Simule un tel transport, me poursuive et m'accuse. Elle a trouvé moyen d'exploiter contre moi, Par un perfide abus, le langage du roi.

l8 THÉÂTRE LÉGENDAIRE

Le roi m'interrogeait et j'ai dû lui répondre. Me tendait-il un piège, afin de me confondre Si, me fiant à lui, j'y tombais? Non, pour sûr! J'ai simplement cherché quelque mobile obscur, Et j'ai trouvé. De là, cet ardent cri de rage.

SALOMON

Ne pourrais-tu, Jaël, préciser davantage?

JAËL

C'est clair. On doit saisir. Je parle à ma façon. Je m'y prends mal; mais l'on sent bien que j'ai raison Et que je ne mens pas. Si craintive, oserais-je. Devant le roi, commettre un pareil sacrilège? Mon fils! rendez-le-moi, le pauvre ange innocent; C'est la chair de ma chair, c'est le sang de mon sang, C'est le cœur de mon cœur, c'est l'âme de mon âme. Mon fils!,.. Je ne suis rien qu'une très humble femme, Mais sois juste, grand roi, pour être triomphant.

Elle veut, maigre les gardes, aller à l'enfant (jn'on a éloigne d'elle.

Rendez-moi mon enfant! Mon enfant! mon enfant! Les gardes la repoussent; elle s'affaisse, épuisée.

iALOMON, après un mon/eut de méditation. Perspicace et prudent Çadoq, toi le grand-prêtre. Toi qui, par tes savants discours, me fis connaître L'homme et ses passions, l'Éternel et ses lois. Ne peux-tu m'enseigner le vrai, comme autrefois?

ÇADOQ.

Pas la moindre lueur à mes veux ne se lè^j^'e.

Et cette histoire étrange a l'air d'un mauvais rêve. Quel indice avons-nous pour nous guider? Comment Décider laquelle est franche, laquelle ment?

SALOMON

Tu fronces le sourcil, Benayahou,

BENAYAHÔU.

Je tâche De débrouiller la chose, et leur conflit me fâche; Mais ce n'est pas au fil de l'épée, en soldat, Tout naturellement, qu'on règle un tel débat.

SALOMON, pensif.

Qui sait?... Ahischar, toi, le sensé majordome. Toi, le calculateur, que dis-tu?

AHISCHAR.

Je suis homme A bien administrer la royale maison; Mais cette énigme-là dépasse ma raison.

SALOMON, à Xathan .

Vénérable nabi, que ta bonté consente

A secourir d'un mot notre vue impuissante!

Comme au pays d'Egypte, un glorieux matin, Joseph, tiré des fers pour remplir son destin, Fut inspiré jadis, que l'Éternel inspire Notre roi, notre juge, et lui dicte son dire!

SALOMON

Nul de vous ne voit donc poindre la vérité?

Silence.

Il ne me reste plus en cette extrémité Qu'un moyen. J'ai besoin, quoique cela m'afflige, De toi, Benayahou, pour trancher le litige. Mets ton épée au clair. Fort bien. Prends cet enfant Qui des deux nouveau-nés est le seul survivant; D'un coup partage en deux son corps; et que chacune De ces femmes en ait la moitié, puisque l'une Et l'autre, devant moi, sans preuve, également. Le réclament avec un tel acharnement.

Slupèjaction.

BENAYAHOU.

Le frapper!

SALOMON

Va, te dis-je. 11 le faut. Je l'ordonne.

JAËL, se relevant.

Ai-je mal entendu?

NATHAN

Que le roi nous pardonne!

On peut surseoir, attendre un jour, une heure.

SALOMON

Non.

Pour la paix d'Israël et pour le bon renom. Faut-il que l'innocent soit la rançon du drime?

SALOMON

lahvé parfois exige une blanche victime.

AHISCHAR.

J'adopte volontiers l'enfant, s'il plaît au roi.

SALOMON

lahvé l'adoptera, j'en suis sijr, mieux que toi.

ÇADOQ.

Mais...

SALOMON

Plus d'objection.

A Nathan qui lève les bras vers lui.

Qu'on s'épargne la peine De discourir!

A tous.

J'ai dit; j'en assume la pleine Responsabilité.

É L 1 HOREF, â part.

Le roi devient-il fou?

SALOMON

Exécute l'arrêt rendu, Benayahou.

BENAYAHOU, allant vers la vieille qui porte l'enfant entre Jaël et Zila.

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