‹ Théâtre légendaireChapitre 66 sur 74 · PREMIER TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU

Une forêt, au coucher du soleil.

se È'K.E TXEiMIÈ%E

ROGER, seul.

Il vient de mettre pied à terre; son cheval erre sous hois en liberté.

A quoi bon m'en aller plus loin? Je tomberais D'épuisement bientôt. Toi, puisque ces forêts T'offrent leurs frais ruisseaux, leur ombre, leur verdure, Va, mon pauvre cheval, va! Cherche, d'aventure. L'eau dont j'entends d'ici le murmure courir; Et laisse-moi souffrir, et laisse-moi mourir! Hélas! c'est seulement au mal qui me dévore. Qu'en cet accablement je me sens vivre encore. Elle avait l'air si douce et si pure; sa voix Était si caressante! 11 me semble parfois

Que j'ai vieilli, vieilli, de mille et mille années,

Que j'ai vu choir du ciel les étoiles fanées.

Et que je vois s'éteindre à jamais le soleil.

Qu'il s'éteigne! j'aspire à l'éternel sommeil.

Adieu, lumière; adieu, mémoire; adieu, torture!

Adieu, rêve adorable et vain de la nature!

Beauté, tu n'es qu'un piège! Oui, tout, le ciel, la fleur,

L'innocence, l'amour, tout ment, hors la douleur!

Je ne regrette rien. Ma lassitude est telle,

Que mon âme ulcérée a peur d'être immortelle.

Je veux l'oubli, je veux le repos, le néant.

Rejetez-moi, Seigneur, dans l'infini béant;

Faites de ma pensée un peu d'azur paisible!

Qu'il ne subsiste rien de moi que d'insensible;

Et que tout s'accomplisse en toute éternité.

Comme si rien de moi n'avait jamais été!

Il toiiihe sans coiDiaissance.

ROGER DE NAPLES 2f9

SCÈ'ME II

ROGER, UN Moine, Deux Bergers.

Chant à deux voix dans le lointain.

PREMIÈRE VOIX

L'amour est un enfant qui pleure.

DEUXIÈME VOIX

L'amour est un enfant qui rit.

ENSEMBLE

L'amour est un enfant qui leurre Le cœur et l'esprit.

PREMIÈRE VOIX

L'amour est aveugle, ô souffrance!

DEUXIÈME VOIX

L'amour est aveugle, ô bonheur!

ENSEMBLE

L'amour, c'est l'aveugle espérance Ou l'aveugle peur.

PREMIÈRE VOIX

L'amour à l'enfer nous convie.

DEUXIÈME VOIX

L'amour dans le ciel nous endort.

ENSEMBLE

L'amour est plus grand que la vie, Plus fort que la mort.

Les voix se sont rapprochées peu à peu. Les deux bergers, qui chantent, entrent en scène au dernier couplet. Ils escortent un vieux moine et portent des provisions.

LE MOINE

Eh! païens, ce n'est pas tout à fait un cantique Que vous chantez pour rnoi.

PREMIER BERGER

Bah! c'est un air antique; Il s'est transmis à nous de berger en berger.

LE MOINE

L'air me plaît, mais le sens me semble un peu léger.

PREMIER BERGER

Moins lourde nous paraît notre charge, mon père. Chanter, c'est oublier.

DEUXIEME BERGER, apercevant Roger.

Un homme est là, par terre, Couché tout de son long. Venez voir.

PREMIER BERGER

Comme il dort!

LE MOINE

Il ne respire pas. On dirait qu'il est mort.

DEUXIEME BERGER

Mort!

PREMIER BERGER

Est-il mort, vraiment?

LE MOINE, penché sur Roger.

Regardons.

DEUXIEME BERGER

Oh!

LE MOINE

Silence!

Le cœur bat.

DEUXIÈME BERGER

Q^u'a-t-il donc?

LE MOINE

Rien qu'une défaillance.

Toi, Luc, mouille son front. Toi, viens m'aider, Sylvain, A lui faire avaler deux doigts de votre vin.

PREMIER BERGER

Pauvre jeune seigneur!

DEUXIEME BERGER

Il reprend connaissance.

LE MOINE, à Roger.

Levez la tête.

ROGER

OÙ suis-je? Est-ce encor l'existence?

LE MOINE

Buvez.

ROGER

Je n'en ai pas besoin.

LE MOINE

Redressez-vous.

ROGER

Que veulent-ils de moi? Mourir m'était si doux!

LE MOINE

Vous avez donc beaucoup souffert?

ROGER

Peu vous importe.

LE MOINE

Je parle au nom du ciel.

ROGER

L'épreuve était trop forte.

LE MOINE

Ne désespérez pas!

ROGER

Il est en mon pouvoir De pardonner, mais non d'espérer.

LE MOINE

Fils, l'espoir.

Lorsqu'on le met en Dieu, n'est plus la flamme vaine Qui tremble sous nos doigts et que souffle une haleine;

C'est l'astre souverain qui, vainqueur des hivers, Revient à chaque aurore éclairer l'univers.

ROGER

Hélas! la vérité m'apparaît, plus livide

Que la mort; et le monde entier me semble vide.

Je ne puis plus aimer.

LE MOINE

Qu'en pouvez-vous savoir?

Aimer est une grâce, et vivre est un devoir. Est-ce que le printemps meurt d'un éclair d'orage? Est-ce que, sous la faux, le pré se décourage? Quand la première fleur commence à se flétrir. Le jardin verdoyant ne veut-il plus fleurir? Luttez, cherchez l'appui des âmes fraternelles Et rassérénez-vous aux clartés éternelles. 11 est bon d'être aimé, mais vous verrez un jour Qu'il est meilleur encor d'être digne d'amour.

ROGER

Si je pouvais mourir pour elle!

LE MOINE

Il faut renaître.

ROGER

Si je pouvais pour elle immoler tout mon être. Si je pouvais laver sa faute avec mon sang! Mais a-t-elle un regret? pense-t-elle à l'absent? Qui l'aimera jamais comme je l'eusse aimée? Trahie un jour peut-être, outragée, opprimée,

Elle se souviendra de moi, m'appellera; Et si je meurs, qui donc alors la défendra? Je la vois! je la vois! c'est elle, Béatrice, Elle, pâle, implorant ma pitié protectrice, De son chaste regard, si pénétrant, si beau, Mon père! Aidez-moi tous à sortir du tombeau; Je vivrai !

LE MOINE

Venez donc reposer votre tête Et calmer votre cœur dans mon humble retraite, Pour en partir demain plus vaillant et plus fier.

Aux deux bergers.

Vous, mes jeunes amis, reprenez le vieil air.

Les deux bergers reprennent leur charge et leur chanson.

PREMIER BERGER

L'amour à l'enfer nous convie.

DEUXIÈME BERGER

L'amour dans le ciel nous endort.

ENSEMBLE

L'amour est plus grand que la vie, Plus fort que la mort.

DEUXIEME TABLEAU Chez Fabius.

SCÈ-X.E 'P%Eî\CÏÈTlE FABIUS, S.MORFI.

SMORFI.

J'espérais...

FABIUS

Impossible aujourd'hui!

SMORFI.

C'est dommage.

FABIUS

Ton tour viendra.

SMORFI, s' inclinant avec mauvaise grâce.

Daignez recevoir mon hommage.

Il fait quelques pas pour sortir, puis revient vers Fabius. Cependant, monseigneur, j'aimerais beaucoup mieux Que mon tour fut déjà venu.

FABIUS

Quoi ?

SMORFI.

J'ai bons yeux, Bonne langue, main leste, avec un brin de vice,

Je pourrais, au besoin, vous rendre un vrai service; Et je me suis battu, je me suis fait blesser.

FABIUS

Je te dis que plus tard...

SMORFI.

Pourquoi récompenser Randazzo, Trastava, tandis que l'on m'oublie? J'ai les mêmes droits qu'eux.

FABIUS

Ah ! trêve de folie!

Me voudrais-tu donner des leçons maintenant?

SMORFI.

Non, mais je voudrais bien...

Te tairas-tu, manant!

Hors d'ici! Comprend-on prétentions pareilles? Ne reviens plus jamais m'échaufFer les oreilles. Et fais le mort, jusqu'à ce que l'on pense à toi; Sinon!...

Smorfi salue hiuiibîeiiient Fabius, qui soulève la tapisserie et sort.

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