SCÈNE VIII
MADAME SAINT-CLAIR, DORIGNY
MADAMB SINCLAIR.
Ëh bien, mon cher monsieur Dorigny, êtes- vous aussi content de me revoir que je- le suis d'avoir retrouvé un ancien et bon ami comme vous? Bien des années se sont écoulées depuis le temps où mon pauvre mari et moi nous vous rencontrions tous les samedis à notre petit concert d'amateurs. Vous faisiez la cour à votre femme, qui n'était pas encore votre femme. Vous devez me trouver bien changée?
DORIGNY
Mais un peu. Cependant....
MADAME SINCLAIR
Oh, parlez franchement; je sais mon âge, et je ne le cache pas. Votre femme vous aime-t-elle toujours bien? Cette chère Henriette, j'aurai grand plaisir à l'embrasser. Mettez-moi bien vite au fait de tout ce qui vous intéresse. Je vous ai tant d'obligations : c'est à vos bons conseils que mon mari a* dû. le commencement de sa fortune. Vous avez un fils?
DORIGNY
De vingt-deux ans. Je tremble qu'il n'ait aussi mauvaise tête que son père. Au lieu de travailler pour être notaire, il s'est avisé de se livrer aux arts : il est peintre; et un beau jour il se mariera comme j'ai lait, par inclination, et sans songer à la fortune.
MADAME SINCLAIR
Le blâmeriez-vous?
DORIGNr.
Ma foi, oui. Non pas que je me repente de mon choix ;
mais rencontrera- t-il aussi bien que moi? Excellent sujet d'ailleurs, un vrai talent. Sa mère en est folle, et il contribue avec elle à mou bonheur. Car je suis trèsheureux. Je ne suis pas riche, mais je n'envie pas les richesses. J'aime mon travail, j'aime mon ménage. Je trouve encore du temps pour cultiver la bonne et vieille littérature, et je fais des vers latins, et des chansons pour ma femme que mon fils trouve charmantes.
MADAME SINCLAIR
Je le crois bien, vous me les chanterez. Parlons d'affaires. J'avais besoin de rencontrer un brave et honnête homme comme vous, à qui je pusse ouvrir mon cœur, et qui consentît à m'aider dans certains petits projets que, j'ai formés pour me ménager une heureuse et tranquille vieillesse. Je suis riche, très-riche; mais la fortune ne fait pas tout à fait le bonheur. A mon âge, on a besoin de bons offices, de soins, d'attentions, surtout quand on a, comme moi, conservé un goût très-vif pour tous les plaisirs de la société. J'aime encore le jeu, la promenade, la musique, le spectacle, le bal même; je ne danse plus, mais j'aime à voir danser mapelitc-nièce; elle a tant de grâces! Or je n'ai ni mari, ni enfants; mais j'ai deux neveux et une. nièce, fort honnêtes gens, mais fort avides et fort amoureux de ma succession. Voilà deux ans, depuis ma dernière maladie, que je les attrape en me portant à merveille, et j'espère bien les attraper encore longtemps. Que d'autres se désolent de la cupidité humaine ; moi, je m'en sers, je m'en amuse, et je la fais même tourner à des actions bonnes et honnêtes. En laissant flotter entre mes chers parents l'espérance^d'an testament favorable, j'ai la douceur de me voir choyée, servie, prévenue dans tous mes désirs; j'éprouve une joie maligne à les faire venir, aller, rester ou se promener à mon premier signe : on loue ce que j'approuve, on proscrit ce que je blâme, on se fâche, on s'apaise, on rit, on pleure; on a chaud, on a froid, il fait beau temps, ou il neige et il pleut à ma fantaisie,