ACTE n, SCÈNE YI
Pas un qui ne rappelle une de nos provinces Repoussant loin Au. sol l'étranger et ses princes ; Pas un que l'ennemi sous nos pieds terrassé N'ait payé de son sang et qu'il n'ait effacé. L'antique liberté des communes perdue Y lit que sur sa tombe elle fut défendu©. Conquise, la Belgique y trouve cent témoins Qu'elle a par moi compté cent conquérants de moins !
GEORGE
Et je suis fier...
LE CAPITAINE
Toi fier? de quoi? d'un coup de tierce Où maladroitement quelque nez se transperce, Sans que l'on sache après pourquoi l'événement. Ou pour quelque maîtresse ou pour quelque jument? Mais le tout pour l'honneur! Regarde mon épée. Dit-on que lâchement cette main l'ait portée ? Tirée, elle eut sa part de l'honneur des drapeaux, Si, vierge de sang belge, on la trouve au repos. Que l'ennemi fût roi de France ou roi d'Espagne, Je fus à tout combat comme à chaque campagne. C'étaient nos duels à nous. C'est là que nous marchions. De la vieille Belgique invaincus champions, Notre champ clos alors le sol de la patrie. Et la cause du duel la liberté trahie. Pour témoins nous avions l'Europe contemplant Comment un peuple libre au droit donne son sang. Parler du point d'honneur était-il nécessaire. Ayant Philippe ou bien Louis pour adversaire? Il est fier de son père ! Il l'a dit ; mais pourquoi? Demande-moi d'abord si je suis fier de toi, Et je te répondrai. Je n'avais pas ton âge Que j'étais capitaine. En nos champs de carnage. Vingt fois sous les cent coups de l'ennemi plus fort, Sur le sol envahi je fus laissé pour mort.
44 LE POINT d'honneur.
Si bien que depuis lors pour un brave on me compte. Ce nom ne m'est pas dû, je l'avoue à ma honte. Mon fils n'était pas né. Le voici: quel bonheur! C'est de lui que j'apprends ce que c'est que l'honneur !
GEORGE
Puis-je répondre?
LE CAPITAINE
Quoi? que pourrais-tu répondre?
Ta vie arec la mienne est là pour te confondre. Je n'avais pas ton âge encore, entends-tu bien? Que je m'étais conquis le nom de citoyen. A l'âge où ta jeunesse à la tierce s'applique, J'étais un serviteur de la chose publique. Le nom de défenseur de notre liberté, Mon sang et cette main me l'avaient mérité. Si bien que d'un vieux Belge au père on trouvait l'âme, A cet âge où l'on dit du fils: La belle lame ! Si bien que, bon soldat, je servais mon pays. A ce même âge où toi, beau bretteur, le trahis!
GEORGE
Mon père...
LE CAPITAINE
Trahis, oui. Si ta rougeur est prompte, Sache qu'à son pays un homme doit le compte De chaque vie humaine ou de chaque trépas Que le salut public demande ou ne veut pas, De tout ce qu'en son sein le ciel mit de vaillance, De tout ce qu'en sa tête il mit d'intelligence. J'ai dit : C'est le trahir — pardieu ! je le maintiens — Que faire en vos champs clos la guerre aux citoyens; Que déjouer leur vie ou déjouer la sienne. Quand il faut qu'au pays toute force appartienne; Que de verser du sang dans un duel étranger A celui dans lequel il le faudrait venger ; Que d'une belle lame aller chercher le rôle. Quand son service veut talent, plume ou parole ;