‹ ThéatreChapitre 33 sur 183 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

Qu'enfin c'est au devoir se montrer déserteur, Quand il faut des soldats, de se faire bretteur!

GEORGE

M'entendrez-vous ?

LE CAPITAINE

On sait d'où leur vient la vaillance Qu'au docteur ès-bravoure on paie à la séance. Mais combien j'en ai vu de nos fiers ferrailleurs Fuir devant l'ennemi, si terribles ailleurs ! Que nous en avons vu dans les camps, à la ville. Sous leur plastron d'honneur cacher une âme vile ! Si bien que je voudrais trouver un assassin En mon chemin debout plutôt qu'un spadassin ; Que je le crois plus brave et que je tiens son crime Moins suspect que l'honneur enseigné par l'escrime, Et... Parle, réponds donc. Parti depuis six mois, Tu t'es, nous l'avons su, battu plus de vingt fois. Ah! quelle moisson, si chaque botte portée Est au nom de ton père une palme ajoutée! Or, pourquoi toi, couvert de gloire, cachais-tu Tes coups et l'ennemi plus de vingt fois battu? Ne sais-tu pas qu'ici j'attendais de ta bouche Le glorieux récit qui de si près nous touche, Et combien, avec toi, le retour solennel Du filial trophée au fojer paternel ?

* GEORGE

Je n'y rentrerai pas que vous n'aj^ez, mon père. Ici même écouté votre fils sans colère.

LE CAPITAINE

Fils ingrat, tu le sais si tu fus mon orgueil.

Toi dont sur mes vieux jours la main répand le deuil !

Juge de mon malheur et demande à toi-même

Ce que j'ai dû soufirir, t'aimant comme je t'aime,

Lorsque l'heure venue où ton exil prend fin.

Je n'ai pu te serrer, fils cruel, sur mon sein !

46 LE POINT d'HONNEUE.

Mon malheur est si grand que je ne saurais vivre, Si de mon désespoir ton cœur ne me délivre. Je te pardonnerai. Mais reconnais ton tort, Et si l'honneur d'un père et le tien sont d'accord, Jure-moi de briser ton épée I

GEORGE

Oui, mon père.

Ce que vous m'ordonnez, je suis prêt à le faire. Mais aujourd'hui le puis-je?

LE CAPITAINE

Insensé, que dis-tu ?

Donc, dans un préjugé tu trouves la vertu ?

GEORGE

Non, car en me battant, moi-même je déplore

Ce préjugé barbare et qui commande encore.

Mais si le siècle en veut, malgré nous, le maintien,

C'est le crime de tous, et ce n'est pas le mien.

Avec ce préjugé tout homme de cœur compte.

Et j'aime mieux l'honneur incertain que la honte.

Il est, ce préjugé, comme tant d'autres lois,

Que cet âge réprouve et respecte à la fois :

La raison les condamne et chacun les rejette.

Et chacun en passant pourtant courbe la tête.

Seulement que quelqu'un s'insurge et l'on verra

Que, sans honte pour lui, la sentence suivra.

Mais la loi de l'honneur est de nature telle

Qu'aujourd'hui la braver est une œuvre mortelle.

Elle a son tribunal en champ clos, non ailleurs.

Devant le magistrat on poursuit des voleurs.

Mais qui donc va porter un soufflet en justice.

Sachant pour le laver sa sentence factice?

Le juge qui défend ma personne et mon bien

Pour mon honneur blessé ne sait et ne peut rien.

C'est pourquoi le même Iiomme, au doute d'une olFense,

Se bat, malgré les lois et malgré leur défense,

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