ACTE II, SCÈNE VI
Qui, lésé dans son droit par quelque scélérat,
Emprunte au duel légal la voix d'un avocat ;
Il attend patient qu'un juge ouvre la bouche.
Mais l'honneur de si près nous regarde, nous touche,
Que de lui seul ici nous recevons la loi.
Lui ne reconnaissant d'autre juge que soi.
LE CAPITAINE
Mais ce juge, dis-moi, reste d'un temps barbare,
Cejuge sans appel, qu'est-ce donc qu'il répare?
Je sais un homme si vil, si vil que pour son front
Il n'est plus de stigmate et qu'il n'est plus d'afiront.
L'opinion le hue et lui crache à la face
Tant que pour les soufflets elle n'a plus de place.
Son nom est à sa vie où chaque acte est flétri
Cloué comme un forçat debout au pilori.
De chaque homme une faute a pu marquer la vie :
Toutes les hontes, lui, forment son infamie.
Or, cet homme est un lâche, et d'une lâcheté
A dégrader la main qui l'aurait souffleté.
Mais qu'un beau jour fouetté par la pudeur publique,
Il emploie en tireur l'argument sans réplique ;
Que sa lâcheté même exercée au fleuret
Trouve à le suivre en duel quelque honnête homme prêt.
Voilà donc que l'infâme aura lavé sa tache !
Voilà qu'il sera brave, à son tour, lui, ce lâche !
Or, qu'aura-t-il prouvé, son adversaire mort.
Sinon qu'un lâche en duel peut être le plus fort?
Un autre aura demain flétri ta sœur, ma fille :
Je redemande au duel Ihonneur de ma famille,
Je demande du sang à qui m'a pris l'honneur.
Et qui tombe frappé? Ceyt moi. Le suborneur
Se trouvait justement le plus fort à l'escrime,
Et voilà que mon sang le lave de son crime!
Mais l'honneur de ta sœur qui donc le lui rendra?
Du duel au séducteur tout l'honneur reviendra;
48 LE POINT D'HONNEDB.
Une mort d'homme, après la honte d'une femme, Fera l'homme honoré d'un spadassin sans âme. Tais-toi. Ton point d'honneur est tel qu'à tous les yeux Contre le ridicule il n'a que l'odieux !
GEORGE
Le duel est odieux, et l'on peut le maudire ; Le duel est ridicule, et pas un n'ose en rire. Non, pas un : on envoie ou l'on attend la mort, Avant de reconnaître et d'avouer son tort.
LE CAPITAINE
Réponds donc et me dis des deux quel est le lâche Sur qui du sang versé doit rejaillir la tache. Sinon celui qui porte ou cherche le trépas. Plutôt que d'avouer un tort qu'il sent tout bas ?
GEORGE
Si l'homme de coeur met la mort avant l'excuse, C'est le préjugé seul qu'il faut que l'on accuse. Mon père, tous les jours on voit que par pudeur Même un lâche propose une affaire d'honneur.
Un lâche qui provoque en est plus lâche encore ; Un brave refusant, porte un coup qui l'honore, D'autant plus plein de cœur et d'autant plus vengé Que, dédaignant un lâche, il tue un préjugé.
GEORGE
Si l'on vous provoquait, oseriez-vous, mon père, Ce que vous dites-là, l'oseriez-vous bien faire?
LE CAPITAINE
Je l'ai fait.
GEORGE
Mais vous-même étant provocateur, Vous excuseriez-vous, mon père?
LE CAPITAINE
Oui, sur l'honneur!