ACTE I, SCENE III
mort?... monsieur Ducroc, Beiîjaiiiino!... et, depuis ce jour fatal, qui est venu à Granlier, nous porter les derniers adieux de notre père?... qui s'est établi an châieau, dans notre famille désolée?... surveillant nos intérêts? Toi jf*urs «e digne ami! Ah! Benjamine, il est bien capable de secourir les enfants du gentilhomme qu'il a si pieusement accompagné au supplice.
BENJAMINE
Ce qu'il a fait pour notre père, tout autre l'eût fait comme lui. Ce n'était pas chose difficile que d'exhorter monsieur de Grantier a bien mourir!
THÉRÈSE
Tu parles légèrement , Benjamine.
BENJAMINE
Légèrement? Il a changé de religion en 1793, au moment oii tout cbrétien qui voulaif glorifier Dieu en trouvait l'occasion héroïque. Ma sœur, je n'aime pas le soldat qui déserte un jour de bataille. . Je me défie de l'homme qui renie son Dieu un jour de martyre!
TÎIÉRÈSE.
Ducroc n'est pns un héros, mais c'est peut>être un brave homme.
BENJAMINE
Tu rappelles uri brave homme?.,. li s'est fait homme d'affaires ! Tiens, pas d'enthousiasme à son sujet. On lo dit riche , il laisse croire à sa richesse; pourquoi n'a-t-il pas offert ses services à notre mère, il conn.iît bien notre gêne.
THÉRÈSE
S'il aime mieux obliger en secret ?
Luil venir déposer mystérieusement dix louis, chaque mois, dans une petite bourse qu'il glisse sous mes fleurs ! une si fraîche idée à ce vieillard égoïste et bourru ! Rappelle-toi donc, au contraire, qu'à peine installé au château, nous sachant sans argent, depuis la mort de notre père... il ne cessait de nous conseiller des réparations, des améliorations. Un jour il voulait faire lever les parquets; un autre jour, il demandait qu'on refît les plafonds. Les murs étaient trop épais, il fallait y creuser des armoires; les caves merîaçaient ruine , il fallait les reprendre en sous- œuvre I Sous prétexte qu'il savait Tarchitecture , il eût démoli et reconstruit tout îe château.... Heureusement ma mère tient h ses habitudes, et nous étions là. Encore a-t-il manqué de la décider une fois "a démolir le cabinet démon père, cette "Vieille chambre dans la tour...C'était fait, si nous n'eussions per-
sundé h cette chère mère que les ouvriers lui voleraient ses assignats! .. Ah î Thérèse, je ne sais pas si Dui roc a envie de nous enri'^hir aujourd hui; mais je sais bien que depuis un an il a failli douze fois nous ruiner !
THÉRÈSE
C'est vrai tout cela... Mais si uotre bienfaiteur n'est pas Ducroc , qui est-ce donc ?
BENJAMINE
Ah! voilà! cherche bien. Tu n'as aucune idée?... N'hésite pas!... oli! n'hésite pas... Avec ta Benjamine, tu sais que tu peux tout dire.
THÉRÈSE
Eh bien ! oui , j'ai pensé a quelqu'un.
BENJAMINE
Parie !
Celte personne qui prétendait m'aimer autrefois.
BENJAMINE
Monsieur Marcellin Dum^nil... Mais depuis la bataille do Dénia, oii il fut nommé capitaine, nous n'avons pas reçu de s-^s nouvelles; voilà vingt mois passés ! et on a la certitude'qu'il n'est pas mort !
THÉRÈSE
Il m'a bien oubliée , n'est-ce pas?... tout à fait!
BENJAMINE
Tlif-rèse... tu doutes...
THÉRÈSE
C'est que, vois-tu , j'ai encore là les paroles qu'il me dit, en prenant congé de moi à la grille, le jour oii il partit pour son regitneut : « Mademoiselle, voilà longtemps que je vous aime; cet aujour ma initié à la vie, je vous jure qu'il durera toute ma vie! Je vais à l'armée des îyrénées, ou meurtnt les deux tiers des Français qu'on y envoie!... J'ai deux chances sur trois d'èlre tue... bites-rT]oi : « Marcellin, je vous aime! et devant Dieu qui nous entend, je suis siir que je reviendrai. » Moi qui l'aimais, je le lui ai dit, et il n'est pas revenu.
BENJAMINE
Thérèse, tu as assez de courage pour qu'on te répète la vérité... On nous a dit...
THÉRÈSE
On nous a dit, je le sais , qu'il avait p«issé à l'ennemi, qu'on l'avait vu dans une ville d'Espagne; ah! Benjamine, quelle consolation pour une femme comme moi ! Dis-moi qu'il m'a