‹ Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdueChapitre 6 sur 13 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Même décor

M lle BOURRAT , entrant par le fond. — Ah !

je ne me sens pas bien. J’ai peur d’avoir un malaise pendant ma leçon. Comme c’est ennuyeux que M. Allemand vienne après déjeuner aujourd’hui ! Je vais prendre un canard, ça me fera peut-être du bien, (Elle va à la table sur laquelle il y a le plateau avec une fasse de café.)

M. et M me Bourrai enirenl par la droite. La porte reste enlre-bâillée,

M me BOURRAT 1 , à la fenêtre. — Ferme la porte, Ferdinand.

M. BOURRAT. — Oui, ma bonne. (Il essaie de la fermer sans y réussir. ) C’est impossible, elle ne ferme plus, il faudra la faire arranger.

M lle BOURRAT. — Papa, veux-tu me donner un canard dans ton café?

M. BOURRAT. — Prends-le, fifille. (Il s’essuie le front.) Il fait une chaleur pour septembre ! 1 fans huit jours, nous vendangeons. (S'asseyant dans un fauteuil, elà sa fille.) Tu pourras inviter ta cousine. Dis donc, fîfille, tu as

bien déjeuné? Je te surveillais du coin de fœil. Quel appétit !

M me BOURRAT, sans lever les yeux de son ouvrage . — Elle mange beaucoup trop.

M. BOURRAT. — En tout cas, ce que tu manges n’est pas perdu. Tu as engraissé, tu deviens énorme. Au printemps dernier, tu n’allais pas du tout, tu étais pâle, tu ne mangeais pas. Tu t’es bien rattrapée depuis.

M m BOURRAT , gênée . — Oui, papa. ( Elle jail quelques pas vers la porte de droite.) Je vais au jardin, un moment. Vous permettez, maman?

M me BOURRAT. — Oui. mais à la condition que tu ne sois pas en retard pour la leçon de M. Allemand. Il sera là à deux heures, ne l’oublie pas et reste près de la maison.

M lle BOURRAT , — Bien, maman. (Elle sort à droite.)

M me BOURRAT. — J’ai hâte de voir arriver le facteur. J’attends toujours la réponse de ma cousine Lebret, de Magny. Il me tarde d’être fixée. Crois-tu que l’affaire s’arrangera?

M. BOURRAT. — Je ne sais pas, ma bonne, je n’y ai pas réfléchi.

M me Bourrai hausse les épaules et reprend son ouvrage.

M. BOURRAT. — Tu sais ce que j’ai appris au marché, ce matin? Il paraît que M. Allemand fait un arbre généalogique de la famille Duret.

M me BOURRAT. — C’est trop fort. Si vous saviez vous y prendre, ton frère Charles et toi

c’est un arbre généalogique de la maison Bourrât qu’il dresserait, au lieu de s’occuper de cette intrigante de M me Duret.

M. jBOURRAT. — On a toujours dit que les Bourrât étaient connus à Vallcyres avant les Duret.

M me BOURRAT. — C’est évident. Mais vous ne bougez pas. Oui dit Bourrât, dit gens mous, gras et sans énergie. Regarde-toi, et ton frère Charles, et sa femme, ta cousine. Vous n’êtes pas comme les miens, comme les Maigret. En voilà des gens qui savent ce qu’ils veulent. Vois mon cousin, le docteur Maigret: c’est un homme. Du reste, nous sommes tous comme ça dans la famille.

On frappe à la parle de droite . Entre Louisa.

LOU ISA. — Voilà une lettre pour madame, {Elle la remet et sort.)

M me BOURRAT . — Enfin, c’est de Magny.

Nous allons savoir la réponse de M. des Aulnoys, {Elle lit.) Ah !

M. BO U RR A T. — Eh bien?

M me BOURRAT , triomphante. — Ça marchera. Il y a des difficultés, mais légères. Il faudra que nous fassions un sacrifice. Il demande, en outre de la ferme de Vertbois, une rente de trois mille francs en argent.

M. BOURRAT. — Trois mille francs en argent, c’est beaucoup.

M me BOURRAT. — Sans doute, c’est beaucoup, mais je ne pense pas que tu hésites une minute.

M. BOURRAT , timidement. — Y tiens-tu tant que ça, à ce mariage?

M me BOURRAT. — Si j’y tiens? Mais tu es fou. Des Aulnoys a vingt-cinq mille francs de rentes en terres, et il est d’une des meilleures familles du pays. Mais tous nos amis de Valleyres en crèveront de dépit. Vois-tu ce que va dire cette pauvre M me Duret avec ses trois filles sur les bras?

M. BOURRAT. — Bans doute, sans doute.

Mais il a quarante-cinq ans, il est un peu ours, il ne voit personne.

M me BOURRAT. — J’aime beaucoup mieux marier ma fille, qui n’a point de caractère, à un homme de caractère fait.

M. BOURRAT . — Et puis, il habite si loin d’ici. On ne verra jamais fifille.

M me BOURRAT. — C’est ça, l’argument égoïste, je l’attendais. C’est pour toi que tu veux marier ta fille, ce n’est pas pour elle. C’est vraiment désolant d’entendre des choses pareilles.

M. BOURRAT. — Mais non. Seulement, est-ce qu’on ne disait pas aussi... qu’il buvait un peu?

M me BOURRAT , impatiente. — Ou’est-ce qu’on ne dit pas? C’est facile de parler. Est-ce que tu crois comme un enfant tout ce qu’on raconte? Moi, je n’en crois pas un mot. Du reste, est-ce que tu as mieux à me proposer? Une des meilleures familles du pays et vingt-cinq mille francs de rente en terres? As-tu mieux que cela? Dis-Ie. J’attends !

M. BOURRAT. — Mais es-tu sûre que fifille voudra?

M me BOURRAT. — II ferait beau voir qu’elle

ne voulût pas I Elle est trop heureuse d’avoir une mère comme moi qui s’occupe d’elle activement et avec intelligence. Regarde autour de nous. Combien y en a-t-il de jeunes filles à Valleyres dans notre monde qui vont rester vieilles filles ! Un parti inespéré. Vingt-cinq mille francs de rente. C’est bien le moment d’aller chercher la petite bête. Je vais écrire aujourd’hui même à ma cousine Lebret pour les trois mille francs.

LOU ISA. entrouvrant la porte de droite. — Voici M. Allemand.

Entre M. Allemand. Il est grand , fort , et maladroit ,, cheveux trop longs , lunettes , habits mal coupés. Il parle avec une légère onction tenant les yeux baissés. Il a des cahiers de musique sur le bras.

M, ALLEMAND , s'inclinant. — Monsieur, madame.

M me Bourrât fait un léger signe de iêle de sa place sans desserrer les lèvres.

M. BOURRAT , se levant. — Bonjour, monsieur Allemand.

M me BOURRAT , se levant. — Je vais appeler ma fille qui est au jardin. (Elle sort au fond.)

M. BOURRAT. — Vous avez dû avoir chaud en montant à Prévoux.

M. ALLEMAND. — Oui, j’ai eu très chaud, monsieur. Mais il fait frais ici. Et quelle vue vous avez de vos fenêtres ! C’est la plus belle vue des environs de Valleyres, monsieur.

M. BOURRAT. — N’est-ce pas? — Et vous avez travaillé ces jours-ci, monsieur Allemand?

M. ALLEMAND. — Un peu, monsieur. La bibliothèque de Valleyres est fort riche en documents et j’espère contribuer.pour ma faible part à éclaircir l’histoire des origines des grandes familles de la ville,

M. BOURRAT. — Mon frère Charles, que j’ai vu ce matin au marché, me disait que c’était une œuvre d’une portée considérable et qui méritait une communication à la Société d’histoire et de belles-lettres du département. Ce sont ses propres paroles que je vous rapporte.

M. ALLEMAND. — M. Charles Bourrât est trop bon. Il est, du reste, lui-même une autorité en matière généalogique.

Un silence.

M. BOURRAT. — Vous avez su que M lle Le Petit a accouché?

M. ALLEMAND. — M. le curé me l’a appris hier matin. Quel scandale î

M. BOURRAT . —- M. Duret me disait au marché que M lle Le Petit déshonore la ville.

M. ALLEMAND . — Oh ! monsieur, l’honneur de Valleyres ne saurait être atteint par l’inconduite de M lle Le Petit. Ce sont les grandes et anciennes familles de la ville, comme la vôtre, qui sont vraiment dépositaires de l’honneur de la cité.

Entrent , par le jardin , M me et M lle Bourrai . M. Allemand s’incline devant M ne Bourrai, gui salue de la tête.

M. BOURRAT. — Je vous laisse travailler.

Je vais faire une petite sieste. Au revoir, monsieur Allemand.

M. ALLEMAND, s'inclinant. — Monsieur...

M. Bourrai sort par la porte à droite. La porte bat, il essaie dé la fermer ; elle reste entrebâillée. M ile Bourrai passe au petit salon el vient au premier plan pour aller au casier à musique . Elle est pâle. Elle s'essuie le front avec son mouchoir.

M lle BOURRAT , à part. — J’ai peur de me trouver mal.

Elle s'assied au piano. M. Allemand se met à sa gauche. M me Bourrai est assise au premier plan à gauche de la fenêtre.

M. ALLEMAND. — Nous commencerons par les études de Czerny, mademoiselle, s’il vous plaît.

M Ue BOURRAT. — Bien, monsieur.

Elle se lève, va au casier à musique qui est au premier plan. Elle est obligée de se baisser pour chercher le cahier et d'en soulever plusieurs autres. Soudain, elle se relève rapidement en poussant un ah ! douloureux.

M ue BOURRAT, à pari .— J’en étais sûre. Je vais avoir un malaise. (Elle s'essuie à nouveau le front.)

M me BOURRAT, sans la regarder. — Allons, dépêchons-nous. Ne perdons pas de temps.

M lle BOURRAT, revenant au piano, les lèvres serrées. —Voilà, maman.

M. ALLEMAND. — Prenons le premier mouvement, mademoiselle, « vivace ».

M lle Bourrai commence à jouer mollement.

M. ALLEMAND. — Veuillez accentuer, mademoiselle, veuillez accentuer.

M lle Bourrai continue ; soudain , elle s'arrête cl porte son mouchoir à ses lèvres.

M lle BOURRAT, avec difficulté. — Je vous demande pardon.

M. ALLEMAND . — Reprenez, mademoiselle, avec expression.

M lle Bourrai reprend et fait quelques fautes.

M. ALLEMAND. — Si naturel, si naturel, mademoiselle..

M Ue Bourrai recommence le passage, s'arrête encore, hêsiie un instant, puis se lève.

M me BOURRAT, la regardant. — Ou’y a-t-il donc?

M. Allemand se lève.

M lle BOURRAT, près de la porte à droile. —- Je vous demande pardon... je suis souffrante... je reviens.

Elle sort à droile ei s'assied au salon sur le canapé, où. elle s'essuie le front. Elle sort un instant de la pièce, puis rentre. Un long silence pendant lequel M. A llemand se rapproche peu à peu de la fenêtre où M me Bourrât travaille .

M. ALLEMAND. — Quel beau temps, madame !

M me BOURRAT , étonnée , lève les yeux et le toise , puis , après an temps, sèc/iemenf. — Très beau, monsieur. (Elle se remet à travailler. Un silence.)

M. ALLEMAND. — Vous avez, de vos fenêtres, la plus belle vue des environs de Valley res, madame.

M me BOURRAT , même jeu. — En effet, monsieur.

Nouveau silence. Rentre M lle Bourrai par la droite . Elle est très pâle.

M me BOURRAT. — Dépêche-toi. Tu as perdu

cinq minutes de ta leçon.

M lle Bourrai et M. Allemand se mettent au piano.

M. ALLEMAND. — Nous reprenons, si vous le voulez bien, mademoiselle?

M Ue Bourrai reprend. Elle joue plus mollement , hésite une ou deux fois , puis s’arrête soudain, s’essuie les tempes avec son mouchoir et murmure :

C’est horrible.

Elle s’appuie le front sur la main, le coude sur le piano el balbutie :

Je ne peux pas, je ne peux pas, j’ai mal.

M me BOURRAT , venant brusquement à elle. — Ah çà ! n’est-ce pas fini, ces enfantillages?

M lle BOURRAT, se levant. — Je ne peux pas,

j’ai des sueurs froides... je suis malade. (Elle fait quelques pas, se passe encore la main sur le front et se laisse tomber à moitié évanouie dans un fauteuil au premier plan, près da bureau de sa mère.)

M me BOURRAT , allant à la porte du fond cl Vouvranl à M. Allemand. —Entrez iciuninstant, monsieur, l’indisposition de ma fille ne durera pas, un simple trouble de la digestion.

M. Allemand passe dans le salon.

M me BOURRAT , prend sur le plateau le carafon de cognac , en verse quelques gouttes sur un morceau de sucre , revient et le donne à sa fille.

Prends cela, cela te remettra. (M Ue Bourrai avale le morceau de sucre.) Eh bien, comment te sens-tu? Ne te laisse pas aller, lève-toi, ça te fera du bien.

M lle BOURRAT , affaissée. — Je ne peux pas,. maman... je n’ai plus de jambes.

M me BOURRAT. — Essaie au moins.

M lle BOURRAT . — Je veux bien, maman.

(Elle se lève avec difficulté , mais à peine debout les jambes lui manquent , elle retombedanslc fauteuil.)

M me BOURRAT. — Tu n’as pas pour un sou d’énergie. Elles vont bien les jeunes filles de nos jours. Elles se paient des vapeurs ; il faut qu’on les soigne, qu’on les dorlote. Tu es là molle et sans volonté.

M lle BOURRAT. — Je suis fâchée, maman.

M me BOURRAT. — Et tu choisis ton temps.

Au milieu de ta leçon de piano ! On dirait que tu le fais exprès. Voilà trois francs de perdus, car, tu verras que M. Allemand aura le toupet de comp-

ter cette leçon. Tu es bien sûre que tu ne peux pas la prendre ? Essaie encore ; allons, du courage.

M lle BOURRAT. — Je ne peux pas, maman, je suis malade.

M me BOURRAT , prenant la musique de M. Allemand. — Il ne me reste qu’à renvoyer cet imbécile.

Elle va au salon et à M. Allemand :

Ma fille est un peu souffrante. Elle a senti le soleil après déjeuner ; elle ne pourra continuer sa leçon aujourd’hui. Au revoir, monsieur, à mercredi prochain. [Sort M. Allemand.)

Elle rentre et vient à sa fille.

Eh bien, cela va-t-il mieux?

M ile BOURRAT. — Oh ! oui, maman, seulement, je suis bien fatiguée.

M me BOURRAT , retournant à son ouvrage , dans l'embrasure de la fenêtre. — Tu vas pouvoir paresser à ton aise. (Elle travaille.) Yeux-tu me dire exactement que ce tu as eu?

M llQ BOURRAT. — Je ne sais pas... Un malaise.

M. Allemand reparaît dans le salon où il a oublié sa musique et reste un instant à écouter.

M me BOURRAT , travaillant. — Un malaise !

Parbleu, je le pense bien et ça ne m’avance pas beaucoup. Quel malaise as-tu eu?

M Ue BOURRAT. — J’ai eu... des vomissements.

M me BOURRAT, travaillant . — Des vomissements ! Cela ne m’étonne pas. Tu as trop mangé à déjeuner. Je te l’ai dit aujourd’hui même. Eh bien, la prochaine fois, tu écouteras ce que je te dis et tu resteras sur ta faim. Ton oncle, le D r Maigret, est positif sur ce point. Il ne faut pas sortir de table rassasié et lourd. Ça se comprend, ça fatigue l’estomac. (Un temps,) C’est îa première fois que ça t’arrive?

M lle BOURRAT. — Heu...

M me BOURRAT, travaillant. — Ah çà, tu es idiote. Il semble que je te pose des questions extraordinaires. Tu sais bien si oui ou non tu as eu déjà des vomissements?

M ile BOURRAT. — Oui, maman.

M me BOURRAT , travaillant, — Tu en as déjà eu? C’est curieux. Et depuis quand?

M lle BOURRAT, hésitant. — Je ne sais pas.

M me BOURRAT. — C’est inouï î II faut t’arracher les réponses les plus simples. Tu as l’air d’une coupable. Ce n’est pourtant pas bien difficile de me dire depuis quand tu as ces malaises?

M lie BOURRAT. — Depuis trois mois, à peu près.

M me BOURRAT , laissant tomber son ouvrage .

— Depuis trois mois ! Et je n’en ai rien su ! Pourquoi me l’as-tu caché?

M lle BOURRAT. — Je ne sais pas, maman ; je croyais que ça passerait comme ça.

M me BOURRAT. — Il est extraordinaire que tu ne me l’aies pas dit. Je ne te croyais pas cachotière à ce point. Est-ce que tu en as eu souvent des malaises de ce genre?

M lle BOURRAT. — Une fois ou deux par semaine après les repas.

M me BOURRAT. — Deux fois par semaine !

Si je l’avais su, j’aurais consulté mon cousin Maigret. Il y a quelque chose de louche là-dessous ; il faut que j’en aie le coeur net.

M lle BOURRAT. — Mais non,, maman, je ne voulais pas vous alarmer, voilà tout ; si l’on n’avait pas changé l’heure de la leçon de piano aujourd’hui, vous ne l’auriez pas su, parce que, voyez-vous, à part cela je vais bien, je dors toute ma nuit, j’ai bon appétit... j’engraisse.

M me BOURRAT , la regardant. — C’est vrai, tu as engraissé, tu es plus forte qu’au printemps, je ne m’en étais pas encore rendu compte. Pourtant, avec ce dérangement d’estomac, ce n’est pas naturel. Tu devrais maigrir, au contraire. Est-ce que tu sens des brûlures à l’estomac?

M lle BOURRAT , — Oh î non, je n’ai jamais mal, et d’ordinaire cela passe tout de suite.

M me BOURRAT. — Je te mènerai chez Maigret un de ces jours. (Elle recommence à travailler.) C’est bizarre. Et tu n’as pas eu d’autres malaises? Rien d’anormal?

M Ue BOURRAT , hésitant. — Heu... je ne sais pas, maman.

M me BOURRAT. — Je ne sais pas ! En voilà une réponse digne de toi. Oui est-ce qui le saura alors, si tu ne le sais pas? Veux-tu me faire le plaisir de me répondre sérieusement? Oui ou non, as-tu eu d’autres malaises?

Mue BOURRAT. — Oui.

M me BOURRATu — Oui. cruoi? C’est vrai-

ment agaçant. Il faut t’arracher les mots comme avec une pince. Explique-toi, parle. Je ne suis pas sorcière pour deviner ce que tu as.

M lle BOURRAT , balbutiant. — J’ai comme...

(Elle s'arrête.)

M me BOURRAT. — Ah ça ! tu te moques de moi. Je vais me fâcher si tu continues ainsi. Je ne suis pas là pour jouer aux propos interrompus. Et tâche de dire ton affaire clairement.

M lle BOURRAT , avec effort. — J’ai comme un poids, là... [Elle porte la main à son ventre.) D’abord, j’ai cru que ça passerait. Mais non, ça augmente, ça grossit, je ne sais pas ce que c’est.

M me BOURRAT , se levant brusquement et venant à elle. — Tu dis? ( S'arrêtant et sur un ion inquiet, mais qui veut être calme.) Non, non, ce n’est pas possible, c’est absurde, je suis folle. Comme si je ne savais pas que c’est impossible ! Tu t’imagines des choses comme ça, mais ça n’a pas de sens. (Elle la regarde attentivement.) Pourtant, c’est vrai (sa voix tremble ), tu es plus forte, tu as engraissé. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas? ce n’est rien?... Voyons, parle, mais parle donc, tu vois mon inquiétude, dis-moi que ce n’est rien.

M lle BOURRAT , terrifiée. — Je ne sais pas, maman, je ne sais pas ce que vous voulez dire.

M me BOURRAT , faisant un grand effort pour se maîtriser , et allant vivement fermer la porte qui est restée ouverte sur le salon. — Il faut que je sois calme ; sans cela, je ne saurai rien. Ecoute, réponds-moi, depuis combien de temps t’es-tu aperçue de cela? Te souviens-tu?,,. Il y a peutêtre un an?... peut-être moins?

M lle BOURRÂT. — Oh ! non î Ï1 n’y a pas longtemps... depuis le commencement de juillet, peut-être.

M me BOURRAT . — Ah !... et tes vomissements?

M lie BOURRAT. — Au milieu de juin, je crois... mais je ne suis pas sûre.

M mc BOURRAT , sourdement , appuyée pour se soutenir au dossier d'un fauteuil. — Ah !... et c’est tout... (Elle s'approche lentement de sa fille.) Tu n’as pas remarqué autre chose? Tu n’as pas été dérangée autrement?

M lle BOURRAT , hésitant. — Heu.., heu...

M me BOURRAT, durement. — Regarde-moi.

Ce n’est pas le moment d’hésiter. { Elle va à elle , la prend par les bras , el la fixe dans les yeux.) Tu me comprends. Réponds.

M lle BOURRAT , après un temps , et à voix basse. — Oui.

M me j BOURRAT, avec peine. — Depuis...

depuis quand?

M lle BOURRAT .— Depuis la fin de mai,maman.

M me BOURRAT , la secouanl avec violence. — C’est donc vrai, misérable ! qu’as-tu fait?

M lle BOURRAT , se protégeant la figure avec le bras. — Je ne sais pas, maman, je ne sais pas.

M me BOURRAT , penchée sur elle. — Son nom? Dis-moi son nom I Ah ! misérable, son nom?

M ile BOURRAT, terrifiée. — Je ne sais pas, maman, je ne sais pas ce que vous voulez dire.

M nie BOURRAT , lui tordant les bras. — Qui?

Qui? Parle donc !

M Ue BOURRAT , pleurant. — Pardon, pardon, maman, vous me faites mal,

M me BOURRAI\ se relevant. — Non, c’est impossible, c’est fou. Du calme, il faut savoir. Il faut tout dire maintenant, tout. Tu n’as vu personne d’ici. Tu n’es jamais sortie seule, n’est-ce pas?

M lle BOURRAT . — Non, non* . —— '

M me BOURRAT . — Ni à Valleyres, ni à Vermand, chez ta cousine.

M lle BOURRAT. — Non, non.

M me BOURRAT. — C’est donc ici.. Quel homme as-tu vu seule ici?

Bourrai sanglote sans répondre.

M me BOURRAT , la prenant par le bras. — Ah ! assez de larmes. Il faut parler maintenant. Qui as-tu vu seule? Ton cousin Henri, le frère de Caroline?

M lle BOURRAT. — Non, non, c’est...

M me BOURRAT. — Mais parle donc.

M lle BOURRAT . — C’est... c’est au jardin.

M me BOURRAT. — Au jardin?

M lle BOURRAT. — Oui... Cèles tin.

M me BOURRAT , tombant brusquement, comme fauchée , sur une chaise. — Célestin.

Un long silence.

M me BOURRAT , la voix brisée. — Depuis quand? %

M lle BOURRAT. — Depuis la lin de mai, maman.

M me BOURRAT. — La fin de mai... Juin,

juillet, août, septembre. Plus de quatre mois ! Ainsi, toi, ma fille, une demoiselle Bourrât, toi, avoir un enfant de Céîestin ! Ah !

M lle BOURRAT , avec un élan qu'elle ne peut cacher. — C’est vrai, maman, le bon Dieu me donne un enfant?

M me BOURRAT . — Ah î tais-toi, tais-toi !

Ouaïïd j ; y-pense .{Un silence .) Est-ce qu’il se doute de l’état dans lequel tü es maintenant?

M lle BOURRAT. —■ Je ne sais pas, maman, je ne savais pas, moi-même.

M me BOURRAT, entre ses dents. — Imbécile !

(Elle se lève et s'appuie sur la table pour se soutenir.) Va-t’en, j’ai besoin d’être seule, je ne peux plus te voir, va-t-en. (M lle Bourrai se lève et va à droite ,) Monte dans ta eliambre et je te défends d’en sortir avant que je vienne t’y chercher.

M Ue Bourrai sort à droite.

M me BOURRAT , appuyée à la table. — Ma fille !... Une Bourrât... Un enfant d’un jardinier ! Ma fille... au jardin... comme une bête... Ah !... Ouc devenir?.. .Comment la marier maintenant?... Quatre mois !... ti'op tard !... Quatre mois... Vingt-cinq mille francs de rentes en terres. Il faut y renoncer... Un enfant ! Comment le faire disparaître?... Ma fille... (Elle sc promène dans le salon.) Il faut réfléchir, tout peser... Céîestin... Un enfant !... personne ne se doute de rien... Comment soupçonner une chose pareille, puisque moi-même...? Que faire?

Sans parler , elle arpente le salon ; elle a repris son sang-froid, sa figure est dure.

Entre par le fond M. Bourrai. Il est souriant el gras.

M. BOURRAT, — Ah ! j’ai fait une bonne sieste. (M me Bourrât ne fait aucune attention à /uï, elle réfléchit profondément.) La leçon de piano est finie? ( Pas de réponse.) Je vais jusqu’aux vignes. Veux-tu que je te rapporte quelques grappes pour la table? ( Pas de réponse. Il va à M me Bourrai qui marche toujours.) Ah çà ! Clémence, qu’y a-t-il? tu as l’air préoccupée.

M me BOUBRAT , s'arrêtant. — J’ai que ta fille est enceinte. Voilà ce que j’ai !

M. BOURRAT. — Comment ! Tu veux rire...

mais ce n’est pas drôle, je te l’assure.

M me BOURRAT. — C’est comme je te le dis, ta fille est enceinte, et du jardinier, oui, de Cèlestin. par-dessus le marché.

M. BOURRAT. — Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. (Il regarde sa femme et comprend que c'est vrai ; il porte la main à son col el chancelle.)

M me BOURRAT . — Tu ne vas pas te trouver mal comme une femme, n’est-ce pas? J’ai autre chose à faire qu’à m’occuper de toi maintenant.

M. Bourrai va en titubant à la fenêtre qu'il ouvre. Il reste dans V embrasure, essoufflé. M me Bourrai continue à arpenter la pièce. Un silence.

M. BOUBRAT. — Ma fille... Célestin... Dismoi tout, tout, je t’en supplie.

M me BOURRAT , continuant à arpenter le salon. — Laisse-moi réfléchir.

M. BOURRAT , tombant dans un fauteuil , à

THÉATRJj,

mi-voix. — Je n’ai plus de jambes. Ma fille, c’est incroyable ! Un enfant, toute la ville le saura, j'en mourrai. (Un temps.) Ah ! oui, elle était toujours seule, la pauvre petite... Et puis, elle ne savait rien, elle était si innocente. Alors, un jour, il l’aura prise de force, et elle n’aura rien osé dire. Ah ! mais lui, lui, ce Célestin de malheur. (Il saute debout.) Il ne restera pas une minute de plus ici, pas une minute. (Il va vers la porte.)

M ™ BOURRAT. — Où vas-tu?

M. BOURRAT. — Je vais chasser Célestin.

Afme BOURRAT. — Reste ici.

M. BO U RR A T. — Je ne veux pas garder cette canaille une minute de plus ; je lui sauterai à îa gorge. Cette fois-ci, par exemple...

M me BOURRAT , Vinterrompant. — C’est ça, pour que Célestin chassé aille raconter à tout Yalleyres pourquoi tu l’as mis à la porte.

M. BOURRAT . — C’est vrai ! Comment faire?

M me BOURRAT. — Laisse-moi faire.

Un silence , M. Bourrai est affaissé dans un fauteuil. Il se lève soudain.

M. BOURRAT . — J’ai trouvé, vous passerez l’hiver dans le Midi, sous un faux nom.

M me BOURRAT. — C’est absurde. Toute îa ville cherchera pourquoi nous sommes parties. Et là-bas, nous serons à la discrétion d’inconnus. Merci, je reste ici, tiens-le-toi pour dit.

M. BOURRAT. — Mais ici, tout le monde le saura, les domestiques, nos parents, nos amis. Comment pourrais-tu le cacher?

M me BOURRAT , lentement. — Ici, je suis chez moi* Ici, je suis maîtresse. Je saurai arranger notre vie et ne rien laisser au hasard. Ta fille peut sortir encore jusqu’à la fin d’octobre. Elle n’a jamais eu une jolie taille. On ne s’apercevra de rien. Mais à partir d’octobre jusqu’à février, elle ne verra personne qu’ici et avec moi. Je ne la quitterai pas une minute.

M. BOURRAT. — Ma pauvre fille î

M me BOURRAT. — Ah ! parbleu oui, c’est bien ta fille ! Tu ne peux la renier. Elle n’a rien de moi ; il n’y a qu’à la regarder. Elle est grasse comme les Bourrât, paresseuse comme les Bourrât, sans cervelle, toujours comme les Bourrât. Jamais une Maigret n'aurait fait ce qu’elle a fait ! Et toi qui choisis ce moment pour larmoyer sur son sort ! J’ai autre chose, et de plus important à faire, que de la plaindre. Je ne songe qu’au scandale qui nous menace tous, par sa faute. Il n’y a plus qu’une seule chose qui doive compter à nos yeux, l’honneur de la famille. Qu’importe que ta fille souffre ou ne souffre pas, maintenant ! J’aimerais mieux la voir morte que déshonorée. Elle s’ennuiera? La pauvre petite ! Tais-toi donc. Ta fille sera malade, s’il le faut, elle gardera le lit pendant trois mois si c’est nécessaire. Je ne sais pas encore ce que je ferai, mais.il faut que personne au monde ne se doute de ce qui se passe ici ; j’entrevois seulement mon plan, mais je réussirai parce que je le veux, parce qu’il le faut, corn p rends-tu?

M. RO U RR AT. — Je sais bien que toi seule peux nous tirer de là.

M me BOURRAT. — Et quand je pense à ce mariage, pour lequel je m'étais donné tant de mal ! Le voir manquer au moment où il était arrangé ! Vingt-cinq mille francs de rente de perdus !

M. BOURRAT, timidement. — Ah 1 ça, je te l'avoue, Clémence, je n’en suis pas fâché. Ça me faisait de la peine de voir fîfille se marier si loin de moi.

M me Bourrai marche sur lui avec fureur , s'arrête, le regarde en face , hausse les épaules et lui tourne dédaigneusement le dos. Un silence.

M. BOURRAT . — Tu auras besoin du docteur Maigret.

M rae BOURRAT . — Sans doute, j’aurai besoin de Maigret. II est des nôtres, celui-là. Mais je lui en parlerai plus tard, rien ne presse... [S'arrêtant) à moins que... (A elle-même ) s’il voulait,,. Tout de suite...

M. BOURRAT. — Que dis-tu, ma bonne?

M me BOURRAT. — Rien, — Fais atteler, je descends à Valley res tout de suite. ( Elle sort par le corridor. Son mari reste accablé sur sa chaise .)

RIDEAU

Page 1