‹ Théâtre. Mademoiselle Bourrat. La fille perdueChapitre 7 sur 13 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Il y a près de la fenêtre à gauche, dans le petit salon au second plan, un métier à tapisserie assez haut , de façon au on voie seulement la figure de la personne qui travaille. Il fait un jour gris et pluvieux de novembre. En outre, les volets de Vunique fenêtre sont fermés à moitié pour qu'il ne pénètre que peu de lumière dans la pièce.

Au lever du rideau, M lle Bourrai est au piano et tourne le dos à la fenêlre. A sa droite, M. Allemand; à sa gauche , sa mère. Elle est velue d’une robe floltanle ; elle joue.

M. ALLEMAND, se penchant sur le cahier. — Mademoiselle, je ne peux pas lire. Oui, ré dièze à la main gauche.

M lle Bourrai se penche aussi pour lire el reprend. M me Bourrai la surveille. Elle termine le morceau el s’arrête .

M. ALLEMAND, tirant sa montre el la niellant au jour pour voir Vheure .— Il est deux heures et demi passées. Nous en resterons là pour aujourd’hui, mademoiselle.

Il se lève, M me Bourrai se lève aussi , M lle Bourrai veut se lever. Sa mère lui met la main sur Vépaule et la force à rester assise .

M. ALLEMAND . — J’ai bien l’honneur de vous saluer, mademoiselle. (Il s'incline et va pour sortir par le grand salon. Saluant Bourrai.) Madame...

M me BOURRAT , le suivant au salon. — Monsieur. (Un temps.) Avez-vous un parapluie, monsieur Allemand? Le temps s’est gâté.

M. ALLEMAND, ne pouvant cacher son étonnement. — Oh ! madame !... Vous êtes trop bonne, en vérité. Je suis confus. Non, je n’ai pas pris de parapluie.

M rae BOURRAT , sonnant. — Je vais vous en faire donner un. Quel triste mois de novembre !

M. ALLEMAND . — Affreux, madame, vraiment.

M me BOURRAT. — Voilà plus de quinze jours que nous n’avons pu descendre à Valley res. Je ne sais rien de ce qui s’y passe. Nous avons été malades, ma fille et moi. Ma fille a eu de violentes migraines qui inquiètent mon cousin, le docteur Maigret, et moi, j’ai les yeux si délicats maintenant que je puis à peine supporter la lumière. Je suis obligée d’avoir les volets presque clos.

M. ALLEMAND. — C’est bien triste, madame.

M me BOURRAT. — Nous serions descendus pour le whist de madame D uret, mais ne faut-il pas que notre cheval soit tombé boiteux... Mon mari est allé voir aujourd’hui le juif à Valleyres pour en acheter un autre, mais c’est si difficile d’acheter un cheval. Il faut prendre ses précautions.

M. ALLEMAND. — En effet, madame.

Entre Louisa.

M me BOURRAT. — Louisa, vous apporterez un parapluie pour M. Allemand. (Sort Louisa.) Vous faites toujours des recherches historiques, monsieur Allemand?

M. ALLEMAND . — Toujours, madame.

M me BOURRAT. — Nous avons ici beaucoup de documents sur la famille de mon mari, vous y trouveriez sans doute des actes très anciens.

M. ALLEMAND. — J’en suis certain, madame, et je vous avouerai que je caresse le rêve de dresser un jour, avec votre autorisation, un arbre généalogique de la famille Bourrât.

M me BOURRAT. — Gela serait fort intéressant. Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu madame Duret?

M. ALLEMAND . — J’ai eu l’honneur de passer la soirée chez elle hier, madame.

M me BOURRAT , étonnée . — Vraiment?

LOUISA, entrant. — Voilà le parapluie. (Elfe le donne à M. Allemand.)

M. ALLEMAND. — Madame, je ne sais comment vous remercier. (Saluant.) Madame...

M me BOURRA T. — Au revoir, monsieur Allemand. (Il sort , Elle rentre au petit salon.)

A peine est-il sorti, M ne Bourrai se lève et vient à la table.

M me BO U RR A T , sans la regarder. — Sou vienstoi de ne jamais te lever devant monsieur Allemand, devant personne, du reste ; aujourd’hui, tu allais quitter la table avant que Louisa soit sortie de la salle à manger. Fais attention, et souviens-toi que je ne veux pas avoir à te le redire.

M lle BOURRAT. — Bien, maman.

Elle va au métier de tapisserie , on la voit de profil. Un long silence.

M lle BOURRAT , regardant par la fenêtre et sur un ion monotone , comme à elle-même. — Il fait un vilain temps (M me Bourrai reste les lèvres serrées ), il pleut, c’est triste ! (Un temps.) Il doit y avoir de îa boue dans les allées.

Mme BOURRAT. — Tais-toi donc ! Il me semblait entendre une voiture. ( Elle s’absorbe à nouveau dans son ouvrage .)

Un long silence.

M lle BOURRAT , à elle-même . — Je ne sais rien, rien. Il faut pourtant savoir, je ne puis pas vivre ainsi. (Un temps.) Maman ! (M me Bourrai ne bouge pas. Plus haut.) Maman !

M me BOURRAT. — Ah çà ! qu’as-tu donc à bavarder sans cesse?

M lle BOURRAT , timide. — Je voudrais vous demander quelque chose, maman.

M me BOURRAT . — Je n’ai pas de temps à perdre à t’écouter.

M lle BOURRAT , travaillant , à demi-voix. — J’aimerais savoir ce qu’on fera... (Elles'arrêle.)

Mme BOURRAT. —Tu dis?

M ne BOURRAT , se troublant — Ou’est-ce qu’on fera... (Elle n’achève pas.)

M me BOURRAT. — Je te défends de parler

JL

de cela, tu le sais bien.

M lle BOURRA T. — Mais nous sommes seules, maman, et je ne sais rien.

M me BOURRAT. —-Tu n’as rien à savoir.

M lle BOURRAT, iimide. — Pourtant...

M me BOURRAI , — C’est comme ça, travaille. ( Elle reprend son ouvrage.)

M Ue BOURRAT , regarde sa mère, puis lire un mouchoir de sa poche el s’essuie les yeux en cachelle. :— Un silence , — C’est long !

La parle de droite s'ouvre , M me Bourrai sursaute quand la porte s’ouvre.

LOU ISA. — C’est la vieille Victoire qui est là. Je la fais entrer ici?

M me BOURRAT. — Ah ! c’est Victoire.

Faites-la monter chez moi. J’y vais, {Sort Louisa. M me Bourrai, se levant et regardant sa fille.) Eh bien, et tes laines?

M lle BOURRAT. — Mes laines?

M rae BOURRAT. — Oui, les bouts cle laine que tu dois avoir sur les genoux?

M lle BOURRAT. — Mais il n’y a personne, maman, alors je ne les avais pas préparés.

M mé BOURRAT. — Quand tu es ici, tu dois toujours étaler vingt échantillons de laine sur tes genoux, de façon à avoir une excuse pour ne pas te lever, si, par hasard, une visite arrivait. ( Elle va pour sortir.) Ne quitte pas la chambre avant que je revienne, j’en ai pour une demiheure.

Mu® BOURRAT. — Bien, maman.

M me Bourrai sort.

M lle BOURRAT. — A quoi bon mettre des bouts de laine? voilà trois semaines que personne

n’est monté à Prévoux. Il paraît, du reste, que je ne sortirai plus avant que tout soit terminé, à la fin de janvier. C’est long! Puisque je suis seule un moment, je vais pouvoir travailler pour lui. (Elle lire de sous sa jupe une étrange petite brassière de laine tricotée de toutes les couleurs.) Il aura chaud là-dedans, le chéri. C’est qu’il vient en plein hiver, et c’est délicat, les tout petits. Que je me réjouis de le voir ! Je suis heureuse d’avoir un petit à moi. J’avais tant prié le bon Dieu pour cela. Et je ne pourrai le voir qu’en cachette, le pauvre petit, mais je le verrai souvent, je ferai n’importe quoi pour cela, je saurai bien m’arranger. Oh ! que je vais l’embrasser, le dorloter, le câliner, le chérubin ! ( Elle travaille , quelqu'un passe devant la fenêtre.) Ah ! le père Raffet. Comme il se traîne ! Il a au moins soixante-dix ans. C’est lui qui a remplacé Célestin !

Entre M. Bourrai par la droite , M lle Bourrai remet vite la brassière sous sa jupe.

M. BOURRAT. — Tiens, ta mère n’est pas là?

M lle BOURRAT. — Maman est dans sa chambre avec Victoire. D’habitude on reçoit Victoire

ici, mais maintenant je ne dois plus, voir per¬

sonne.

M. BOURRA T , inquiet et regardant la porte. — Il fait mauvais temps. Je suis fatigué. Je suis revenu de Valleyres à pied.

M lle BO U RR A T. — Pourquoi ne vous asseyez-

vous pas, papa?

M. BOURRAT , inquiet.

guère le temps.

je n’ai

Euh !

M lle BOURRAT. — Je suis seule.

M. BOURRAT. - — Je vois, je vois. Ta mère en aura pour un moment avec Victoire, c’est vrai.

M lle BOURRAT. — Oui, pour une demiheure. Elle me l’a dit. Pourquoi garde-f-eJle Victoire si longtemps?

M. BOURRAT , vivement. — Oh ! moi, je ne sais pas ; il n’y a pas de raison, en effet. (S’gtsseyani.) Je n’ai plus de jambes, fifîlle, je vieillis.

M lle BOURRAT . — Mon pauvre papa ! Et vous êtes revenu à pied de Valleyres?

M. BOURRAT. — Il faut bien, puisque nous nous sommes défaits de notre vieux César.

M ne BOURRAT. — Il était vieux, mais il allait encore bien, je n’avais pas remarqué qu’il fût boiteux. Pourquoi l’a-t-on vendu?

M. BOURRAT. — C’est ta mère qui l’a voulu.

Elle est très intelligente, ta mère.

M lle BOURRAT. — Mais je croyais que vous alliez en acheter un autre aujourd’hui, papa?

M. BOURRAT. — Oh ! non ! plus tard seulement, au commencement de l’année. Ta mère ne te l'a pas expliqué?

M lle BOURRAT. — Maman ne m’explique rien, je ne sais rien, elle ne me parle pas.

M . BOURRAT , avec un mouvement vers sa fille. — Ma pauvre... (Il s'arrête court et regarde la porle. Pendant tonie la scène, il est inquiet ainsi et se tourne fréquemment vers la porte.) Vois-tu, fifîlle, ta mère sait mieux que nous ce qu’il faut faire; elle sait toujours ce qu’il faut faire : il faut avoir de la patience. Ce sera bientôt fini.

M Ue BOURRAT. — Oui, ça, je le sais.

M. Bourrai se lève et se dirige vers la porte.

M ile BOURRAT. — Vous vous en allez déjà', papa?

M. BOURRAT. — Je vais me changer.

M lle BOURRAT. — Restez un peu. C’est la première fois que je vous vois seul depuis...

M. BOURRA.T. — Est-ce vrai?

Mue BOURRAT. — Oui, papa.

M . BOURRAT. — Les choses ne s’arrangent pas pour ça. Et puis, tu es toujours avec ta mère.

M lle BOURRAT. — Elle me garde.

M. Bourrai , s'assied sur le bord d'une chaise , faisant toujours attention à la porte,

M lle BOURRAT. — Papa, j’aimerais vous demander quelque chose ?

M. BOURRAT. — Demande, fîfîlle; si je peux te répondre, je te répondrai.

M ïle BO U RR A T, bas. — C’est que je n’ose pas.

M. BOURRAT. — Alors ! (Un silence .)

M ne BOURRAT , avec émotion. — J’aimerais tant savoir, mais je n’ose pas...

M. BOURRAT , ému. — Voyons, fifille.

M lle BOURRAT y pouvant à peine parler. — Je voudrais savoir... si je... le verrai souvent.

M. BOURRAT. ~ Oui?

MH e BOURRAT. — Le... le petit.

M. BOURRAT. — Ah ! (Un silence.)

M lle BOURRAT. — Répondez-moi, papa.

M. BOURRAT , nerveusement. — Je ne sais nas. fifille, ie ne sais rien, moi. tu comnrends.

rien de rien, c’est ta mère qui arrange tout, qui sait tout.

M lle BOURRAT. — Mais vous savez aussi, elle vous l’a dit à vous.

M. BOURRAT , avec haie. — Non, non, elle ne m’a rien dit, je ne sais rien.

M lle BOURRAT , allant à son père el presque à genoux devant lui. — Papa, je vous en prie, dites-le-moi. Je ne peux pas vivre ainsi, je ne sais rien. Dites-moi que je le verrai souvent. J’aime tant les petits enfants. Et puis, ce sera le mien. J’y pense toute la journée, je ne pense qu’à cela. ïi faut que je sache. Dites-moi.

M. BOURRAT, très agité , se levant. — Je t’en prie, fifille, caîme-toi, il ne faut pas que je reste, ici, avec toi. Je ne sais rien, je ne sais rien, et ta mère pourrait descendre. Elle n’aimerait pas que nous soyons là ensemble. Adieu, fifille, adieu, prends patience. Cela ne durera pas. Tu seras heureuse plus tard. Adieu, fifille. (Il sort vivement par la porte du fond.)

M Ue BOURRAT. — Je ne saurai rien. Pauvre papa, il m’aime malgré tout, lui, je le sens bien. Mais il a peur. Moi aussi, j’ai peur. Pourtant il faut que je sache. Il faut que j’aie du courage. (.Regardant la pendule.) Quatre heures moins le quart î (Entre M me Bourrai qui arrive par le corridor à droite.) Je le lui demanderai avant que quatre heures sonnent.

M me BOURRAT , allant reprendre sa place. — Tu n’as vu personne?

M lle BOURRAT . — Non, maman, sauf papa qui est rentré.

M me BOURRAT. —Ah ! et il est resté longtemps?

M lle BOURRAT. — Il n'a fait que passer.

Un long silence.

M lle BOURRAT, regardant la pendule , à ellemême. — Quatre heures moins dix, le temps me dure. Je vais jouer un peu de piano pour me donner du courage. (Haut.) Maman. (Pas de réponse. Plus haut.) Maman !

M me BOURRAT, sans lever les yeux de son ouvrage. — Qu’y a-t-il encore?

M lle BOURRAT. — Est-ce que je puis jouer du piano, maman?

M me BOURRAT. — Oui, maintenant nous n’aurons personne cet après-midi.

M lle BOURRAT, allant au piano , à ellemême. — Je jouerai pendant cinq minutes, et puis je le lui demanderai.

Elle joue un air de Martha. Elle a à peine joué quelques mesures que la porte de droite s’ouvre et Von entend la voix de Louisa.

LOUISA. — Madame et Mademoiselle Bourrât de Vermand.

M me Bourrai, en une seconde , est sur ses pieds , court à la porte , et, en passant , dit à sa fille , à mi-voix :

Ne bouge pas, reste au piano, le dos à la lumière, assise.

Entrent au salon M me Bourrai de Vermand et Caroline.

M me BOURRAT , embrassant avec effusion sa belle-sœur dans la porte même et barrant le passage à Caroline qui veut aller à sa cousine . — Bonjour, Marie. Bonjour, Caroline. (Regardant à terre.) Oh ! mais Caroline, je te prie de t’essuyer un peu mieux les pieds. On a fait le salon à fond aujourd’hui, et avec cette pluie, rien que de monter le perron, tu m’apportes de la saleté. Va jusqu’au paillasson de l’entrée.

CAROLINE. — Je vous demande pardon, ma tante. (Ella sort, les dames passent au petit salon.)

M me BOURRAT DE VER MA ND , à M^Bo ur»

rat. — Bonjour, petite.

M Ue BOURRAT , debout, mais sans se tourner.

— Bonjour, ma tante.

M me BOURRAT , intervenant et poussant sa belle-sœur. — Venez donc vous asseoir. ( Elle la mène au premier plan, au centre. Bas à sa fille.) Va à ton métier, tout de suite. (M lle Bourrai passe derrière et va s’asseoir à son métier, ci gauche.)

Mme BOURRAT , allant à gauche , bas et vile

— Tes bouts de laine?

M lle BOURRAT. — Comment, maman?

(.Rentre Caroline, à droite.)

M me BOURRAT. — Dépêche-toi, tes bouts de laine sur tes genoux, tous, vite. Elle va s’asseoir au milieu avec sa belle-sœur. M lle Bourrai commence à échantillonner des bouts de laine sur ses genoux.)

CAROLINE , arrivant, à sa cousine. —■ Bonjour, grande chérie. (Elle l’embrasse.)

M me BOURRAT DE VERMAND. — Mais, ma chère Clémence, on entre dans un tombeau ici, c’est affreux. Comment pouvez-vous vivre dans cette obscurité? Vos yeux ne vont-ils pas mieux?

BOURRAT . — Hélas, non, je ne puis supporter la lumière.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — C’est affreux, que je vous plains î Mais, on ne voit rien à vos yeux.

M me BOURRAT. — Oui, c’est intérieur.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Votre cousin Maigret, m’a expliqué, en effet, ce que c’était, mais ça ne durera pas, paraît-il.

Mme BOURRAT. — Non, ça ne durera pas, le docteur me l’a promis. Mais c’est long, il faut de la patience.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Et votre chère fille, elle ne va pas non plus?

Mme BOURRAT . — Elle a des migraines tertibles. Elle travaille trop, elle n’écoute rien. Elle va se rendre malade, sûrement, si elle continue.

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Il faut absolument qu’elle sorte, qu’elle prenne des distractions.

M me BOURRAT. — C’est ce que je ne cesse de lui dire. Mais, vous savez, elle a une tête! Elle

pcf fiîiçtinpp

Mme BOURRAT DE VERMAND . — Je n’aurais pas cru.

Mme BOURRAT. — Vous ne la connaissez pas. je ne puis en faire façon.

M rae BOURRAT DE VERMAND . — C’est affreux, mais ça passera aussi.

M me BOURRAT, — Je l’espère bien.

il T me BOURRAT DE VERMAND, élargissant le cercle , en reculant son fauteuil de façon à voir M Ue Bourrai à son métier. — Nous ne restons ici qu’une minute. Nous étions venu voir si vous vouliez nous donner votre fille pour aller dire bonjour aux Lanterle,de Yezins.il estdéjàtard.

CAROLINE. *—* Oh ! oui, ma tante, il faut qu’elle vienne.

M me BOURRAT . — C’est impossible, je le regrette beaucoup ; mais il est probable que le docteur Maigret passera ce soir. II vient assez souvent pour les migraines de ma fille.

CAROLINE. — Oh ! que c’est dommage !

M me BOURRAT , à mi-voix à sa belle-sœur. — Ces migraines m’inquiètent.

M™ BO URRA T DE VERMAND. — Quand j’en ai eu, j’ai pris une tisane que m’a faite la mère Pidoux, vous savez, la vieille paysanne de Vermand. C’est souverain. Il faudra que je lui demande la recette.

CAROLINE, à sa cousine. — Alors ça ne va pas, ma grande?

Afue BOURRAT , sans réfléchir. — Mais si, ça va très bien.

CAROLINE. — Pourtant, ces migraines?

Mue BOURRAT. — Ah oui ! j’oubliais, je ne faisais pas attention à ce que je disais. J’ai ces migraines ! (Comme récitant une leçon.) Elles sont terribles. Quand je les ai, je suis obligée de rester couchée dans l’obscurité. C’est le docteur Maigret

qui a ordonné ce traitement. Il paraît qu’on ne peut les soigner que par le repos et l’obscurité.

CAROLINE. — Ma pauvre, que je te plains !

{Elle se lève el Vembrasse affectueusement. Toujours debout devant elle ) C’est que ça ne se voit pas. Tu as très bonne mine.

BOURRAT , gênée. — En effet.

CAROLINE. — Pauvre rat ! Ce que tu dois t’ennuyer ! ( Un temps . Silence des deux dames au premier plan . Caroline passe affectueusement le bras autour de la taille de M lle Bourrai et Vembrasse encore . Haut.) Mais c’est que tu as engraissé. Tu es énorme, sais-tu bien? (M me Bourrai tressaille. M lle Bourrât, très gênée , se dégage de Vétreinle de sa cousine. Un silence consterné.)

M lle BOURRAT , balbutiant. — J’engraisse., à la campagne...

Mme BOURRAT DE VERMAND, la regardant. — C’est vrai, elle est très forte.

M m& BOURRAT, vivement. — Parbleu, c’est une Bourrât. Vous ne pouvez pas la renier. Elle sera grasse comme tous les Bourrât. Tous les Bourrât sont gras. Votre mari doit peser au-dessus de deux cents livres,

Mme BOURRAT DE VERMAND. — Mais non, il ne pèse que cent quatre-vingts:

M me BOURRAT. — Il est énorme. Et vous ne devez pas être loin de son poids.

^ Mme BOURRAT DE VERMAND, piquée . — Énorme! énorme !... Évidemment tout le monde, ne peut pas êt re chat maigre comme dans votre famille. Les Maigret n’ont que la peau et les os.

Mme BOURRAT. — J’aime mieux être maigre. C’est plus sain.

~ Mme BOURRAT DE VERMAND. — Plus sain ! je me porte aussi bien que vous, je pense. Et je n’ai pas mal aux yeux. (Elle se relève.) Il faut que nous partions. Voilà la nuit. Viens, Caroline. ( S’approchant de M Ue Bourrai .) Ne travaille pas trop.

M ue BOURRAT. — Au revoir, ma tante.

(,Monlranl les bouts de laine épars sur ses genoux.) Vous m’excuserez de ne pas me lever.

M me BOURRAT DE VERMAND . — Mais oui. Qu’est-ce que tu fais là?

M Ile BOURRAT. — C’est pour un fauteuil. Ça représente un chien qui tient dans sa gueule le sac de voyage de son maître. Alors, j’ai besoin de beaucoup de laines différentes.

Mme BO U RR A T DE VERMAND. — Je comprends, c’est ravissant. Mais ne travaille pas trop, tu vas te crever les yeux. Au revoir, petite.

CAROLINE. — Au revoir, chérie. (Elle Vembrasse.) Soigne-toi bien. Et tâche de n’être pas malade mardi prochain, comme les deux dernières fois que tu as dû venir à Vermand. Voilà plus d’un mois qu’on ne t’y a vue.

M lle BOURRAT . — Oh non ! j’espère bien.

Au revoir.

Sortent à droite les Irois dames.

M lle BOURRAT. — Ah ! j’ai eu peur ! 11 m’a semblé que mon cœur cessait de battre. Maman aussi a eu peur. Elle est devenue pâle. (Regardant la pendule.) Cinq heures ! C’est l’heure où

maman va à la lingerie. J’ai un quart d’heure pour travailler pour le cher petit. (Elle tire la petite brassière de sous sa robe et tricote.) EL quand maman reviendra, je lui demanderai. (Elle travaille avec fièvre et n'eniend pas la porte du milieu au fond s*'ouvrir doucement et Caroline s'approcher à pas de loup.)

CAROLINE , haut, tout près de M Ue Bourrai.

— Coucou !

M m BOURRAT , saisie , laissant tomber son ouvrage . — Ah ! c’est toi î (Elle reste paralysée par l'émotion.)

CAROLINE . — Oui, imagine-toi, que cet imbécile de Justin, qui est à moitié sourd, n’avait pas compris ce que maman lui avait dit, et avait dételé. Alors, le temps qu’il attelle, ta mère a emmené maman à l’office pour lui donner une recette de cuisine. Moi j’ai dit que j’attendais sur le perron, et je suis venue vers toi, en me cachant... Mais, comme tu étais absorbée ! Tu travaillais si fort que tu ne m’as pas entendu entrer?

M lle BOURRAT, incapable de bouger , mais jetant des coups d'œil à la dérobée à la petite brassière qui est tombée entre elle et Caroline. -— En effet... en effet... je... je travaillais.

CAROLINE , suivant tes regards de sa cousine. — Tu as laiss A tomber ton ouvrage. (Elle se baisse et te ramasse , puis Vétale.) Au nom du ciel, qu’est-ce que c’est que cela? C’est incroyable. C’est de toutes les couleurs. Mais c’est que ça a l'air d’une petite brassière. Jamais je n’ai rien vu de si drôle ! Non, cette brassière ! (Elle rit. '

M lie BOURRAT, très émue. — Je t’en prie, Caroline, rends-la moi.

CAROLINE. — Mais qu’as-tu? Tu es toute tremblante !

M lle BOURRAT. — Oh ! si maman la voyait, ce serait affreux. Donne-la moi !

CAROLINE , lui donnant la brassière. — Mais voilà, ma pauvre. Elle est donc toujours bien terrible, ta mère?

M lle BOURRAT , qui n'a pas repris son sangfroid. — Il ne faut pas qu’elle sache.

CAROLINE. — Mais quoi? Explique-moi au moins, à moi,

M ne BOURRAT, égarée. — T’expliquer, à loi ?

Je ne peux pas, je ne peux pas, ne me demande rien. Je ne sais rien, d’abord, rien.

CAROLINE. — Mais, ma chérie, tu es malade.

Je le vois bien. Te voilà à trembler parce que je t’ai trouvée en train de tricoter une brassière pour un bébé. Il n’y a pas de péché à cela. Tu travailles en cachette de ta mère pour un petit que tu connais? C’est tout naturel. Je ne te vendrai pas.

jV/Ue BOURRAT , essouflée. — Oui oui, c’est ça... Tu as deviné. C’est pour un petit... oui. pour le petit d’une paysanne près d'ici. Elle est très pauvre... et malheureuse... je la connais, et le petit naîtra en hiver. Alors, comme ça, j’ai pensé que pour ce pauvre petit qui viendra quand il fait froid, il faudrait lui faire une bonne brassière de laine.

CAROLINE. — Je te reconnais bien là. Tu es

toujours la même. Tu feras une fameuse mère de famille.

M lle BOURRAT. — Oh oui, j’aimerai mes enfants !

CAROLINE. — Mais pourquoi ne l’as-tu pas faite toute blanche, ta brassière? Ce serait plus . joli. Il aura l’air d’un petit arlequin, ce bébé, là-dedans. C’est un peu ridicule.

M lle BOURRAT , triste d'abord , puis avec chaleur . — Tu trouves? Seulement, voilà, je n’ai pas d’argent à moi, tu sais,et je n’aurais pas pu acheter de la laine blanche à Valley res. Et puis, maman l’aurait su. Alors, j’ai imaginé de prendre des bouts de laine dont je me sers pour ma tapisserie. Mais il a fallu que je fasse attention d’en prendre de toutes les couleurs ; sans ça, maman se serait vite aperçu qu’il manquait du blanc ou du bleu... Et ça m’a obligée aussi à attacher tous ces bouts de laines les uns aux autres ! Alors la brassière est pleine de nœuds, C’est difficile à faire et je ne puis travailler que quelques minutes par jour, quand maman a le dos tourné. Mais ça ne fait rien ; malgré qu’elle soit bariolée et pleine de nœuds, elle sera bien chaude. C’est l’important, tu comprends, parce que les tout petits, c’est délicat, mais ça ne voit pas clair. Il sera au chaud pour passer l’hiver. Il ne prendra pas froid, le petit.

CAROLINE. — Je comprends.

M ile BOURRAT, avec abandon. — Il viendra à la fin de janvier, paraît-il, c’est un mauvais moment. Mais il sera bien soigné, je t’en réponds. D’abord, j’irai le voir très souvent, peut-être

tous les jours, en cachette de maman, bien entendu. Ce que je m’en vais le dorloter, le câliner, le petit chéri ! J’en serai folle, tu sais. Je ne puis plus attendre qu’il vienne. C’est si long, je compte les jours, ça n’en finit pas. Si c’est un garçon, il s’appellera Robert, j’aime beaucoup ce nom ; si c’est une fille, Angélique. Mais ce sera un garçon, j’en suis sûre.tout à fait sûre, un bel amour de garçon.

CAROLINE. — Coupe Lu m’amuses î On dirait qu’il est à toi.

M lle BOURRAT , rappellée à la réalité et très inquiète. — A moi... non, non, je n’ai rien dit, rien du tout. Tu te trompes. Ou’est-ce que tu supposes?

CAROLINE. — Que tu es drôle aujourd’hui 1 Tu t’excites comme ça pour rien. (Se levant.) Je me sauve ; sans ça, ta mère viendrait m’appeler. Au revoir, chérie, ne te fatigue pas, tu es énervée, tu m’inquiètes, il faut te reposer. Et cache bien ta petite brassière.

M ne BOURRAT . — Sois tranquille. Adieu, Caroline, merci. ( Caroline sort par te fond.)

M lle BOURRAT , renversée en arrière. — Je n’en pftis plus... J’ai cru un moment que j’allais tout dire. (Elle reste accablée.)

Entre M me Bourrai par la droite. Elle va à la sonnette et sonne , puis se promène de long en large, absorbée. Entre Louisa.

M me BOUBBAT. — Allumez la lampe.

LOUISA. — Bien, madame. (Elle allume une lampe qu'elle place sur la labié près de la fenêtre.

L’éclairage est donné seulement par la lampe assez haute ei forte , à abat-jour .)

M me BOURRAT. —■ II est inutile d’allumer dans le salon.

Sort Louisa. M lle Bourrât tire son métier près de la lampe. M me Bourrai s’assied de Vautre côté de la table. Un long silence.

M lle BOURRAT, à elle-même. — Il faut que je sache. (Un temps. Haut.) Maman !

M me BOURRAT. — Ou’y a-t-il encore? Ne peux-tu travailler sans parler tout le temps?

M Ue BOURRAT. — Maman, j’aimerais savoir...

M me BOURRAT. — Tu ne sauras rien du tout.

M lle BOURRAT , prenant son courage. — Il faut pourtant que je sache, je vous en prie, maman:est-ce que je pourrai voir souvent mon bébé plus tard?

M me BOURRAT. — Ah ça, tu es folle I Voir ton...

M lle BOURRAT. — Mais oui, maman.

M me BOURRA T. — Tais-toi. Je ne comprends pas comment tu peux parler de cela. Tu n’as

donc pas honte, tu es sans pudeur?

M lle BOURRAT. — Je vous promets que je ne vous demanderai rien d’autre, maman, jamais. Je vous en supplie... (Elle commence à pleurer.)

M me BOURRAT. — Pas de scènes, n’est-ce pas, je n’en veux pas.

M lle BOURRAT. — Maman, maman, je vous en prie, dites-moi, Je ne sais rien, je ne peux pas

vivre comme cela. J’en mourrai, je vous assure, j’en mourrai... Pourquoi ne voulez-vous pas me le dire? A toutes les minutes du jour je me demande ce que vous ferez de mon petit. Ditesmoi, je vous en prie, si je pourrai le voir souvent.

M me BOURRAT, tranchante comme une lame de couleau. — Après tout, j’aime mieux t’enlever tes illusions tout de suite. Mets-toi bien dans la tête que c’est la première et dernière fois que j’ouvre la bouche à ce sujet. Ne me demande pas d’autres détails, c’est inutile, tu .n’en auras pas, et souviens-toi de ce que je te dis maintenant, tu ne verras jamais ton enfant, jamais !

M ïle BOURRAT , poussant un cri sourd. — Ah!

jamais... jamais !

M me BOURRAT. — Imaginais-tu donc que j’allais te laisser jouer à la poupée avec cet enfant? Non vraiment, je me demande ce que tu as dans la tête. Ce que j’ai à faire pour sauver notre honneur est assez dangereux pour que je ne m’expose pas à des risques inutiles.

M lle BOURRAT , atterrée . — Jamais ! Jamais !

M me BOURRAT. — C’est comme ça.

M lle BOURRAT. — C’est cruel, c’est affreux ! Oh ! ce petit !

M me BOURRAT. — Ne t’en prends qu’à toimême. Regarde où tu nous as menés, il est bien temps que tu paies un peu, toi aussi.

jV/ne BOURRAT , pleurant. — Mais où serat-il? Qu’en ferez-vous du pauvre petit? Iln’estpas coupable, lui. Où le mettrez-vous? Il aura froid.

c’est l’hiver. Ah ! diles-moi au moins qui le soignera?

M me BOURRAT. — Non, je ne te le dirai pas. Tu sais maintenant tout ce que tu dois jamais savoir. Le reste ne te regarde pas. ( Elle passe au salon.)

M Ue BOURRAT , pleurant et la suivant. — Ça ne me regarde pas ! Oh ! maman 1 maman 1 Gomment pouvez-vous dire cela? Mon enfant !...

M me BOURRAT , avec colère et se monlanl peu à peu jusqu'à la fureur. — Ah ça, crois-tu donc que c’est pour mon plaisir que je fais tout cela? Crois-tu donc que ça m’amuse, moi, d’être emprisonnée ici dans l’obscurité, de ne plus voir personne, de trembler comme aujourd’hui quand, par hasard, une visite nous arrive?

Crois-tu donc que c’est facile d’arriver à dissimuler une chose pareille? Il s’en est fallu de rien que je ne puisse le cacher. Et comment gagnerons-nous la fin? Réussirai-je jusqu’au bout? Si je n’avais pas le docteur Maigret pour cousin, nous serions perdus 3 Où serait la famille Bourrât? obligée de fuir, de vivre dans la honte ! Nous ferions le sujet de toutes les conversations haineuses de Valleyres, la joie des journaux radicaux du département entier p notre nom honorable serait traîné dans la boue, et tout ca

parce que toi, misérable, tu... ( Elle bégaie de fureur) tu... comme une bête... Ah ! tu as eu tort de m’y faire penser. Tant pis pour toi. Oui, tu aurais dû mourir de honte, et tu as le front de réclamer, de te plaindre. Ah, tais-toi, tais-toi. (Elle marche sur sa fille terrifiée.) Je ne puis plus

supporter de te voir, tu me fais horreur, et je suis obligée d’être là, à te garder toute la journée. J’en ai assez. A partir de demain, tu 11 e quitteras plus ta chambre. Tu m’entends? Je ne veux plus t’avoir près de moi. (Se reculant et marchant dans le salon.) Je pense que Lu ne me questionneras plus, au moins. Tu as compris, maintenant !

Tu m’as mise hors de moi, avec tes questions stupides. Non, voir ton enfant ! ( Elle revient sur sa fille.) L’enfant de Célestin ! Parbleu, tu voudrais que je l’embrasse ! Je l’étranglerais plutôt. Tais-toi, mais tais-toi donc ! (Elle recule de nouveau, arpente le salon , reprend haleine et se calme. Par moments , on entend.) J’étouffais !... Il fallait que ça sortît... Ça va mieux !

Un long silence. M lle Bourrai pleure silencieusement, renversée sur sa chaise . On frappe à la porte.

M me BOUBBAT , criant. — Attendez ! (Bas à sa fdle.) Essuie tes yeux. Travaille. ( Elle la pousse dans le petit salon. M me Bourrai , allant à la porte.) Ou’y a-t-il donc encore?

LOU ISA. — C’est Julie qui a besoin de Madame.

M me BOUBBAT. — C’est insupportable. Je n’ai pas une minute de tranquille. J’y vais.

(Revenant à la porte du petit salon.) Et toi, ne bouge pas d’ici et travaille. (Elle sort à droite.)

M lle BOUBBAT , la voix brisée pendant la fin de racle. — C’est fini... Jamais !... Jamais !...

Elle reste silencieuse , à réfléchir , longtemps. La porte de droite s'ouvre. Elle tressaille et se met à l'ouvrage , sans regarder qui vient.

M. BOURRAT , entrant et regardant sa fille, à lui-même. — Oh !

M Ue BOURRAT. — C’est vous, papa?

M. BOURRAT. — Mais oui, fifille. (7/ la regarde et se détourne pour ne pas s'attendrir. La regardant de nouveau.) C’est long. Tu t’ennuies. Il faut avoir de la patience, fifille.

M lle BOURRAT. — Merci, papa.

M. BOURRAT , combattant son émotion. — Tu seras heureuse, plus tard, tu te marieras... {Un long silence .) Où est ta mère?

M lle BOURRAT. — Elle vient de sortir pour aller à la cuisine.

M. BOURRAT. — Tu... tu lui as parlé?

M lle BOURRAT. — Oui, papa, je sais maintenant.

M. BOURRAT , ému. — Ah !

Un silence.

M lle BOURRAT. — Papa, je voudrais vous demander quelque chose,

M. BOURRAT. — Tu sais, petite, moi je ne sais rien, je ne peux rien te dire. C’est ta mère...

M lle BOURRAT. — Je sais, papa, mais ce que je veux vous demander, vous pouvez me le dire.

M. BOURRAT. — Tu crois?

M ne BOURRAT. — Papa, on est malade quand on a un enfant?

M. BOURRAT , hésitant. — Oh !...-

M lle BOURRAT. — Ne me le cachez pas, je le sais.

M. BOURRAT. — Oui, un peu... très peu.

M ne BOURRAT. — Pourtant, quelquefois, n’est-ce pas, on... on meurt en accouchant?

M. BOURRAT, agité. — Tu es folie, tu es folle î Quelles idées te mets-tu en tête?

M lle BOURRAT . — Vous vous souvenez?

notre cousine Clémentine qui est morte quinze jours après avoir eu un bébé... Naturellement, je ne savais pas, moi, mais depuis j’ai réfléchi beaucoup. J’ai eu le temps, vous comprenez.

Vous ne pouvez pas me dire un mensonge, je vous en prie. N’est-ce pas, cela arrive quelquefois qu’on meure en ayant un enfant?

M. BOURRAT, très ému, se levant et regardant une ou deux fois du côté de la porte. —- Ça arrive, ça arrive, mais c’est très rare, ma pauvre 11 fille, il ne faut pas t’alarmer. Toi, tu es très robuste, très vigoureuse.

M lle BOURRAT. — Clémentine aussi était très forte, mais elle a eu une fièvre et elle est morte.

M. BOURRAT, se rapprochant d'elle, très nerveux. — C’est un accident, tu comprends, tu seras très bien soignée. C’est Maigret qui t’accouchera. Je t’en prie, ma petite, ne te mets pas en tête des idées pareilles. Il ne faut pas avoir peur, je t’en supplie.

M lle BOURRAT. — Je n’ai pas peur, papa.

M. BOURRAT, tout près d’elle. — Tu n’as pas peur?

jlfiie BOURRAT , Vaiiimni près d'elle. — J’aimerais tant mourir, papa ! {Elle laisse tomber la lête sur l'épaule de son père el sanglote. Il pleure aussi.)

RIDEAU

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