ACTE IV
On est à la fin d’avril. Il fait beau temps et grand soleil. Il est trois heures et demie de l’après-midi.
Au lever du rideau , M me Bourrai est assise à sa labié de travail, Un instant plus tard , M. Bourrai entre par le grand salon gauche. Il s’assied dans un fauteuil. Un silence.
M. BOURRAT. — A quoi penses-tu, Clémence?
M me BOURRAT. — Toujours à la même chose.
M. BOURRAT . — Tu n’as rien trouvé?
M me BOURRAT. — Rien encore. J’ai récrit à ma cousine Lebret, mais naturellement, ce Des Aulnôys s’est marié, et il n’y a aucun autre parti à Magny.
M. BOURRAT. — Si c’était possible, j’aimerais bien que fifîlle se mariât à Valieyres,
M me BOURRAT . — Tu es toujours le même !
Ta fille se mariera où elle pourra. La chose la plus importante maintenant est qu’elle se marie. Tu n’as pas remarqué — naturellement, tu ne remarques rien — qu’elle recommence à être nerveuse, à ne pas manger, comme l’an dernier
à pareille époque. Maigret est positif sur ce point. Il faut la marier.
M. BOURRAT . — C'est bien difficile, malheureusement.
M me BOURRAT. — Difficile, difficile, tu n’as que ce mot-là à la bouche. Parbleu, qu'est-ce qui est facile, je te le demande? Mais quand on n’est pas un imbécile, on arrange les choses tout de même. Je vous ai bien tirés de l’histoire de cet hiver. Etait-ce facile, cela? Personne n'en a rien su. Célestin est au diable dans son pays. Le petit est mort le mois dernier, de dysenterie,paraît-il. C’est une terrible maladie pour les petits enfants. Victoire est malade depuis cet hiver et ne s’en relèvera pas.
M. BOURRAT. — Pauvre Victoire, elle nous a été bien dévouée.
M me BOURRAT. — Il faut trouver un mari pour ta fille. Je suis obligée de la surveiller toute la journée et, pendant ce temps-là, qui s’occupe de la maison ? Le ménage va à vau-l’eau. Les domestiques dépensent de l’argent comme si ça ne coûtait rien. Ah ! i’en ai assez de cette vie.
[Un silence ) Ta belle-sœur et Caroline viennent passer l'après-midi et restent dîner. Est-ce que tu attends encore M. Allemand aujourd’hui?
M. BOURRAT. — Oui, ma bonne, ie crois.
M me BOURRAT. — Eh bien, tâche de Y expédier un peu vite. Il commence à m’ennuyer, M. Allemand, .il est toujours fourré ici maintenant.
M. BOURRAT. — Mais, ma bonne, c’est toi qui as voulu qu’il fasse notre arbre généalogique?
M me BOURRAT . — Sans doute, mais il traîne inutilement. Depuis six semaines, il vient presque tous les jours.
M. BOURRAT. — Il y a beaucoup de documents, et puis M. Allemand est un savant, Charles me Ta dit.
Mme BOURRAT. — Un savant ! Penh î S’il était un savant, il aurait trouvé pour ta famille des actes plus anciens que ceux qu’il a. 11 ne peut pas remonter au delà de 1580 pour les Bourrât. Ça fait pitié ! Il a bien su dénicher pour M me Duret un acte de 1568. Ah ! si c’était moi qui travaillais, ça ne traînerait pas.
M. BOURRAT. — Mais, ma bonne, s’il ne trouve pas des actes plus anciens, il ne peut pourtant pas en inventer.
M me BOURRAT. — Les actes existent. S’il cherchait, il les trouverait. ( Elle passe dans le grand salon où M . Bourrai la suit.) Mais il ne cherche pas, voilà la vérité, parce qu’il sait que cela ennuierait M me Duret, si on montrait des actes prouvant que les Bourrât sont à Valley res depuis plus longtemps que les Duret. Et comme M. Allemand passe les soirées du mercredi chez M me Duret, et qu’il sait où sa crèche est bien garnie, il n’y a pas de danger qu’il aille indisposer Mme Duret. contre lui. Tiens, il faut tout t’expliquer, comme à un enfant, tu ne comprends rien.
Entre M lle Bourrai par la droite. Elle porte une robe claire de mousseline , un peu raide. Elle a an gros nœud de velours noir dans les cheveux.
M. BOURRAT. — Que te voilà belle, fl fille !
M Ue BOURRAT. — J’ai mis une robe nouvelle. Tante Marie et Caroline viennent dîner.
M me BOURRAT , 1res sèche. — Viens que je t’examine. (M Ue Bourrât va près d’elle.) Ça ne va pas mal. ( Tapotant Vétoffe.) Un peu trop d’ampleur sur les hanches. J’avais pourtant recommandé à la couturière. Tu as déjà les hanches assez fortes comme cela... ( Regardant la coiffure.) Ah çà ! qu’est-ce que c’est que ce gros nœud noir dans les cheveux?
M Ue BOURRAT, gênée. —■ Je le porte toujours, maman.
M me BOURRAT. — Je ne te Fai jamais vu.
M lle BOURRAT . — C’est parce que vous ne m’avez pas regardée, mais je le porte tous les jours, maman.
M me BOURRAT. — Ce n’est pas une raison pour le mettre aujourd’hui avec une robe claire. Enlève-le.
M lle BOURRAT , émue. — Maman, je vous en prie, permettez-moi de le garder.
M me BOURRAT. — Ah çà ! pas d’histoires pour une niaiserie. Enlève-Ie-moi ce nœud,
M lle BOURRAT. — Pourtant...
M me BOURRAT. — Allons, et donne-le-moi.
(Elle prend le nœud et sort par le jardin ).
A peine est-elle sortie , M iie Bourrai éclate en sanglots.
M. BOURRAT , étonné , venant à elle. — Eh bien, fi fille, qu’as-tu?
M Ue BOURRAT, au milieu de ses larmes .— J’ai de la peine, papa.
M. BOURRAT .— Mais pourquoi? je ne comprends pas.
M lle BOURRAT, pleurant. — A cause du ruban que maman m’a pris.
M. BOURRAT. — Mais c’est absurde, fi fille, c’est- absurde, il faut être raisonnable. Tu en mettras un autre.
M lle BOURRAT. — Ge ne serait pas la même chose, papa.
M. BOURRAT. — Mais pourquoi? pourquoi?
(Il s’arrange de façon à ne pas perdre de vue la
porte-fenêtre.)
M Ue BOURRAT, faisant effort pour reprendre son sang-froid. — Voilà, papa, voilà... Ce noeud de velours noir... je le portais... pour... pour le deuil de mon petit, qui est mort, le mois dernier.
M. BOURRAT, ému. — Ah ! je compz'ends.
M lle BOURRAT. — Oui, ca me faisait telle-
ment de peine de ne pouvoir me mettre en deuil pour mon petit, qui est mort parce qu’on l’a enlevé à sa maman, bien sûr. Il me semblait qu’il m’en voudrait là-haut. Alors, j’ai pensé que je porterais ce ruban noir en souvenir de lui, toujours, que je ne le quitterais jamais. (Ellepleure.)
M. BOURRAT , très ému. — Ma pauvre fl fille, ma pauvre fifille...
M Ue BOURRAT. — Écoutez, papa, le bon Dieu, qui sait tout, me pardonnera de ne pas porter le deuil de mon enfant, n’est-ce pas? Il lui expliquera que je n’ai pas même pu garder ce
nœud noir en souvenir de lui. ( Elle pleure.) N’est-ce pas, papa?
M. BOURRAT , ayant peine à retenir ses larmes. — Mais oui, fifille, pour sûr.
M lle BOURRAT. — Il en aura fait un petit ange, de cet innocent. Pauvre chéri! Dire que je ne l’ai jamais vu ! On m’avait endormie, papa. Il est venu pendant que je dormais. Je n’ai rien su de lui, je n’ai pas su si c’était un garçon ou une fille, s’il était beau, où on l’a emmené, si on l’a baptisé au moins? Pauvre petit, ça vaut mieux pour lui, mais que ça me fait de la peine ! (Elle pleure.)
M. BOURRAT , très ému. — Ma pauvre fille, ne pleure plus ! Il ne faut plus y penser, vois-tu, c’est trop pénible, c’est fini. (La caressant.) Là, c’est fini, n’est-ce nas? Il faut oublier. Tu te
marieras, eu seras heureuse, aie encore un peu de patience.
M lle BOURRAT . — Oh ! oui, j’aimerais me marier, quitter Prévoux, je ne puis plus vivre ici, papa.
M. BOURRAT. — Tu te marieras, va. Mais c’est difficile, tu comprends. Ta mère s’occupe de toi.
M lle BOURRAT. — Oh ! je prendrai n’importe qui, pourvu que je m’en aille, pourvu, surtout, que je puisse avoir des petits enfants à moi, que je nourrisse de mon lait, que je berce dans mes bras, des petits enfants que je garderai près de moi, loin de Prévoux.
M. BOURRAT. — Ça viendra, fifille,ça viendra. Aie encore un peu de patience. (La porte de
droite s’ouvre. M. Bourrai saule sur ses pieds , inquiet.)
LOU ISA, entrant. — C’est M, le curé. Madame n’est pas là?
M Ue BOURRAT. — Maman est allée jusqu’au potager.
M . BOURRAT, allant à la porle-fenêlre. - — Pourquoi le curé monte-t-il à Prévoux? On ne le voit ici que deux fois par an ! {A sa fille.) Essuie-toi bien les yeux, petite. Je vais chercher ta mère.
M. Bourrai sorl par la porle-fenêlre. Un instant après entre par la droite M, le curé. C’est un homme de cinquante ans, cheveux blancs, d’apparence bonhomme.
LE CURÉ. — Bonjour, ma chère enfant.
Comment allez-vous maintenant? Voilà quinze jours que je ne vous ai vue.
M lle BOURRAT. — C T est toujours la même chose, monsieur le curé.
LE CURÉ. — Il faut avoir confiance en Dieu, ma chère enfant. Votre vie peut changer au moment où vous vous y attendez le moins, d’un jour à l’autre, plus tôt que vous ne le pensez. Il faut prier Dieu, mon enfant.
M lle BOURRAT . — Oh î oui, monsieur le curé, je le prie bien souvent.
LE CURÉ, lui tapotant la joue. —-Je sais, je sais, nous pouvons compter sur vous.
Entre vivement M mc Bourrai par la droite.
M me BOURRAT , essoufflée. — On m'a dit que vous étiez là, monsieur le curé, eï j’accours.
LE CURÉ. — Votre chère fille me tenait compagnie.
M me BOURRAT, à sa fille. — Tu peux te retirer, mon enfant. (M Ue Bourrai salue le curé et sort à gauche.)
LE CURÉ. — Je n’avais pas eu le plaisir de la voir depuis qu’elle a fait ses Pâques. (Léger mouvement de recul de M me Bourrai.) Elle va mieux, beaucoup mieux, elle a eu une si triste année, la pauvre demoiselle.
M me BOURRAT , avec un peu de gêne . — En effet.
LE CURÉ. — Et qu’allez -vous en faire maintenant, chère madame?
M me BOURRAT. — Mais, monsieur le curé, je ne sais.
LE CURÉ. — Ne songez-vous pas à la marier?
La femme chrétienne doit fonder un foyer.
M me BOURRAT. — ; En effet, ma fille se mariera, ce n’est pas difficile pour elle.
LE CURÉ. — Hélas, chère madame, il est très difficile de se marier, et de trouver des maris qui satisfassent aux légitimes exigences d’une mère vraiment chrétienne. -
M me BOURRAT. — Sans doute, sans doute.
LE CURÉ. — Regardez à Valîeyres. J’ai dans mes ouailles vingt-trois jeunes filles de la meilleure société à marier, dont plusieurs ont passé vingt-cinq ans. Mais de jeunes gens, je n’en ai point.
M me BOURRAT. — Cela est bien vrai, mon-
sieur le curé. Il n’y a plus de jeunes gens à Valleyres.
LE CURÉ. — Il y a là de quoi inquiéter une mère de famille prévoyante comme vous Fêtes.
Je m’intéresse beaucoup à votre fille, chère madame. C’est une jeune personne si bonne, si douce, si modeste, d’une foi excellente, je suis sûr qu’elle ferait une mère de famille parfaite.
M me BOURRAT. — Voyons, monsieur le curé, je n’aime pas a tourner autour du pot, comme on dit. Je vais droit à la question. Auriez-vous un parti pour elle?
LE CURÉ. — Mon Dieu, chère madame, un parti, un parti n’est pas le mot, mais j’ai un mari à vous proposer.
M me BOURRAT . — Je vous écoute, monsieur le curé,
LE CURÉ. —Ah J je sais ce que vous allez me dire. Le jeune homme auquel je pense n’a pas un nom qui puisse s’égaler à celui des Bourrât. Il n’a pas non plus de fortune ; il n’a qu’une modeste, une très modeste aisance ; il n’est plus de la première jeunesse, il a trente-cinq ans, je sais tout cela, mais enfin, c’est un mari possible pour votre fille.
Mme BOURRAT. —- Nommez-le, si vous y êtes autorisé, toutefois.
LE CURÉ. — Mon protégé ignore ma démarche, mais je suis sûr de son assentiment.
M me BOURRAT. — Vous piquez ma curiosité, monsieur le curé. Parlez.
LE CURÉ. — Vous allez vous récrier. Votre
premier mot sera non, je le sais. Mais vous réfléchirez, vous réfléchirez...
M me BOURRAT. — Eh bien !
LE CURÉ. — Vous connaissez mon protégé.
Mme BOURRAT. — Je le connais, moi? Je 11 e crois pas.
LE CURÉ. — Si, madame, vous le connaissez, c’est M. Nicolas Allemand.
M me BOURRAT. — Un professeur de piano épouser ma fille ! Jamais, vous entendez, jamais* Je ne sais à quoi vous pensez, monsieur le curé, mais il ne peut en être question.
LE CURÉ. — Mon Dieu, madame, je conçois vos sentiments. Mais permet te 2 -moi de vous dire deux ou trois choses qui seront peut-être de quelque poids auprès de vous. M. Allemand est un homme de principes sûrs. Il y a là pour le bonheur de votre fille une garantie précieuse et rare, hélas ! de nos jours-. Enfin, M. Allemand a quelques rentes. Oh ! peu de chose, à peu près dix-sept cents francs. C’est peu, direz-vous, mais enfin c’est solide. M. Allemand ne sera jamais dans le besoin. Il est professeur de piano, c’est vrai, il ne le sera plus longtemps. Vous savez que M. Maillefer, le bibliothécaire de Valleyres, est mourant?
M me BOURRAT. — Il est mourant depuis des années.
LE CURÉ. — J’ai malheureusement les plus mauvaises nouvelles à vous donner de lui. Je l’ai administré la nuit dernière, le pauvre homme. Il est certain que M. Allemand, qui est un savant, le remplacera. La place est de quinze cents francs.
M. Allemand n’aura plus besoin de donner des leçons de piano. 11 aura une position honorable et ne sera pas en peine de se marier à Valleyres.
M me BOURRAT. — Ce ne sera pas avec ma fille, en tout cas.
LE CURÉ. — Je m’intéresse beaucoup au bonheur de mademoiselle Bourrât. Je vous l’avoue, je n’aimerais pas à la voir rester vieille fille comme tant d’autres à Valleyres. Elle a un cœur si bon, si aimant... Il y a des femmes qui sont faites pour vivre seules, mais je crois que la vocation de mademoiselle Bourrât est de se marier et d’être mère de famille. C’est à cela que manifestement la destine Dieu qui nous dirige. Il ne faut pas contrarier les vues de la Providence... Il y a encore une autre raison, chère madame, M. Allemand a eu le privilège de donner des leçons de piano à votre chère fille depuis qu’elle est revenue du couvent. Il s’est attaché à elle.
M rae BOURRAT. — Je vous avoue, monsieur le curé, que tout cela m’intéresse fort peu.
LE CURÉ, très bonhomme , continuant. — C’est vous dire, chère madame, avec quelles alarmes il a vu, l’été dernier, la santé de votre chère fille s’altérer. (M me Bourrai ne peut réprimer un mouvement et son attitude change . Elle écoute avec un intérêt intense le curé qui n'a pas Vair de se rendre compte de l’importance des choses qu’il dit.) Jusqu’en décembre, M. Allemand a donné des leçons de piano à mademoiselle Bourrât. Puis, lorsqu’il n’a pu monter à Prévoux, combien de fois ne s’est-il pas informé auprès de moi de la santé de votre fille ! J’ai été surpris des facultés vraiment
extraordinaires que réveille l’amour* C’est là un domaine défendu pour nous, des terres inconnues. Vous vous souvenez de M me de Sévigné, écrivant à sa fille souffrante : « J’ai mal à votre poitrine. » Ainsi M. Allemand a souffert les souffrances mêmes de votre chcre fille ; il a vécu ces jours pénibles avec vous.
M me BOURRAT , se levant et marchant dans le salon , à elle-même. — Ah! je comprends, je comprends.
LE CURÉ , se levant. — Je laisse cela à votre bon cœur, chère madame. M. Allemand doit monter ici cet après-midi. Vous aurez le temps de réfléchir et de vous décider. Rappelez-moi au souvenir de M. Bourrât, je vous prie. Il va pour sortir. Revenant sur ses pas.) Ah ! j’allais oublier un détail, oh! sans grande importance, mais enfin qu’il faut que vous sachiez. Je ne le dis qu’à vous seule. M. Allemand est enfant naturel,
M me BOURRAT. — C’est complet.
LE CURE. — Mais je sais que son père était un homme fort respectable, qui a surveillé de loin l’éducation de son enfant et lui a laissé une certaine somme en mourant. M. Allemand a été élevé par des prêtres à Lyon. Au revoir, madame.
M me BOURRAT. — Au revoir, monsieur le curé. (Le curé sort à droite.)
M me Bourrai marche trois ou quatre fois en silence à travers le salon. On voit passer M. Bourrai dans le jardin. Elle l'aperçoit , ouvre la porte-fenêtre et appelle d'une voix impérieuse.
M me BOURRAT , — Ferdinand.
M. BOURRAT , arrivant. — Voilà, ma bonne.
Qu’y a-t-il? Pourquoi le curé est-il venu?
M me BOURRAT , passant dans le petit salon et fermant la porte. — Je suis d’une colère ! Non, c’est inimaginable. Une affaire si bien arrangée, si secrète. Tout s’écroule. Comment est-ce possible? Mais il sait, il n’en faut pas douter, il sait.
M. BOURRAT. — Quoi, ma bonne, quoi? Tu es toute agitée.
M me BOURRAT. — Ce n’est pas sans raison.
Sais-tu ce que le curé est venu faire ici? II est venu m’apprendre que M. Allemand savait ce qui s’était passé ici cet hiver.
M. BOURRAT. — M. Allemand?
M me BOURRAT. — Oui, M. Allemand. Comment a-t-il fait? Je n’en sais rien. Ah ! c’est vrai, ta fille a eu une fois un malaise devant lui, je me souviens, le jour où j’ai appris moi-même... Et puis, j’ai eu peut-être tort de le laisser venir ici jusqu’en décembre. Il aura peut-être deviné.,. Je ne me méfiais pas de lui. Il avait toujours les yeux baissés. J’aurais dû me souvenir qu’il n’y a que les gens qui tiennent les yeux baissés qui voient clair.
M. BOURRAT , après un silence. — Alors?
M me BOURRAT , impatiente. — Alors il y a, que nous sommes à la merci de M. Allemand.
M. BOURRAT. — A la merci de M. Allemand.
[Un temps.) Ah ! oui, je comprends.
M me BOURRAT. — C’est le moment ! Et M. Allemand n’a pas perdu son temps. Il demande la main de ta fille,
M . BOURRAT , — La main de ma fi le !
M me BOURRAT , en colère. — La main de ta fille I Ne répète pas tout le temps mes paroles, tu m’agaces. Parbleu, ce n’est pas la mienne. (M. Bourrai reste penaud sans parler.)
M me BOURRAT. — C’est tout ce que tu trouves?
M. BOURRAT. — Je ne sais pas, moi. Et toi, qu’en penses-tu?
M me BOURRAT. — Naturellement, tout retombe sur moi.
M. BOURRAT . — Tu es si intelligente. (Il réfléchit .) C’est ennuyeux qu’il donne des leçons de piano, parce que pour nos parents...
M me BOURRAT , Vinterrompant. — Il n’en donnera plus. Il succède à M. Maillefer qui ne passera pas la journée.
M. BOURRAT. — Ah ! M, Maillefer ne passera pas la journée. C’est très bien, ça, très bien.
M me BOURRAT. — Tu as presque l’air content. Non, tu es extraordinaire I
M, BOURRAT. — Mon Dieu, Clémence, j’aimerais mieux que fi fille se mariât à Valleyres qu’ailleurs.
M me BOURRAT. — Belle raison !
LOU ISA, entrant. — M. Allemand î
M me BOURRAT. — Faites attendre au salon.
Louisa.) J’ai une grande envie de mettre cette canaille à la porte de Prévoux.
M. BOURRAT. — Fais attention.
M me BOURRAT. — Laisse-moi seule avec lui. (M. Bourrât reste dans le petit salon à gauche , M me Bourrai ouvre la porte à droite.). Bonjour, monsieur Allemand. •
M. ALLEMAND, les yeux baissés. — Madame, j’ai l’honneur de vous saluer. (Il lient à la main quelques papiers au'il pose sur la table du salon. M me Bourrai ne répond que par une brève inclination de tête à son salut. Un silence , puis il reprend.) J’ai une triste nouvelle à vous annoncer, madame. M. Maillefer, le bibliothécaire, est mort cet après-midi à deux heures. C’est une grande perte pour Valleyres. (M me Bourrai ne répond pas. Un silence. M. Allemand poursuit.) D’autre part, j’ai eu la bonne fortune,car je considère cela comme une véritable bonne fortune, de mettre la main sur un acte très ancien au nom des Bourrât. (Il attend un instant. M me Bourrai ne bronche pas. Il continue.) L’acte est de 1510.
M me BOURRAT , malgré elle. — De 1510 !
M. ALLEMAND. — Je n’ai pas besoin de vous rappeler que l’acte le plus ancien au nom des Duret est de 1568 et qu’ainsi les Bourrât les battent de cinquante-huit ans.
M me BOURRAT, marchant à travers le salon un instant, puis venant à M. Allemand. — J’ai eu la visite aujourd’hui de M. le curé.
M. ALLEMAND. — C’est un saint homme.
M me BOURRAT. — Je ne sais pas biaiser. Il m’a parlé de vous. (Avec de la colère dans la voix.) Mais j’aimerais vous entendre répéter vousmême ce qu’il m’a dit. (Elle s’assied à la table et fixe des yeux M. Allemand.) Je vous écoute, monsieur Allemand.
M. ALLEMAND , gêné, tousse , —- un temps. — Je ne sais pas ce que M. le curé a dit, mais j’approuve à l’avance chacune de ses paroles.
M me BOURRAT . — Pas d'échappatoire. Parlez, monsieur Allemand, parlez vous-même.
M. ALLEMAND , avec embarras. — M. le curé vous aura dit le grand respect que j’ai pour votre famille, madame, la plus ancienne de Valleyres. Et vous avez compris quelles ont été, l’hiver dernier, mes angoisses, mes craintes. (Un temps assez long. Il lient les yeux baissés, M me Bourrai le regarde fixement.) Il vous aura dit aussi ma joie à voir le rétablissement si heureux de mademoiselle votre fille, et mon vif désir, à l’avenir, d’assurer le bonheur de mademoiselle Bourrât.
M me BOURRAT , se levant. — Je vous entends.
(Elle marche de long en large dans le salon , puis elle revient à M. Allemand.) Monsieur Allemand, vous êtes un homme intelligent, par conséquent je n’ai pas besoin de vous dire que je rêvais pour ma fille un autre mari que vous. J’ai même éprouvé, lorsque j’ai entendu le curé me parler de vous, un sentiment de répulsion... Mais je suis intelligente aussi, monsieur Allemand, et lorsqu’une chose est nécessaire, quelque désagréable qu’elle soit, je l’accepte. Je vous accorde donc la main de ma fille.
M. Bourrai qui a écoulé à la porte sort- du pelil salon par le corridor.
M. ALLEMAND. — Madame, je ne sais comment vous remercier.
M me BOURRAT, avec colère. — Ne me remerciez pas, monsieur Allemand, ne me remerciez pas.
M lle Bourrai entre par le jardin.
M. ALLEMAND , saluant. — Mademoiselle 1
M me BOURRAT. — Entrez au petit salon, monsieur Allemand, j’ai à parler à ma fille. Vous y trouverez les documents que mon mari a préparés. (M. Allemand s’incline et sort à gauche.)
M me BOURRAT. —M. Allemand veut t’épouser î
M lle BOURRAT. — M. Allemand!
M me BOURRAT. — Il va sans dire qu’en d’autres circonstances j’aurais claqué la porte au nez de cet insolent personnage. Mais il se trouve que M. Allemand est au courant de ce qui s’est passé ici P hiver dernier..
Mue BOURRAT. — M. Allemand sait...
M me BOURRAT. — Oui. M. Allemand sait, comme tu dis. Alors, j’ai été obligée d’accepter. Ce mariage, il est inutile de le dire, ne me satisfait pas. Je f accepte, parce que je ne puis faire autrement. Ce qui arrive aujourd’hui est la suite de ta faute. (Un temps.) 11 est entendu que M. Allemand ne donnera plus de leçons de piano. Il va remplacer M. Maillefer à la bibliothèque de Valleyres. (Réfléchissant.) Ah ! il faut que je voie ton père avant qu’il parle affaires à M. Allemand. Sais-tu où il est?
M Ue BOURRAT. — Je ne sais pas maman.
M me BOURRAT. — Je vais le chercher, reste ici. ( Elle sort à droite.)
M lle BOURRA T. — M. Allemand, m’épouser !
Et il saurait tout ! Ce n’est pas possible ; il serait trop bon. Maman se trompe.
Entre discrètement M. Allemand par ta gauche.
M. ALLEMAND. — Ah î vous êtes seule, mademoiselle, J’avris oublié quelques papiers sur la table. (Il s'avance el prend le rouleau de papier sur la table. M lle Bourrai , très gênée el baissant les yeux , s'écarte un peu.)
M. ALLEMAND. — Madame votre mère vous a parlé?
M Ue BOURRAT , même jeu. Oui, monsieur.
M. ALLEMAND. — Serais-je assez heureux pour vous voir consentir ?...
M ne BOURRAT , même jeu. —C’est donc vrai, vous voulez bien m’épouser ?
M. ALLEMAND. — C’est mon plus cher désir.
M lle BOURRAT , avec beaucoup d'embarras. — Et pourtant vous savez tout?
M. ALLEMAND. — Je ne sais rien, mademoiselle, je ne sais rien,
M Ue BOURRAT , même jeu. — Mais maman disait...
M. ALLEMAND. — Madame votre mère fait erreur. Je sais seulement que vous avez été souffrante et que, grâce à Dieu, vous êtes aujourd’hui tout à fait rétablie. ■ __
M 11 ? BOURRAT , même jeu. — Ah ! ( Un temps puis, levant les yeux enfin et avec élan.) Vous êtes très bon, monsieur Allemand,
M. ALLEMAND. — Alors vous consentez à quitter vos parents et cette belle maison de Prévoux?
M lle BOURRAT , avec chaleur. — Oh î oui, monsieur.
M. ALLEMAND , lui prenant la main. — Je suis le plus heureux des hommes.
M me BOURRAT , entrant vivement par la droite. — Je ne puis mettre la main sur ton père. Il n’est jamais là quand on a besoin de lui, ( Apercevant M. Allemand.) Ah ! c’est comme ça que vous travaillez?
M. ALLEMAND. — J’avais oublié quelques papiers sur la table ici.
M mQ BOURRAT. — Inutile de chercher des prétextes avec moi. Dites donc, venez un peu ici, monsieur Allemand. ( Elle le lire dans le salon à gauche.) Vous avez trente-cinq ans?
M. ALLEMAND. — Oui, madame.
M me BOURRAT. — Vous êtes né en... 1860, à Lyon, n’est-ce pas? Vous n’avez parlé à personne ici de votre naissance?
M. ALLEMAND . — A personne, sauf à M. le curé, bien entendu.
Mme BOURRAT. — Bien. N’est-ce pas en 1859 qu’il y a eu à Lyon une grande exposition rétrospective de soieries qui a été inaugurée par l’Empereur, l’Impératrice, le prince Napoléon, et toute la cour?
M. ALLEMAND. — Je ne sais pas, madame.
Mme BOURRAT. — Oui, c’est bien en 1859, j’y étais avec mes parents. C’est très bien.
LOU ISA, entrant à droite. — Ces dames de Vermand,
Entrent M me Bourrai de Vermand et Caroline au grand salon où passent M rae Bourrai et M. Allemand.
M me BOURRAT DE VERMAND. — Bonjour, Clémence.
CAROLINE , embrassant sa cousine. — Bonjour, chérie.
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah î
M. Allemand. (Elle le salue.)
M me BOURRAT. — Marie, j’ai le plaisir de vous présenter mon futur gendre.
BOURRAT DE VERMAND. — Que dites-vous, Clémence?... M. Allemand ! ( Elle a peine à reprendre sa respiration.) Monsieur... Tous mes compliments ! Je ne soupçonnais pas, en vérité... Ah ! quelle journée !
M me BOURRAT. — M. Allemand nous fait le plaisir de dîner ce soir avec nous.
CAROLINE , à M u& Bourrai, à gauche. — Que je suis contente, chérie, que je suis contente ! C’est vrai?
M lle BOURRAT. — Mais oui, c’est vrai.
M. ALLEMAND, s'inclinant. — Mademoiselle...
M me BOURRAT, entraînant sa belle-sœur au pelil salon en lui montrant un siège (1).— Asseyezvous Marie.
M™ BOURRAT DE VERMAND, encore loule émue. — Est-ce possible, Clémence?
CAROLINE, au salon, tendant la main à M. Allemand. — Je suis très contente, monsieur.
Mme BO U RR A T DE VERMAND. — M. Allemand, votre gendre?
M. ALLEMAND. — Mademoiselle !
I. Jusqu'à la fin del'ade la couvertsalion se poursuit en même temps dans le grand et le petit salon.
M me BOURRAT. — Vous m’en voyez très heureuse. Il y a longtemps que j’y avais pensé, mais imaginez-vous que c’est tout un roman.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Un
roman I
CAROLINE , au salon. — Ah ! ma chérie...
M me BOURRAT. — Mais oui, M. Allemand n’est pas ce que nous pensions.
CAROLINE, continuant . — C’est merveilleux.
M me BOURRAT. continuant. — il. a des rentes.
Mme BOURRAT DE VERMAND , stupéfaite. — Des rentes?
Mme BOURRAT. —- Oui, ma bonne, des rentes.
CAROLINE. —■ Et vous habiterez Valley res?
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Je n’en reviens pas ! Mais les leçons de piano?
M. ALLEMAND. — J’ai en vue un appartement.
M me BOURRAT. — Ah ! voilà où le roman commence. Pour pénétrer dans le monde de Valleyres, et pour connaître les jeunes filles, M. Allemand eut l’idée d’utiliser ses talents pour la musique et de donner des leçons de piano.
M. ALLEMAND. — Oui, près de la maison de madame votre tante.
Mme BOURRAT. — Maintenant qu’il a fixé son choix, il renonce, cela va sans dire, à des leçons inutiles,
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah !
que c’est romanesque ! Oue me dites-vous là, ma chère?
CAROLINE. — Quand se fera le mariage?
M me BOURRAT DE VERMAND. — Qui est-il?
M lle BOURRAT. — Maman a dit, très pro-
chain Gmëiit
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Où habitent ses parents?
CAROLINE . — Je serai demoiselle d’honneur?
M mc BOURRAT. — M. Allemand n’a plus ses parents. II y a un mystère sur sa naissance. C’est un secret.
CAROLINE. — J ’adore les mariages à la campagne.
M me BOURRAT. — Mais vous êtes de la fa-
mille, je puis vous le dire, M. Allemand est enfant naturel.
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ce n’est pas possible?
M me BOURRAT . — Il y a eu de sérieuses raisons...
CAROLINE. — S’il fait beau, nous irons à pied à l’église.
Mme BOURRAT. —Des raisons d’État qui ont empêché son père de le reconnaître. M. Allemand est né à Lyon en 1860, moins d’une année après l’ouverture de l’Exposition rétrospective des soieries inaugurée par l’Empereur, assisté de son cousin le prince Napoléon.
M me BO U RR A T DE VERMAND. — J’avoue que je ne vois pas le rapport.
M lle BOURRAT. — Oui, de belles fleurs.
Mme BOURRAT. — Je ne sais si je puis vous
en dire plus long. C’est si grave. Il faut que cela reste absolument entre nous.
M. ALLEMAND. — Je poursuivrai mes études historiques...
M me BOURRAT DE VERMAND. — Je vous le promets, Clémence.
M\ ALLEMAND. — Avec plus de loisirs.
M me BOURRAT , se penche à Voreille de sa belle-sœur el lui murmure quelques mois.
M me BOURRAT DE VERMAND , les yeux écarquillés . — Oh ! oh î oh !
M lle BO U RR A 7\ — Oh oui, Caroline !
M me BOURRAT DE VERMAND, — J’ai toujours pensé qu’il le rappelait un peu, quelque chose dans la démarche, n’est-ce pas?
M me BOURRAT. — En effet. Mais vous m’avez juré le secret.
CAROLINE . — De la belle musique.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Vous pouvez compter sur moi.
CAROLINE. — Les enfants de Marie...
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah !
que c’est intéressant ! Clémence, il n’y a qu’à vous que des choses pareilles arrivent. (Elle va à la porte du salon ei regarde M. Allemand.) C’est frajipant !
Entre M. Bourrai par le corridor.
Mme BOURRAT. — Ah ! te voilà, je t’ai cherché partout.
M me BOURRAT DE VERMAND , courant à lui. — Mon cher Ferdinand, permettez-moi de vous embrasser.
CAROLINE . — II faut absolument, qu’il fasse beau temps.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Je suis si heureuse. (EUe Vembrasse.) Et que c’est intéressant ! Clémence m’a tout dit, tout,
M. BOURRAT. — Merci, Marie, merci, mais je ne vois pas...
M me BOURRAT , le Tirant à gauche. — Un instant !
CAROLINE. — Tu seras ravissante en blanc.
M me BOURRAT. — Tu vas parler d’afïaires à M. Allemand.
■ M. ALLEMAND . — Ce sera un grand jour.
M me Bourrai de Vermand s’est rapprochée un peu de M . Allemand qu’elle ne cesse de regarder.
M me BOURRAT. — Inutile de mentionner les trois mille francs de rente.
M. BOURRAT. —- Tu crois? Pourtant... C’est difficile. On le sait.
Mue BOURRAT. — Qui... oui...
M me BOURRAT. — M. Allemand est de goûts très modestes. Il a toujours vécu simplement. Il est mauvais à son âge de changer d’habitudes.
M lle BOURRAT . — Ce sera ton tour, maintenant? *
M mc BOURRAT. — La ferme de Vertbois suffit amplement.
M. BOURRAT. — Ce sera comme tu voudras, ma bonne.
M me BOURRAT DE VERMAND, revenant
à eux . — Je l’ai bien regardé. C’est frappant. M me BOURRAT. — N’est-ce pas, Marie?
M me BQ U RR A T DE VERMAND. — Il faut
absolument que c lui parle. (Elle va à M. Allemand dans le salon.)
M. BOURRAT , à sa femme. — Et fi fille est contente?
BOURRAT DE VERMAND. — Vous êtes né à Lyon?
La femme de chambre el la cuisinière sonl à la porte du corridor qu'elles entrebâillent et regardent dans le salon.
LOU ISA. — Comme Mademoiselle a bonne mine !
M me BOURRAT. — Je ne le lui ai pas demandé. Si elle n’est pas une ingrate, elle me remerciera de tout ce que j’ai fait pour elle.
LA CUISINIÈRE . — Ce sera un beau couple.
M me BOURRAT. — Elle est la première des jeunes filles de sa génération qui se marie.
On entend des voix successives dans le corridor el dans le salon où sont rentrés M.elM me Bourrai :
Quelle surprise à Valleyres !
Les. demoiselles d’honneur I Un grand dîner !
En rose, oui, ma chérie... je serai très flattée ! Quel âge a-t-il?
Je l’ai connue toute petite*!
Elle a b ien mérité son bonheur C’est un homme excellent !
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PRÉFACE
J’ai écrit cette pièce en février 1922 sur les bords de la Méditerranée, à Gagnes. J’y pensais depuis longtemps. Le sujet me paraissait propre à être traité d’une façon dramatique.
Je le voyais dans mon esprit comme une suite de scènes s’enchaînant et menant le spectateur par une pente nécessaire de l’exposition au nœud de la pièce, puis à son dénouement. Il n’était pas besoin ici de s’attarder à la peinture minutieuse d’un milieu ou d’une société ; les caractères eux-mêmes étaient aussi généraux que possible. Il suffisait de prendre des êtres droits, sains, courageux, éloignés de toute exagération, sincères envers eux-mêmes et envers les autres, et de les placer soudain dans une action tragique.
En somme, les seuls moyens de la tragédie classique devaient être employés. Cela était bien séduisant. J’y rêvai à loisir pendant plusieurs mois.
Je savais que le sujet de la Fille perdue écarterait de moi les directeurs et que j’avais peu de chances d’être joué. J’avais fait vingt
ans auparavant cette Mademoiselle Bourrât dont j’ai raconté l’histoire. On me disait alors: « Quatre actes sur cette triste aventure! Vous cherchez la difficulté ! » Et personne n’en avait voulu. Que dirait-on de la Fille perdue quand on en saurait le thème? Faudrait-il attendre vingt ans encore? je n’en ai plus guère le temps. Peu importe. Un sujet s’imposait à moi. Je ne me libérerais qu’en le traitant.
J’avais pensé longtemps à la Fille perdue.
Je l’écrivis avec rapidité bien que le métier fût nouveau pour moi. Je venais de publier une série de romans, Ariane , Quand la terre trembla , Y Amour en Russie. Il fallait changer de méthode. Tout en travaillant je ne cessais de réfléchir sur les points communs et su*r les différences qu’il y a entre l’art du roman et celui du théâtre.
Le romancier et l’auteur dramatique s’occupent et se préoccupent du public qu’ils auront. Y a-t-il des gens naïfs pour croire qu’un écrivain ne songe pas à ses lecteurs?
Qu’est-ce.que cette tour d’ivoire où s’enferme le poète? Qui a jamais vu une tour d’ivoire?
Cette image saugrenue ne l’est pas plus que l’idée qu’elle veut représenter. A la minute où l’écrivain prend la plume et donne une forme concrète à ses idées, il cherche à plaire, à émouvoir, à convaincre. S’il méprise le pu-
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blic de son temps, c’est, par-dessus lui, à la postérité qu’il s’adresse, à la postérité qui le vengera du dédain de ses contemporains.
Il a tort, du reste, de mépriser les gens avec lesquels il vit» Les connaît-il seulement? Il leur a vu donner des preuves de mauvais goût. Mais il en a toujours été ainsi et au siècle de Louis XIV, le public — une élite pourtant — n’était pas plus raiïîné que celui d’aujourd’hui. Les déboires de Racine en disent long là-dessus. Heureusement il y a, à chaque époque, des honnêtes gens dégoûtés par la médiocrité de ce qu’on leur ofïre et prêts à aimer une œuvre nouvelle et forte. En vérité, l’écrivain se fait de ses lecteurs une idée plus ou moins haute suivant qu’il a luimême une âme élevée ou basse.
Seulement le romancier et le dramaturge ne s’adressent pas au même public. Le romancier gagne ses lecteurs un à un. Le lecteur est seul au coin du feu près d’une lampe amie et il reste maître de disposer cle son temps à sa guise. Peut-être mettra-t-il une douzaine de demi-heures en autant de jours à achever le livre de son choix, peut-être une nuit seulement. II le ferme pour s’abandonner aux émotions éveillées en lui ; il le rouvre quand il en a envie. Le romancier à une page de distance emporte son lecteur à cent lieues ; il flâne s’il le juge
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utile ; il sc hâte au besoin ; un « blanc » dans le texte peut être plus chargé de sens qu’une page entière ; une brusque coupure en dit plus qu’un chapitre (le fameux « Il voyagea » de VEducation sentimentale). Il emploie les moyens qui lui plaisent pourvu qu’il produise l’effet voulu. Le temps ne fait rien à l’affaire. Lent pages pour la Princesse de Clèves. Dix volumes pour les Misérables.
Mais l’auteur dramatique ! Le temps lui est strictement mesuré et il est toujours le même î On lui accorde deux heures et demie.
Il lui faut en ces brefs moments prendre un spectateur distrait, lui présenter ses personnages, exposer son sujet, le développer et conclure. II doit capter l’attention du public et ne pas la lâcher. S’il la perd un instant, il a mille peines à la retrouver. Du reste, il n’en a pas le loisir. Le temps est sur lui et le talonne. Chaque réplique marque une étape vers un dénouement pressenti et inévitable.
11 doit être compris tout de suite ; on ne lui passe aucune fantaisie ; on ne lui fait aucun crédit. Où sont les longues flâneries du roman?
Mais cela n’est rien encore. A qui s’adresset-il? Est-ce à cet homme isolé, de loisir, d’esprit libre qui prend un roman à son heure ?
Non, il ne s’adresse pas à un homme, mais à une collectivité ; il écrit pour ce monstre
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redoutable, la foule. Alors tout change. Ces cinq cents ou mille personnes, auxquelles vous pourriez faire lire individuellement des œuvres hardies, ont, lorsqu’elles sont réunies, des susceptibilités, des pudeurs, des préjugés nouveaux. Chaque spectateur aliène une partie de sa personnalité et prend pour quelques heures des façons de sentir et de penser plus communes qui sont propres à la foule. Dans le roman on peut aborder les thèmes les plus audacieux. Au théâtre, il est des sujets défendus. Voit-on l’œuvre de Marcel Proust sur la scène? N’étais-je pas tombé avec la Fille perdue sur un sujet interdit? Le fait que personne ne l’avait traité jusqu’à ce jour semblait me dire: « Ici, Tonne passe pas.»
On ne peut écrire une seule réplique d’une pièce sans chercher à imaginer comment elle sera accueillie par le monstre aux mille têtes de l’autre côté de la rampe. Il faut trouver à chaque instant le point commun de sensibilité entre M. le duc de X..., de l’Académie française, et votre manucure.
On peut braver ce monstre, il est vrai, mais ce n ? est qu’une façon, plus subtile peut-être, d’atteindre le seul but que se propose l’auteur dramatique qui est de gagner le public et de le forcer à suivre la voie qu’il lui trace. Oui, peut-être ici la foule qui est femme par sa nervosité, ses faiblesses et ses cnthousias-
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mes, la foule désire-t-elle sentir peser sur elle une force. Peut-être cherche-t-elle un maître à qui se donner. Mais T entreprise est périlleuse. Pour un mot qui la choque, la foule qui était prête à s’agenouiller se révolte et vous déchire.
Aussi le métier de l’auteur dramatique surpasse-t-il mille fois en difficultés celui du romancier. Un chef-d’œuvre sur la scène, voilà une réussite rare. Combien en comptet-on dans la littérature française? Deux douzaines peut-être. Et le xix e siècle qui peut présenter cent romans admirables nous laissera quelques pièces de théâtre à peine et un seul chef-d’œuvre la Parisienne d’Henri Becque, mort dans la pauvreté.
Avec ces idées dans la tête, comment ai-je pu me mettre à écrire la Fille perdue ? Je savais à l’avance que cette pièce « ne ferait pas d’argent», mots redoutables auxquels frémissent les auteurs dramatiques. Alors quoi?
(d’amour sans plus du vert laurier»? Comment espérer le cueillir en un terrain si escarpé et si rude? Je me mis pourtant à la besogne, parce qu’il faut envisager le développement de sa vie comme une série d’expériences instructives dont chacune, si insignifiante qu’elle puisse être en soi, a son utilité et vient prendre sa place dans l’ensemble d’une œuvre dont le sens et la portée nous échappent.
PRÉFACE
Me voici donc devant mon papier pour traiter ce sujet terrible. Je suis dans la lumière aveuglante de la scène et, à chaque réplique, je vois par-dessus la rampe dans l’ombre cinq cents visages tendus vers moi.
Il y a là cinq cents spectateurs qu’il faut gagner du premier jusqu’au dernier et qu’il faut monter à un tel degré d’émotion qu’ils acceptent sans protester et même avec soulagement le dénouement que je veux leur imposer, dénouement que pas un seul, à l’avance, n’est prêt à admettre. Eh ! voilà une difficulté à vaincre !
Comment se tirer de là? A force de vérité et d’humanité. Que les personnages à chaque fois disent justement ce qu’ils ont à dire ; qu’il n’y ait aucun flottement dans leur pensée et il n’y en aura pas dans le public ; qu’ils apparaissent simples, émus, sincères, qu’ils souffrent vraiment, et les spectateurs souffriront avec eux. Ce n’est qu’ainsi que je puis gagner la partie. Si je mets sur la scène des personnages de convention, comment le public supporterait-il de les voir prendre une décision si contraire aux règles rigides, non seulement du théâtre, mais de notre société ?
Un critique, M. Rivoire, cherchant les raisons pour lesquelles ma pièce n’a pas été arrêtée par l’indignation du public (toujours
l’idée préconçue chez les critiques que, comme ce sujet n’a pas été traité jusqu’à présent, il ne peut et ne doit pas être abordé), imagine que les spectateurs sont restés indifférents, parce que Robert et Perdita n’existent pas :
le public a laissé passer sans une protestation la Fille perdue parce qu’il s’est trouvé en face d’êtres de raison. Quand on sait le très faible degré de vérité et de vie que l’on trouve dans le théâtre contemporain, on est confondu par l’assertion de M. Rivoire et je regrette de ne pas connaître les œuvres de cet auteur, pour juger de ce que peuvent renfermer de vie les héros d'il était une bergère (1). Je pense au contraire que, si imparfaits qu’on les trouve, mes personnages représentent des êtres vrais et sincères et si le public s’est laissé toucher c’est parce que l’accent de leur voix a quelque chose d’humain.
Quoi qu’il en soit, c’est dans la vérité que j’ai cherché le salut. J’ai fait un grand effort pour me débarrasser du lourd bagage de sentiments reçus et d’idées admises que l’on rencontre à chaque pas sur son chemin lorsqu’on fait une œuvre dramatique. Je m’interrogeais à tout moment au sujet de mes héros. « Et maintenant crue sentent-ils, crue