Pièce en vers de M. Rivoire, jouée àla Comédie française
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pensent-ils? « me disais-je, et non pas: « Que doivent-ils sentir et penser ? » Entre ces deux questions, un abîme. D'un côté l’on voit les personnages peu nombreux qui sont animés d’une vie véritable et en qui nous reconnaissons nos frères ; de l’autre l’innombrable foule des êtres de convention, pâles, sans os, sans âme, qui se pressent le long des portants de la scène.
Me voici donc, après une sévère lutte avec moi-même, au bout de mon travail. Cette Fille perdue , lorsque je la relus, m’apparut dépouillée de tout ce qui n’était pas nécessaire au sujet. J’avais réduit le nombre des personnages au minimum. Je n’avais que deux vieilles dames et un couple. Avec cela il fallait tenir l’attention du public éveillée de neuf heures à minuit. À combien de reproches ne m’étais-je pas exposé? Mon premier acte se passait dans un milieu élégant à Saint-Moritz et je ne montrais pas de robes ! La couture de Paris n’aurait pas sa soirée. Le deuxième et le troisième acte avaient le même décor. On me fit. tout de suite l’objection que l’on imaginerait une action continue de l'un à l’autre.
Une question intéressante s’était posée à moi que j’avais résolue de la açon la plus nette. La surprise est-elle nécessaire au théâtre? Il n’y avait pas de surprise dans ma pièce.
Toute une école d’auteurs en fait le ressort suprême de l’art dramatique. Et je m’étais privé du plus sûr moyen de gagner ma difficile partie ! Mais je pense que ces auteurs sont mai renseignés sur T histoire du théâtre et qu’ils sont si pressés de se faire jouer qu’ils n’ont jamais eu une minute pour réfléchir d’une façon désintéressée sur l’art qu’ils pratiquent.
L’histoire du théâtre montre que la surprise n’a jamais joué qu’un rôle très secondaire comme moyen dramatique. De tout temps, les grandes pièces étaient connues à l’avance dans leur sujet par l’ensemble du public qui les écoutait. Elles traitaient des thèmes historiques ou légendaires familiers à tous. Lorsqu’on joua les Perses , il n’y avait pas un Athénien qui ne sût que, lorsque Xerxès rentrait à Suse après la bataille de Marathon, ce n’était pas pour y rapporter la nouvelle d’une victoire. Personne n’ignorait la légende d'Œdipe et comment se terminerait cette tragédie. Est-ce que les Perses en présentaient moins d’intérêt? Est-ce que le public d’Athènes ne frémissait pas à révocation de ces journées toutes récentes où s’était joué le sort de la Grèce? Et pour Œdipe, la révélation inévitable de la vérité qui allait accabler ce malheureux étaitelle moins émouvante pour les spectateurs
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parce qu’ils la connaissaient à l’avance ?
Quel rôle joue ici la surprise chère à nos dramaturges ingénus ?
Dans la comédie antique, un prologue annonçait clairement au public le sujet qu’il allait voir et la façon dont l’intrigue se nouait et se dénouait. « Telle fille, disait-on, a été volée à tel père de Sicyone. Elle appartient maintenant à un entremetteur qui veut la vendre à un vieillard. Mais elle est aimée par un jeune homme, etc., etc. »
Le public connaît la pièce avant de l’avoir vue. Aucune surprise pour lui. Y prend-il moins de plaisir? Faut-il croire qu’Eschyle, Sophocle, Euripide, Ménandre, Plaute, Térence étaient des hommes de théâtre moins avertis que X.,.,Y...,et Z...,qui gagnent,chacun,- cinq cent mille francs par an sur les scènes de Paris.
Ces messieurs allégueront le progrès des lumières. Nous sommes au xx e siècle ; la période de l’obscurantisme est terminée,etc...
J’ai une autre hypothèse que je risque.
Ces gens d’autrefois, et les Racine aussi, et les Corneille, peut-être est-ce parce qu’ils étaient de grands hommes de théâtre qu’ils n’avaient pas besoin de surprise. Peut-être avaient-ils d’autres moyens d’intéresser et d’émouvoir les spectateurs, moyens qui ne sont pas à la portée d’X..., Y...,et Z.... Peut-
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être la surprise, après tout, n’est-elle qu’un pis aller?... Alors comment croire au progrès? Le monde s’écroule.
Ah ! cette question de la surprise comme elle est intéressante ! Je rencontre après le deuxième acte de la Fille perdue M. Henry Bernstein. M. Henry Bernstein est un homme intelligent et qui connaît dans la perfection un métier qu’il pratique depuis vingt ans avec un succès continu et retentissant.
Il hoche la tête et me dit :
— Si cette révélation des liens de parenté venait seulement alors comme une surprise, peut-être l’effet serait-il plus grand?
— Mais, Bernstein, répondis-je, il n’y a pas de surprise au théâtre. Le public ne s’intéresse qu’à ce qu’il devine et pressent. Lorsqu’on a donné la répétition générale du Voleur , pensez-vous qu’il y ait eu beaucoup de spectateurs ignorant à la fin du premier acte qui était le voleur? Et si votre second acte a porté, c’est que tout le monde avait deviné que la femme avait volé, tout le monde voulait savoir comment le mari l’apprendrait, comment la femme se défendrait. Et même si personne ne l’avait deviné ce soir-là — ce que vous ne soutiendrez pas — le lendemain tout le monde le savait par les journaux. II n’y a pas de surprise, Bernstein, et cela est si vrai que vous,
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directeur de théâtre, vous obligez les malheureux auteurs à écrire pour le programme un argument de la pièce où, acte par acte, ils racontent les événements qui vont se dérouler et que les spectateurs veulent connaître avant que le rideau se lève.
— Ce sont des impondérables, répondit Henry Bernstein, en hochant la tête.
Je fus stupéfait, — et je le suis encore —de cette conversation. Des choses qui me paraissaient évidentes à moi débutant n’avaient été ni examinées ni résolues par les maîtres tout puissants du théâtre d’aujourd’hui. ls croyaient à la surprise.
Et pourtant notre théâtre a débuté par les Mystères. La surprise eût été qu’on ne crucifiât pas Notre-Seigneur Jésus-Christ. Faudrait-il renoncer à jouer Jules César parce que chacun sait qu’il meurt assassiné? Cléopâtre, parce qu’un aspic bien connu joue un rôle dans cette histoire? Enlèverons-nous Jeanne d’Àrc du bûcher pour surprendre le public?
En vérité, il semble que la chose ne puisse se discuter.
En tous cas, comme on le verra, j’ai renoncé à tout effet de surprise dans la Fille perdue . Il suffit de lire le titre de la pièce et la liste des personnages pour comprendre que la seule jeune fdle de la pièce est la fille perdue. Dans la première scène d’exposition entre
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les deux vieilles dames les augures dans la salle se regardaient stupéfaits : « Le malheureux, il livre tous ses secrets à l’avance, et d’un seul coup ! ».
Mais je le demande à toute personne sans parti pris qui a vu représenter la pièce au théâtre des Arts, l’intérêt était-il moins grand lorsque, le rideau levé au second acte, la scène commençait entre Robert et Perdita.
Bien au contraire, l’attention était surexcitée précisément parce que le public savait que la terrible vérité allait soudain éclater entre
ces deux êtres qui s’adorent. Si le public avait pu douter des liens de parenté qui les unissaient, il aurait suivi la scène d’une façon plus détachée. Je suis persuadé que le public a horreur de la surprise, qu’en fait il ne pourrait la supporter. Il veut deviner où il va. A l’auteur de ne pas le tromper et de le iairc deviner juste. Le public s’amuse prodigieusement à ce jeu d’augure. Dans Mademoiselle Bourrât , à l’instant où l’un peu ridicule M. Allemand que mille obstacles séparent de mon héroïne paraît en scène, le public plus ou moins consciemment raisonne ainsi : « Voilà le seul jeune homme de la pièce : il épousera M lle Bourrât. Comment?
je n’en sais rien. C’est à l’auteur de m’amener à ce dénouement certain en m’amusant
ou en m’émouvant. »
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Tout de même, je me rendais compte des défauts de ma pièce, — un premier acte sans mouvement, un dernier acte où mes héros ne peuvent s’exprimer directement, non pas parce qu’il y a des spectateurs, mais à cause du combat intérieur qui se livre en eux lorsqu’ils découvrent successivement et avec tant de difficulté qu’ils se sont trompés sur leurs sentiments réciproques et qu’ils sont restés ce qu’ils étaient, ce qu’ils seront toujours l’un pour l’autre : des amants. Certains ont loué ce qu’ils appelaient mon habileté à faire accepter la solution du problème posé. Je ne sais si j’ai été adroit ; j’ai tâché d’être vrai. C’était dans l’espèce la suprême habileté. Il y a dans mes personnages un tel sérieux et une telle bonne foi que le public le plus prévenu ne pouvait à aucun moment prendre parti contre eux.
D’autre part, ce qui me plaisait dans ma pièce était une certaine simplicité, une ligne, me semblait-il, assez pure, un beau sujet qui se nourrit de lui-même, qui se suffit, qui ne doit rien au hasard, une sobriété de ton, une mesure dont je ne crois pas m’être écarté.
Aussi de toutes les sottises qu’on écrivit sur la Fille perdue^ la seule qui excita en moi une vive irritation fut d’être accusé de romantisme !
Et cela sous la plume d’un critique intel-
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Iigent ! Je crois que c’est le seul auquel je me donnai la peine de répondre. Du reste les critiques sont plus à plaindre qu’à blâmer.
Ils voient cinq ou six pièces nouvelles par semaine ; ils sont obligés de rendre compte du plus bas vaudeville, de la plus plate comédie. A vivre dans une atmosphère empoisonnée, dans un monde où tout est artifice et convention ils finissent, hélas ! par prendre pour ces viles productions un goût malsain. ( 7est miracle que quelques-uns d’entre eux gardent un jugement clair. Ils sont généralement d’une extrême indulgence pour tout ce qui est médiocre ; ils sont sujets à des enthousiasmes contagieux et bruyants.
S’ils se relisaient à dix ans de distance, ils apprendraient à se méfier d’eux-mêmes. Mais ils n’en ont pas le temps.
Quoi qu’il en soit, la Fille perdue fut représentée au Théâtre des Arts, le 7 novembre 1923, M. Rodolphe Darzens ayant été le seul directeur de Paris qui n’eût pas frémi d’horreur en entendant le sujet de ma pièce, La presse éleva un grand cri de protestation. La critique presque entière — je garde le souvenir de quelques beaux articles libres et indépendants — se jeta à la défense de la morale que j’outrageais, paraît-il. C’est là le devoir et la fonction de la critique ; je l’avais oublié. II était bien nécessaire de me
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le rappeler, car comment m’en serais-je souvenu à voir la façon dont elle traite les pièces les plus licencieuses? Elle se rattrapa sur moi qui le méritais bien. Je ne montrais pas, en effet, de femme nue ou en chemise sur la scène ; je ne mettais pas deux ou trois personnages dans le même lit. Mais elle ne put supporter de me voir traiter avec une parfaite convenance de langage un sujet hardi, il est vrai, mais qui reste un cas exceptionnel, sur lequel je n’ai pas à prendre parti, que je regarde du dehors sans blâmer ni approuver la solution que prennent mes héros.
M. de Pawlowski compara les mœurs de mes personnages à ceux d’une nichée de chats. Mais M. de Pawlowski qui a de l’esprit n’est pas un pur esprit, il a besoin de manger et de dormir, comme ses chats et j’espère pour lui qu’il est encore assez jeune pour accomplir d’autres actes, more fer arum, comme dit Lucrèce.
D’autres n’osèrent pas rendre compte de ma pièce et parmi ceux-là, quelle ne fut pas ma stupeur de voir un des écrivains les plus audacieux parmi les immoralistes de ce temps, M me Colette. Quand le diable se fait vieux, on assure qu’il devient ermite. Mais M me Colette est jeune encore pour prendre sa retraite. Quelle confusion s’est faite dans l’esprit de cette femme de tant de talent?
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A-t-elle cru qu’à raconter seulement le sujet de la Fille perdue , elle paraîtrait approuver la conduite de mes héros? Mais, lorsque nous lisons les Vrilles de la vigne et déclarons ce livre admirable, nous n’entendons pas louer les mœurs sapphiques que Fauteur de ce récit nous dépeint voluptueusement. Et de même, je puis prendre le plus vif plaisir à la description des sentiments et des passions qui agitent les hommes-femmes de F inoubliable Marcel Proust sans me solidariser avec ces singuliers héros-héroïnes.
Venons-en à des choses plus sérieuses.
M. A. Antoine, lorsqu’il voit qu’à la fin de ma pièce Robert et Perdita décident non de se tuer, mais de vivre ensemble, demande avec l’autorité qui lui appartient: « L’auteur a-t-il voulu plaider pour la nature et la passion contre les conventions sociales et la morale courante, approuver ses deux héros de céder à des forces immuables? C’est bien possible, mais encore une fois où cela nous mène-t-il?
Le cas reste surtout littéraire, il ne dégage aucune humanité. »
Je n’ai pas voulu plaider et je n’ai pas plaidé. Il n’y a — faut-il vraiment le dire? — aucune thèse dans ma pièce. J’imagine que mes personnages, dans la situation où le hasard les a placés, innocents l’un et F autre, ne se tueront pas, qu’ils ne défieront pas
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non plus la société, mais que, sains de corps et d’esprit, ils resteront des amants et que la « voix du sang » ne sera pour eux qu’une métaphore. D’autres plus faibles, ou plus pénétrés de littérature, dans un même conflit n’en pourront supporter la tension, ils entreront au service de Dieu ou mettront fin à leurs jours. Toutes ces solutions sont possibles et acceptables. Nous regardons des êtres torturés par la passion et l’on n’attend pas de nous que nous soutenions dans un drame d’amour une thèse de morale kantienne. Du reste le cas de mes héros est si exceptionnel qu’on ne peut pas m’accuser de corrompre les mœurs dont la vie est indépendante des œuvres que nous écrivons.
Les mœurs nous dépassent ; elles nous devancent et il faut, à chaque fois, un immense effort pour faire sortir la littérature des clichés où elle s’attarde.
Mais, dit Antoine, où cela mène-t-il?
Quelle humanité voulez-vous qu’il y ait dans une situation si anormale? — En vérité, cela ne mène nulle part. Mais où mène Phèdre? Où mène Hamlet? et le Roi Lear?
Pensez-vous, Antoine, que le cas du Cid ne soit pas exceptionnel au même degré? Une fille .qui va épouser le meurtrier de son père. En voyez-vous beaucoup d’exemples autour de vous? La chose reste rare et monstrueuse
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Cependant Corneille rend Chimène sympathique et la salle tout entière la pousse dans les bras de son amant. Reprocherez-vous à Corneille de recommander aux filles de prendre comme mari celui qui a tué leur père? Et pourtant cette tragique histoire, si singulière qu’elle soit, est pleine d’humanité et de beauté. Pourquoi? Parce qu’on y voit de grands mouvements de passion et parce que, du conflit qui oppose Chimène à Rodrigue, l’amour sort vainqueur, conclusion qui reste conforme à la morale la plus secrète, la plus profonde qui soit au cœur des hommes.
M. Robert de Fiers à qui rien de ce qui est du théâtre n’est étranger n’admet pas non plus la conclusion de ma pièce et dit : « Le suicide du père est dans la logique du sujet... j’entends bien que l’auteur a été à la solution non la plus vraie, mais la plus dangereuse, à celle qu’il était impossible de nous imposer. »
Mais qui serait assez fou pour choisir une solution dangereuse? La bravade esty en soi, de bien mauvais goût et nul plus que moi n’en est éloigné. La logique des caractères que j’avais conçus commandait le cours de ma pièce. J’ai pris la solution que l’on connaît parce qu’elle m’a paru la plus vraie, et pour aucune autre raison. Elle est fort éloignée de celle que m’offraient les conven-
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lions théâtrales; elle rendait ma tâche mille fois plus difficile et périlleuse ; elle écartait de moi presque tous les directeurs ; elle devait exciter la colère des critiques qui n’aiment pas qu’on trouble leur univers. Les spectateurs eux-mêmes dont l’esprit est moins enchaîné — j’en ai eu plus de dix mille preuves — comment l’accepteraient-ils? La sagesse, la prudence, le soin de mes intérêts matériels, tout me recommandait de mener mes héros à une mort qui m’eût été fructueuse. Non, je n’ai pas choisi la solution la plus dangereuse ; elle s’est imposée à moi.
Du reste voici ma pièce, et les lecteurs pourront en juger. Les questions de métier n’intéressent guère que les auteurs. Racine disait dans la préface de Bérénice . « Ce n’est pas que quelques personnes ne m’aient reproché cette même simplicité que j’avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu’une tragédie qui était si peu chargée d’intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre... » Il disait aussi : « La principale règle est de plaire et de toucher... » Et encore ; Qu’ils [les spectateurs] se réservent le plaisir de pleurer et d’être attendris. »
J’ai vu au théâtre des Arts de beaux yeux se remplir de larmes.
Que demander de plus?