SYLVAIN, HENRI, DANIEL
SYLVAIN j se bissant tomber sur le canapé, à gauche.
Enfin ! ici on peut goûter le calme et la paix du cœur,
DANIEL, travaillant à son tableau, adroite.
Qu'y a-t-il donc chez toi?
SYLVAIN
Tout y est sens dessus dessous... on va, on vient, on court...
Ail ! oui, c'est demain la fête de ton père.
SYLVAIN
Ah! il s'agit bien de cela! mais c'est aujourd'hui le grand jour, jour solennel! Ouverture des Italiens, début de la Fiammina.
HENRI
Oui, c'est vrai.
SYLVAIN
Mon mélomane de père s'est levé avec l'aurore pour aller savoir comment la voix de la diva a passé la nuit. 11 est midi, il doit en cire à sa troisième visite.
DANIEL
11 connaît la Fiammina ?
SYLVAIN
S'il la connaît!... Mon père connaît toutes les chanteuses, mên\e celles à naître, sachez-le. Il est dépulé, juste-milieu, bien sage à la Chambre, n'y faisant jamais de bruit, mais il est enragé de musique, il chante les barytons, sa maison est ouverte à deux battants à tous les virtuoses de passage, et depuis que je suis au monde,
j'entends un concert tous les dimanches... c'est ce qui m'a empêché d'èlre musicien.
lit MU.
Bah! tu joues du piano.
SYLVAIN
A mon corps défendant ! On m'a attaché à -cet aiïreux instrument autrefois, quand j'étais trop petit poiu' me défendre. On me tapait sur les doigts, je le rendais au piani; c'était une vengeance, voilà tout, le cœur n'y était pour lien... Ah ! je suis hien malheureux !
HENRI
Bon Dieu! que l'arrive-t-il?
SYLVAIN
Rien ! com[)rends-tu ? rien ! Couler une vie tramante, monotone ; pas une tempête dans ce verre d'eau tiède, pas un pli à ces feuilles de roses...
HENRI
Ou de camélia... El Malliilde, ta danseuse?
SYLVAIN
Malhi'ide I Oh ! elle est hien tranquille ; on ne danse pas sur un volcan avec celle-là ! Elle m'adore, je me laisse faire; (ii ba.iic) cela m'ennuie... Tu vois, j'ai sa clef dans ma poche, et je ne m'en sers pas. (ii se lève et passe «u milieu.)
HENRI
Sci^s-t'en au moins pour la siftler.
SYLVAIN
Tiens!... c'est une idée, cela nous fera des scènes,
OANIEL.
Tu voi-; hien que la vie a encore du hon, ingrat!
SYLVAIN , 4 Daniei.
Vous riez. Ah ! c'est que vous ne me comprenez pas... Vous vivez, vous ! vous êtes célèbre, vous ! vous avez des
émotions, vous! mais moi, je suis un bourgeois posé, casé, j'arriverai un jour à être marguillier !..,
HENRI
Prends une carrière, fais de la politique. Avec ta fortune...
SYLVAIN
Oui, comme papa, je continuerai son commerce; comme c'est exallant!... Non, j'étais né pour un autre siècle, pour mener une vie errante au milieu du désordre des éléments. (U passe à gauche.)
HENRI
Don Quichotte, enfin...
SYLVAIN
Ehl... don Quichotte avait du bon; il était heureux... (Reprenant le milieu;) Sa folic était douce, et à part les volées de bois vert qu'il ne cherchait pas, il rencontrait des aubaines, il trouvait sur son chemin des aventures, délivrant des donzelles persécutées, terrassant des chevaliers félons et discourtois, enlevant des Clorindes... J'ai voulu en enlever une un jour,- moi, une Clorinde, pour la soustraire à la tyrannie de parents farouches. Je place une chaise de poste à l'angle obscur de la rue, je monte à petit bruit, je donne mon signal tout bas pour ne pas éveiller la famille. Ma belle accourt tremblante, comme il convient en cette circonstance, se jette dans mes bras; nous descendons dans l'ombre; nos cœurs battaient au moindre bruit qui pût faire craindre une surprise. Rien n'y manquait... Tout à coup, une porte s'ouvre, nous sommes perdus!... Ah bien oui!... j'entends une voix qui crie : Aurélie ! ma fille !... tu oublies ton passe-port.
DANIEL, riant.
Ah! ah! pauvre Sylvain
22 LA FIAMMIN.V
HENRI, ii..nt.
Clarisse enlevait Lovckce.
SYLVAIN
Cela vous paraît drôle... eh bien, moi, je trouve cola désolant ! La vie devient plate comme un chemin de fer, on roule sa petite existence de deuxième classe, et on ne saute jamais dans celle-lj, tout est prévu. Il y a des stations et l'on s'arrête à toutes; le mariage, les cillants, le veuvaue. et encore pas toujours le veuvage. Est-ce assez terne? Plus d'amours romanes [uos, plus d'échelles de soie au\ balcons des Lucinde, plus de sérénades, plus de duels, plus de brigands, rien, rien! Ah!
vilain siècle ! (ll est passé à gaucUe, et se rassied tur le canapé. ]
HENRI
Mais ta manie devient féroce! toi, rêveur buculique
autrefois. (U s'assied prés du guéridon.)
SYLVAIN
Cela prouve que je suis sincère, je cherche. Ce iiu'il me faut, à moi, ce sont des émotions fortes.
HENRI
Va faire la chasse au lion.
SYLVAIN
Des Uonsl mais il n'y en a plus, demande à ton père. Dans son dernier voyage en Afrique, il n'en a rencontré qu'un... c'était sur l'impériale de la diligence de Màcoii à Chàlons, ce lion se rendait au jardin des Plantes.
Allons, tu ne crois plus à rien ; décidément, tu tmirncs au mélancolique.
SYLVAIN
Au taciturne même. Dire que j'aurais pu vivre il y a cent ans! être mort! enterré!