‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 11 sur 216 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

Malgré cela, Judith a reçu le baptême chrétien, four épouser le jeune Gaston de Chouzé. Aux environs de Vannée 1898, on devait tenir, dans sa belle-famille, des propos sévères et injustes contre les juifs; qu'on se figure une Strohmann épousant un Barfleur. au moment de V Affaire^. Son amour pour les siens n'en a fait que s'accroître. Si, au sortir d'un tel milieu, elle a aimé Michel, c'est qu'il n'était pas antisémite. Autrement, elle eût été inexcusable.

On a écrit: — Si Judith n'avait pas été juive, les mêmes désaccords entre elle et Michel seraient survenus. — Je ne le crois pas. D'abord si Judith avait été de la même race et, suHout, de la même éducation chrétienne que Michel, elle aurait deviné en lui une certaine puissance de souffrir; elle aurait compris ses scrupules, au lieu de s'en irriter; elle aurait prévu ses remords qui V étonneront. Elle n'aurait pas agi de telle sorte que Suzanne Aubier puisse dire à son mari: « Voilà longtemps qu'elle tourne autour de toi et que je m'aperçois de son insistant manège. )> Tandis qu'elle insiste, tout en tenant à l'homme qu'elle aime la dragée haute, comme on dit vulgairement. Ou bien elle se serait donnée, abandonnée, imprudemment sans doute, mais avec toute l'ardente faiblesse, toute la générosité que la femme sait apporter dans la victoire de son vainqueur. Mais Judith n'admet pas le partage, et ne consent à aucune des hypocrisies reçues. Elle ne glisse pas dans l'adultère qui n'est pas toujours seulement hypocrisie, mensonge, crainte de perdre les avantages d'une situation, désir de conserver une façade, mais qui est aussi gêne, contrainte, le plus souvent pitié pour ceux qu'on trompe et, en tout cas, renoncement à la plus belle chose qui soit au monde, la liberté dans l'amour. Cette liberté dans l'amour, Judith la réclame sans cesse comme une des formas les plus

1 Voir Décadence d'Albert Guinon.

PREFACE XVIl

séduisantes de la lutte four la vie; elle réclame four la femme le droit de disposer de sa personne^ et elle veut agir selon ce droit. Et puis, si Judith n'avait pas été juive, et en supposant que Michel se fût enfui avec elle, les deux amants ne seraient pas allés à Jérusalem. Pas d'aller, pas de retour, au sens propre et au sens figuré. C'était une autre pièce.

Eh hieni cette pièce-ci, je la relis, étant averti, et ne la trouve pas immodérée; nulle assertion que je ne puisse illustrer par vingt exemples, par vingt anecdotes graves ou plaisantes. Et n'ai- je pas précisément négligé l'élément le plus exploité et le plus populaire du délat, c'est-à-dire la question d'argent, mine pourtant inépuisable? Pour moi, il s'agit moins, à cette place, d'analyser la pièce que de tâcher à rendre l'atmosphère d'une répétition générale, composée d'éléments si divers.

Les deux premiers actes avaient passé sans encombre; ils avaient été écoutés généralement avec faveur.

Mais, à mesure que le troisième acte se déroulait, agitant les questions essentielles et, surtout, posant un nationalisme français en face d'un nationalisme juif qui, lui, est international \ la salle se séparait nettement en deux camps, non pas égaux, certes, par le nombre du moins. Or, je le dis loyalement, je n'avais pas prévu un partage aussi inégal; et je ne l'avais pas escompté, comme quelques-uns Vont insinué. Les théories dont, à l'heure actuelle, semble s'inspirer la politique du gouvernement, les événements dont nous sommes témoins, les conversations que j'entends dans les milieux où, je fréquente, tout me faisait craindre, au contraire, que Michel Aubier n'eût une majorité contre lui, et que ce qu'on a appelé « le couplet sur la Patrie» ne sombrât

1 Je supplie le lecteur de prendre le mot « nationalisme » dans son sens ethnique, et non dans son sens électoral.

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