ACTE TROISIÈME
LAZARE Oui, deux étrangers.
JUDITH
Il sait quel élan, venu des profondeurs de mon être, me porte vers ceux de ma race. Peut-être devine-t-il obscurément que j'en ai choisi un. Alors, il est inquiet, irritable, jaloux... dans tout juif, il voit un rival. Il est jaloux de Vowenberg, il est jaloux de tout et de tous et, naturellement, il n'est pas jaloux du seul homme dont il aurait lieu de l'être! (Un silence; elle regarde fixement Lazare qui détourne £on regard.) Enfin! ne parlons pas de tout ça... quand vous êtes là, j'oublie tout... Je suis si heureuse de vous voir, que ce bonheur-là efface tout le reste... J'oublie, je suis très heureuse! (Elle pleure.) Je vous demande pardon.
LAZARE, lui prenant ia main.
Ma pauvre petite Judith, vous êtes encore toute vibrante de cette discussion... Alluns, pleurez, pleurez, ça vous fait du bien.
JUDITH, dans les larmes.
Mais non, mais non, ça ne me fait pas de bien, vous, vous surtout, Lazare, ne me donnez donc pas des consolations aussi banales. Ça ne me fait pas de bien, ça me fait du mal au contraire... Ce n'est pas cette scène de tout à l'heure... ça m'est bien égal... Je pleure parce que je suis malheureuse, parce que je souffre, parce que je vois bien que je me suis trompée, que j'ai gâché ma vie... parce que... parce que j'ai des accès de désespoir fou, qu.and je songe que vous m'avez aimée autrefois et que je n'ai pas voulu devenir votre femme... et que j'ai passé à côté du bonheur!...
LAZARE
Pourquoi parlez-vous de ça, Judith?... Je ne vous en ai jamais reparlé, moi.
Il ne lui tient plus la main. .
JUDITH
Je sais bien, vous ne m'en avez jamais reparlé... Je vous demande pardon, mais il y a des moments oii le cœur déborde et où les secrets se répandent qu'on voulait tenir cachés au plus profond de soi... Ce n'est pas ma faute... Pourquoi être revenu dans ma vie?... Car c'est vous qui êtes revenu... Et puis, vous m'avez témoigné tant d'intérêt, une si tendre affection... vous venez souvent ici... vous passez de longues heures auprès de moi... Alors, j'ai bien pu croire, espérer que vous-même...
LAZARE
Vous ne devez pas dire ça, Judith, il ne faut pas que, sur un tel sujet, il y ait un malentendu entre nous... Ne me faites pas regretter d'être venu souvent ici, puisque vous avez pu attribuer à un autre sentiment que l'amitié la fréquence de mes visites... Je viens, parce que je passe auprès de vous des heures claires et qui me font oublier bien des tristesses. Je vous parle des idées qui me passionnent, car elles vous passionnent aussi... C'est une joie rare et délicate de causer avec vous, Judith... vous êtes très intelligente et vous avez un des cerveaux les plus intéressants que je connaisse.
JUDITH
Ah! toujours mon intelligence et mon cerveau!... Mais j'ai un cœur aussi, Lazare, et c'est de tout ce cœur-là que je vous aime!...