ACTE QUATRIÈME
rappelez-vous, c'est vous-même qui m'avez ouvert la porte.
SUZANNE
Oui, toute grande, je me rappelle; mais il n'y avait que ça à faire. Je venais de découvrir les lettres de cette femme, vous m'aviez avoué, vous m'aviez crié que vous l'aimiez. J'ai compris que vous ne pouviez pas vous passer d'elle; vous étiez sous l'empire. d'une véritable incantation.
MICHEL Et vous, vous étiez sous l'empire d'un orgueil exaspéré!
SUZANNE
Oui, je sais bien, on a dit que j'étais une orgueilleuse; on n'a vu que mon orgueil, mais on n'a pas vu mes larmes, on n'a pas entendu mes sanglots et mes cris de désespoir; car je peux bien vous le dire maintenant, j'ai souffert par vous autant que peut souffrir une créature humaine. Ah! oui, je peux parler de la douleur, j'en ai connu toutes les phases. J'en ai connu la période instinctive, presque animale, et qui n'est pas la plus effrayante, je vous assure. Le jour de votre départ, j'ai cru que je deviendrais folle. D'autres jours qui ont suivi, dans un besoin fiévreux de mouvement, je marchais à travers la campagne, je marchais jusqu'à ce que je tombe par terre, épuisée, étendue contre la terre comme une bête blessée, avec le seul espoir de mourir.
MICHEL, très ému.
Suzanne !
SUZANNE
Et puis, j'ai été malade: pendant quatre mois, entre la vie et la mort...
MICHEL
Oui, oui, je sais.
SUZANNE
Et puis ma douleur est devenue consciente, lucide, contemplative, profonde; c'est la période la plus poignante... elle dure longtemps, longtemps!... Voyez-vous, rien qu'à évoquer ces heures sombres, je suis prise d'effroi. Je me demande comment je suis là devant vous, comment j'ai la force de vous en parler. Ah! Michel, malgré tout le mal que vous m'avez fait, je ne vous souhaite pas...
Elle pleure doucement.
MICHEL
Suzanne, ma chère Suzanne, ma pauvre Suzanne, c'est affreux!
SUZANNE
Et puis le temps accomplit son œuvre: il faut l'aider et avoir la volonté d'oublier. Ah! ça ne se fait pas tout de suite: on traverse encore des crises aiguës; mais c'est comme ces mauvais rêves qui vous deviennent familiers et pour ainsi dire mécaniques. Vous savez, quand on rêve que quelqu'un veut vous jeter dans un précipice; on s'accroche à lui. on lutte désespérément, jusqu'à ce que. dans son sommeil, à force d'avoir eu ce cauchemar, on se dise: « Laisse-toi donc tomber, puisc^ue tu te réveilleras dans ton lit!» et, en effet, on se réveille dans la vie. dans les mille occupations journalières, dans l'affection de quelques amis, dans la tendresse de ses enfants. Ceux-là étaient ma grande consolation, mon cher devoir, ma seule raison de vivre. Mais ne parlez pas toujours de mon orgueil... J'ai souffert. Michel, je vous assure, et pourtant il paraît que ce n'est pas assez.